Le corsaire aux cheveux d'or, a reçu la réponse de Mervyn. Il suit dans
cette page singulière la trace des troubles intellectuels de celui qui
l'écrivit, abandonné aux faibles forces de sa propres suggestion.
Celui-ci aurait beaucoup mieux fait de consulter ses parents, avant de
répondre à l'amitié de l'inconnu. Aucun bénéfice ne résultera pour lui
de se mêler, comme principal acteur, à cette équivoque intrigue. Mais,
enfin, il l'a voulu. A l'heure indiquée, Mervyn, de la porte de sa
maison, est allé droit devant lui, en suivant le boulevard Sébastopol,
jusqu'à la fontaine Saint-Michel. Il prend le quai des Grands-Augustins
et traverse le quai Conti; au moment où il passe sur le quai Malaquais,
il voit marcher sur le quai du Louvre, parallèlement à sa propre
direction, un individu, porteur d'un sac sous le bras, et qui paraît
l'examiner avec attention. Les vapeurs du matin se sont dissipées.
Les deux passants débouchent en même temps de chaque côté du pont du
Carrousel. Quoiqu'ils ne se fussent jamais vus, ils se reconnurent!
Vrai, c'était touchant de voir ces deux êtres, séparés par l'âge,
rapprocher leurs âmes par la grandeur des sentiments. Du moins, c'eût
été l'opinion de ceux qui se seraient arrêtés devant ce spectacle, que
plus d'un, même avec un esprit mathématique, aurait trouvé émouvant.
Mervyn, le visage en pleurs, réfléchissait qu'il rencontrait, pour ainsi
dire à l'entrée de la vie, un soutien précieux dans les futures
adversités. Soyez persuadé que l'autre ne disait rien. Voici ce qu'il
fit: il déplia le sac qu'il portait, dégagea l'ouverture, et, saisissant
l'adolescent par la tête, il fit passer le corps entier dans l'enveloppe
de toile. Il noua, avec son mouchoir, l'extrémité qui servait
d'introduction. Comme Mervyn poussait des cris aigus, il enleva le sac,
ainsi qu'un paquet de linges, et en frappa, à plusieurs reprises, le
parapet du pont. Alors, le patient, s'étant aperçu du craquement de ses
os, se tut. Scène unique, qu'aucun romancier ne retrouvera! Un boucher
passait, assis sur la viande de sa charrette. Un individu court à lui,
l'engage à s'arrêter, et lui dit: «Voici un chien, enfermé dans ce sac;
il a la gale: abattez-le au plus vite.» L'interpellé se montre
complaisant. L'interrupteur, en s'éloignant, aperçoit une jeune fille en
haillons qui lui tend la main. Jusqu'où va donc le comble de l'audace et
de l'impiété? Il lui donne l'aumône! Dites-moi si vous voulez que je
vous introduise, quelques heures plus tard, à la porte d'un abattoir
reculé. Le boucher est revenu, et a dit à ses camarades, en jetant à
terre un fardeau: «Dépêchons-nous de tuer ce chien galeux.» Ils sont
quatre, et chacun saisit le marteau accoutumé. Et, cependant, ils
hésitaient, parce que le sac remuait avec force.» Quelle émotion
s'empare de moi?» cria l'un d'eux en abaissant lentement son bras.
«Ce chien pousse, comme un enfant, des gémissements de douleur, dit
un autre; on dirait qu'il comprend le sort qui l'attend.» «C'est leur
habitude, répondit un troisième; même quand il ne sont pas malades,
comme c'est le cas ici, il suffit que leur maître reste quelques jours
absent du logis, pour qu'ils se mettent à faire entendre des hurlements
qui, véritablement, sont pénibles à supporter.» «Arrêtez!... arrêtez!...
cria le quatrième, avant que tous les bras se fussent levés en cadence
pour frapper résolument, cette fois, sur le sac. Arrêtez, vous dis-je;
il y a ici un fait qui nous échappe. Qui vous dit que cette toile
renferme un chien? Je veux m'en assurer.» Alors, malgré les railleries
de ses compagnons, il dénoua le paquet et en retira l'un après l'autre
les membres de Mervyn! Il était presque étouffé par la gène de cette
position. Il s'évanouit en revoyant la lumière. Quelques moments après,
il donna des signes indubitables d'existence. Le sauveur dit: «Apprenez,
une autre fois, à mettre de la prudence jusque dans votre métier. Vous
avez failli remarquer, par vous-mêmes, qu'il ne sert de rien de
pratiquer l'inobservance de cette loi.» Les bouchers s'enfuirent.
Mervyn, le coeur serré et plein de pressentiments funestes, rentre chez
soi et s'enferme dans sa chambre. Ai-je besoin d'insister sur cette
strophe? Eh! qui n'en déplorera les événements consommés! Attendons la
fin pour porter un jugement encore plus sévère. Le dénoûment va se
précipiter; et, dans ces sortes de récits, où une passion, de quelque
genre qu'elle soit, étant donnée, celle-ci ne craint aucun obstacle pour
se frayer un passage, il n'y a pas lieu de délayer dans un godet la
gomme laque de quatre cents pages banales. Ce qui peut être dit dans une
demi-douzaine de strophes, il faut le dire, et puis se taire.