CHAPITRE PREMIER

La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux grands seigneurs

espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école vénitienne.--Philippe

II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce maître pour G. B. Castaldi,

F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del

Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.

1500--1564

Si la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, exposés à Milan, suffit

pour inspirer à François Ier la résolution d'attirer en France

l'illustre peintre de la Cène, les voyages de Charles-Quint dans la même

ville, en Toscane, à Bologne et dans les États de Venise, ne furent pas

moins favorables à l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le

puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce

qui nous paraît plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que

céder à un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il

s'attacha désormais à rehausser la gloire de son règne par l'éclatante

protection qu'il accorda aux artistes et à leurs œuvres. Restés maîtres

de l'Italie après la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux

chefs de l'armée et du gouvernement espagnol à Milan, à Naples, en

Toscane, furent bientôt aussi gagnés aux arts par la vue des œuvres

merveilleuses des différentes écoles italiennes. Mais parmi ces écoles,

il en est une que les grands seigneurs espagnols, à l'imitation de leur

roi, prirent en une affection singulière, c'est celle des coloristes

vénitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier,

c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut

conserver son indépendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes

aux conquérants. Néanmoins, bien que Milan, Florence et Rome étalassent

des fresques et des peintures approchant peut-être encore plus de la

perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conquérants

espagnols, et l'on peut dire de l'école vénitienne, par rapport à

l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize siècles auparavant, de la

Grèce envahie par les soldats grossiers de Mummius:

Græcia capta ferum victorem coepit, et artes

Intulit agresti Latio.

D'où vint cette prédilection de Charles-Quint et des nobles Castillans

en faveur de l'art vénitien, qui leur fit préférer les maîtres de la

couleur, et en particulier le grand Titien, à Léonard de Vinci,

Michel-Ange, Raphaël, André del Sarto, et tant d'illustres artistes des

autres écoles? En étudiant l'histoire de l'art à cette époque, on est

amené à reconnaître que cette admiration presque exclusive accordée par

les Espagnols aux peintres de Venise est due à une seule cause: le

crédit dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint et des principaux

seigneurs de sa cour. On sait que le _Fléau des rois_ n'omit aucun

éloge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grâces du

tout-puissant monarque. Lié avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et

beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur ménagea l'accès des faveurs

impériales. Nous avons raconté ailleurs[2] cette influence de l'Arétin

et les services qu'il rendit au grand Titien lui-même. Il l'introduisit

à la cour de l'empereur, l'accrédita par ses lettres auprès de sa

personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui

l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans

l'intimité de ce prince, le peintre eut bientôt gagné lui-même ses

bonnes grâces et celles de ses courtisans.

Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien

exécuta pour Charles-Quint, a raconté, avec un patriotique orgueil, les

honneurs extraordinaires que le maître absolu des Espagnes, des

Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duché de Milan, rendit

publiquement à l'artiste. Mais ce qui est peut-être moins connu, et ce

qui mérite tout autant d'être signalé, c'est l'amour véritable, nous

oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible César, le

sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conçut également et

conserva pour les œuvres du chef de l'école de Venise. Le Titien avait

fait son portrait, alors qu'il n'était encore que l'héritier présomptif

du trône d'Espagne, et un poëte du temps, ami de l'artiste, qui avait

changé sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus

classique de Partenio, célébra ce portrait dans le sonnet suivant:

Quel intento di magno e di sincero,

Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,

Mentre il valore il di lui petto accende

Col fasto de la gloria, e del'impero.

Quel non so che terribilmente altero

Che natura, che 'l fa sol vede e intende

Nel guardo, che gli affige v'si comprende

Il mondo esser minor del suo pensiero.

Quel proprio in carne di color vitale

Tiziano esprime, e da l'esempio move

In gesto bel di maesta reale.

Pare che'l ciel con maraviglie nove

Gli sparga intorno ogni poter fatalo

Come a nato di Cesare et di Giove[4].

Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de

Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidèlement l'expression

singulière de cette physionomie impénétrable, qui cachait si bien, comme

le dit le poëte, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la

fatalité des anciens.

Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son

père, il s'empressa de rechercher ses œuvres, en lui confirmant

l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs

et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour

Philippe II, après l'abdication de Charles-Quint, fut _Jésus-Christ dans

le jardin des Oliviers_, et, peu après, _le même descendu de la croix et

reposant sur le sein de sa mère_. Il reçut ensuite du roi plusieurs

commandes, tant de sujets de dévotion, que de compositions tirées de la

mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _poésies_. À l'occasion

de ces tableaux, Philippe II écrivit de sa main, à l'artiste, la lettre

suivante[5]:

«Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de

Jérusalem, etc.

«Notre amé, j'ai reçu votre lettre du 19 du mois passé, et j'ai été

satisfait d'apprendre que vous aviez terminé les deux _poésies_: l'une

de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas à

ces tableaux le même accident qui est arrivé à votre peinture du Christ,

j'ai consenti à ce qu'ils soient dirigés sur Gênes, pour que de là ils

me soient envoyés en Espagne. J'en donne avis à Garcia Hernandès: vous

les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon état dans

leurs caisses, et qu'ils soient emballés de manière qu'ils ne puissent

pas être abîmés en route. À cet effet, il sera bien que vous, qui vous y

entendez, vous les arrangiez vous-même de votre main; car ce serait une

grande perte s'ils venaient à être endommagés. Bien que je me sois

beaucoup réjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ

dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _poésies_ que vous me

dites avoir commencées, je serais encore plus satisfait si vous

consentiez à me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_,

semblable à celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas être

privé d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence

que vous avez mise à exécuter ces œuvres, que je tiens, comme de raison,

pour être de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas exécuté l'ordre

que j'avais donné de vous en payer le prix, soit à Milan, soit à Gênes.

Je viens présentement de faire écrire de nouveau à ce sujet, et je me

tiens pour assuré que cette fois on ne manquera pas de se conformer à ma

volonté.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus

bas, G. Perez.»

Lorsque ces tableaux furent parvenus à Philippe II, il en fut si

satisfait, qu'il fit écrire le 25 décembre 1558, du couvent de

Grunendal, près de Gand, où il se trouvait alors, au gouverneur du duché

de Milan, pour lui ordonner de faire immédiatement payer à Titien les

deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyées, l'une en 1541, et

l'autre en 1548. Par le même ordre, il recommande que le service des

arrérages de ces pensions soit fait dorénavant très-exactement chaque

année. Et pour que cet ordre ne fût pas considéré par le gouverneur de

l'État de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II

ajouta de sa propre main les lignes suivantes:

«Vous savez déjà la satisfaction que j'éprouverai à être agréable à

Titien; c'est pourquoi je vous charge spécialement de le faire payer de

suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir à moi pour

l'exécution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G.

Perez.»

Avec l'impression que donne l'histoire du caractère de Philippe II, et

ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine à croire que

ce soit le même prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge

implacable de son propre fils, qui ait écrit ces deux lettres. Comment

ce souverain, absorbé en apparence par la politique et la dévotion,

pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les œuvres de

Titien, mais de descendre à des détails tels que ceux que nous venons de

rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour

les tableaux de ce grand maître? L'histoire, qui nous révèle ces faits,

nous montre en même temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutôt

elle nous montre la puissance de l'art, même sur les hommes qui

paraissent, à première vue, devoir rester le plus rebelles à son empire.

Au milieu des plus fortes préoccupations d'un immense gouvernement,

l'art, l'amour du beau s'était ouvert une place dans cette âme ardente

et sombre, à côté du fanatisme religieux et de la politique, et le

pinceau de Titien avait subjugué le monarque le plus puissant et le plus

absolu qu'il y eût à cette époque.

Indépendamment des peintures que nous venons de citer, le maître

vénitien exécuta pour Philippe II, à son grand contentement, le _Martyre

de saint Laurent_ destiné au château de l'Escurial; le _Tribut de

César_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ déposé au tombeau par Joseph

et Nicodème_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand éloge.

«Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la

représenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa

noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son

visage, dans la vérité de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes,

comment se lamente un cœur touché du céleste amour, et qui exprime le

plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien

dire que c'est la nature même qui se montre sur la toile, et que cette

figure doit, à l'avenir, servir de modèle à la symétrie de l'art, comme

image du beau, comme exemple aux âmes pénitentes, et enfin comme le

témoignage le plus éclatant de ce que peut produire un habile pinceau,

dirigé par une savante main. Cette figure, d'une beauté véritablement

surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....»

Après avoir rapporté une octave du cavalier Marini en l'honneur de

Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'idée de cette

peinture lui fut inspirée par une statue de femme de marbre antique.

Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme

modèle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rôle

de Madeleine au sérieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les

larmes lui tombaient des yeux, exprimant en même temps sur son visage ce

repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en

outre que pendant qu'il était occupé à la peindre, le Titien était

tellement absorbé par la contemplation de son modèle, qu'il oubliait de

prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant

cette figure au roi d'Espagne, le peintre écrivit à Philippe II «qu'il

lui envoyait Madeleine, à cette fin qu'avec ses larmes elle intercédât

pour l'expédition des pensions qui lui avaient été assignées, et dont le

payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majesté.»

Le roi répondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conservé que la

lettre de son secrétaire G. Perez, qui est ainsi conçue:

«Très-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa

Majesté comme vous avez été servi, et les ordres que le roi m'a prescrit

de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient à

vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez

toujours disposé à vous servir en toute circonstance. Il est juste que

tout le monde s'empresse de venir en aide à un homme qui sert le roi

avec tant de zèle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute

satisfaction de Sa Majesté. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il

le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.»

Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intérêts: comme son

maître, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir

en échange des services qu'il rendait à l'artiste. Dans un

_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa

pensée la plus chère, il ajoute discrètement:--«Quant à la figure de la

très-sainte Vierge que vous dites tenir à ma disposition, je vous baise

les mains; et lorsque arrivera la _Cène_ (destinée au roi), je

m'arrangerai de manière que Sa Majesté fasse en faveur de Votre

Seigneurie la démonstration telle que de raison. Au service de Votre

Seigneurie.--G. Perez.»

Ce tableau de la _Cène_ fut terminé par Titien dans le courant de

l'année 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son

génie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses

contemporains, la _Cène_ ne le cédait à aucun de ses chefs-d'œuvre, et

lui-même l'estimait à l'égal de son immortelle _Assomption_, qui est

restée à Venise. Il apprit au roi catholique l'achèvement de cette

grande composition, en ces termes: «De Venise, le 5 août 1564.--La _Cène

de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise à Votre Majesté,

est maintenant, grâce à Dieu, entièrement achevée, après sept années,

depuis que je l'ai commencée, d'un travail sans relâche, ayant voulu

laisser à Votre Majesté, à l'extrémité si avancée de ma vie, cette

dernière marque, et la plus grande, de mon très-ancien dévouement.

Plaise à Dieu qu'elle semble au jugement si sûr de Votre Majesté telle

que je me suis efforcé de l'exécuter avec le plus vif désir de la

satisfaire!...»--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui

étaient pas payées, nonobstant tous les ordres du roi, restés sans

exécution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce

qu'il devait à la munificence de l'empereur Charles-Quint son

père.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le passé. Philippe

II, à la réception du tableau de la _Cène_, fut tellement transporté

d'admiration, qu'il lui envoya immédiatement, grâce sans doute aux bons

offices de son secrétaire G. Perez, deux mille écus de gratification, et

il donna des ordres si précis à ses ministres de Milan et de Naples

qu'ils s'empressèrent de lui faire payer les années arriérées de ses

pensions[7].

Ce tableau de la _Cène_, destiné au monastère de l'Escurial, y fut placé

dans le réfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est resté

dans ce palais à peu près le seul ouvrage de Titien, dont les autres

tableaux ont été transportés récemment au musée royal de Madrid. Mais,

soit que l'humidité du local ait nui à cette grande peinture, soit que

la fumée et la vapeur des mets aient contribué à obscurcir et gâter ses

brillantes couleurs, ou qu'il ait été volontairement lacéré, toujours

est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette

œuvre de premier ordre.

Avant d'achever la _Cène_, Titien avait envoyé à Philippe II _Vénus et

Adonis_; _Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée_; _Europe

enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il

avait aussi composé pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui

de _Prométhée_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlèvement d'Europe_.

Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ à la colonne_. Tous ces

tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au musée royal de

Madrid[8]. C'est là qu'il faut aller admirer le génie de ce grand

artiste, non moins remarquable dans ses _poésies_, comme disait Philippe

II, que dans ses compositions tirées de l'Évangile ou de l'Écriture

sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous

les genres; sa verve est inépuisable, et la variété de ses compositions

n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. À la

vue de tant de chefs-d'œuvre, dus à l'imagination et à la main d'un seul

artiste, il faut reconnaître que Charles-Quint eut bien raison de le

choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas

moins bien inspiré en lui conservant cette préférence. Ces deux

souverains ont donné, par ce choix, la preuve éclatante qu'ils se

connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient

discerner le vrai génie. Depuis près de trois siècles, la postérité a

commencé pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et

l'histoire les a jugés; mais tant que dureront les toiles où le maître

vénitien, avec un art qui n'appartient qu'à lui, a caractérisé leurs

physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit

Ridolfi dans l'épigraphe qu'il a inscrite à la tête de ses _Meraviglie

dell'arte_, quoiqu'ils aient vécu pour mourir, ils ne sont morts que

pour revivre[9]!

À l'exemple de leurs maîtres, la plupart des grands seigneurs espagnols

qui étaient employés en Italie et en Allemagne, soit au commandement des

armées, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent à honneur

d'être dans les bonnes grâces de l'illustre chef de l'école vénitienne,

et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapporté, dans

l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_[10], qu'à son retour

d'Allemagne à Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des

maîtresses de Gio. Battista Castaldi, général espagnol, l'un des

protecteurs de l'Arétin. En 1553, il exécuta celui de Francesco Vargas,

ambassadeur de Charles-Quint, que le poëte Partenio a célébré dans un

sonnet. Il représenta également Antonio di Leva, général des armées de

l'empereur, vêtu d'un pourpoint à l'antique, et avec une large toque sur

la tête; le duc d'Albe; Ferdinand-François d'Avalos, marquis de

Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aimée de Michel-Ange, et

Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux généraux de

Charles-Quint[11]. Le musée du Louvre possède ce dernier portrait, l'un

des plus beaux de Titien.--«Avalos, debout, tête nue, revêtu d'une

armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui

tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. À droite, un

Amour apportant un faisceau de flèches; une femme vue de profil, la tête

couronnée de myrte, la main droite posée sur sa poitrine, dans une

attitude respectueuse; par derrière, une figure dont on ne voit que la

tête en raccourci et les mains élevées, qui soutiennent une corbeille de

fleurs[12].»

Le Titien représenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant

ses soldats à la manière de Jules César. Le jeune homme placé près de

lui, qui tient son casque, est son fils aîné, qui remplissait les

fonctions de lieutenant général des armées de Charles-Quint en

Italie[13]. C'est à l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino

écrivait de Venise, le 15 septembre 1551, à son ami l'Arétin: «Si je

voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une

armure et quelque peu tremblant, sur cette toile où Titien, qui pour

vous est plus qu'un frère, a peint au naturel le marquis Alphonse

d'Avalos del Vasto, qui parle à son armée avec le costume et à la

manière de Jules César. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en

vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous

contempler comme une effigie très-digne et divine.»

Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier

monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard à la pourpre romaine, prit le

nom de cardinal de Granvelle. «Il fit, dit Mariette[14], grande figure à

la cour de Philippe II, comme son père avait fait à celle de

Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande

dépense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Dioclétien, par

Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur

cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des

antiquités de Rome, est le plus rare, le plus intéressant et le plus

curieux. Il a été imprimé à Anvers, chez Girolamo Coch en l'année

1558.»--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il

le traita dans sa maison de Venise en véritable grand seigneur. Après

avoir raconté qu'à son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi

Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit généreusement

plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demandé le prix, Ridolfi

ajoute: «Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manières,

entretenant chez lui un nombreux domestique, vêtu d'une brillante

livrée, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit à la

cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes

dépenses. On dit qu'il reçut à l'improviste à dîner chez lui les

cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse à ses

serviteurs, il leur dit: «Préparez le repas, car je me trouve tout un

monde chez moi.» Et, en attendant que le dîner fût prêt, il lia

conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs

portraits[15].»

Histoire des Plus Célèbres Amateurs Étrangers Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands et de leurs relations avec les artistes · 第 31 / 92 题