CHANT PREMIER

Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce

comme ce qu'il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et

sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines

de poison; car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique

rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa défiance, les

émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme, comme l'eau le

sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont

suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par

conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles

landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. Écoute

bien ce que je te dis: dirige tes talons en arrière et non en avant,

comme les yeux d'un fils qui se, détourne respectueusement de la

contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutôt, comme un angle

à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant

l'hiver, vole puissamment à travers le silence, toutes voiles tendues,

vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à coup part un vent

étrange et fort, précurseur de la tempête. La grue la plus vieille et

qui forme à elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tête comme

une personne raisonnable, conséquemment son bec aussi qu'elle fait

claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas à

sa place), tandis que son vieux cou, dégarni de plumes et contemporain

de trois générations de grues, se remue en ondulations irritées qui

présagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Après avoir de

sang-froid regardé plusieurs fois de tous les côtés avec des yeux qui

renferment l'expérience, prudemment, la première (car, c'est elle qui

a le privilége de montrer les plumes de sa queue aux autres grues

inférieures en intelligence), avec son cri vigilant de mélancolique

sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilité

la pointe de la figure géométrique (c'est peut-être un triangle, mais

on ne voit pas le troisième côté que forment dans l'espace ces curieux

oiseaux de passage), soit à bâbord, soit à tribord, comme un habile

capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus

grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bête, elle

prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sûr.

* * * * *

Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le

commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas,

baigné dans d'innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes

narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre,

pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais

l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appétit

légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations? Je

t'assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux,

ô monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer trois mille

fois de suite la conscience maudite de l'Éternel! Tes narines, qui

seront démesurément dilatées de contentement ineffable, d'extase

immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur à l'espace,

devenu embaumé comme de parfums et d'encens; car, elles seront

rassasiées d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la

magnificence et la paix des agréables cieux.

* * * * *

J'établirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses

premières années, où il vécut heureux; c'est fait. Il s'aperçut ensuite

qu'il était né méchant: fatalité extraordinaire! Il cacha son caractère

tant qu'il put, pendant un grand nombre d'années; mais, à la fin, à

cause de cette concentration qui ne lui était pas naturelle, chaque jour

le sang lui montait à la tête; jusqu'à ce que, ne pouvant plus supporter

une pareille vie, il se jeta résolûment dans la carrière du mal ...

atmosphère douce!

* * * * *

Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage

rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il

l'aurait fait très souvent, si Justice, avec son long cortège de

châtiments, ne l'en eût chaque fois empêché. Il n'était pas

menteur, il avouait la vérité et disait qu'il était cruel. Humains,

avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble!

Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonté ...

Malédiction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la

pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec

le bien. C'est ce que je disais plus haut.

* * * * *

Il y en a qui écrivent pour rechercher les applaudissements humains, au

moyen de nobles qualités du coeur que l'imagination invente ou qu'ils

peuvent avoir. Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la

cruauté! Délices non passagères, artificielles; mais, qui ont commencé

avec l'homme, finiront avec lui. Le génie ne peut-il pas s'allier avec

la cruauté dans les résolutions secrètes de la Providence? ou, parce

qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du génie? On en verra la preuve

dans mes paroles; il ne tient qu'à vous de m'écouter, si vous le voulez

bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'étaient dressés sur ma

tête; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement

à les remettre dans leur première position. Celui qui chante ne prétend

pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se

loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient

dans tous les hommes.

* * * * *

J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux

épaules étroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs

semblables, et pervertir les âmes par tous les moyens. Ils appellent les

motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu

rire comme les autres; mais, cela, étrange imitation, était impossible.

J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acéré, et me suis

fendu les chairs aux endroits où se réunissent les lèvres. Un instant je

crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie

par ma propre volonté! C'était une erreur! Le sang qui coulait avec

abondance des deux blessures empêchait d'ailleurs de distinguer si

c'était là vraiment le rire des autres. Mais, après quelques instants

de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas à celui des

humains, c'est-à-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, à la tête

laide et aux yeux terribles enfoncés dans l'orbite obscur, surpasser

la dureté du roc, la rigidité de l'acier fondu, la cruauté du requin,

l'insolence de la jeunesse, la fureur insensée des criminels, les

trahisons de l'hypocrite, les comédiens les plus extraordinaires, la

puissance de caractère des prêtres, et les êtres les plus cachés au

dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes

à découvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colère implacable

d'en haut. Je les ai vus tous à la fois, tantôt le poing le plus robuste

dirigé vers le ciel, comme celui d'un enfant déjà pervers contre sa

mère, probablement excités par quelque esprit de l'enfer, les yeux

chargés d'un remords cuisant en même temps que haineux, dans un silence

glacial, n'oser émettre les méditations vastes et ingrates que recélait

leur sein, tant elles étaient pleines d'injustice et d'horreur, et

attrister de compassion le Dieu de miséricorde; tantôt, à chaque moment

du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'à la fin de la

vieillesse, en répandant des anathèmes incroyables, qui n'avaient pas le

sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-mêmes et contre la

Providence, prostituer les femmes et les enfants, et déshonorer ainsi

les parties du corps consacrées à la pudeur. Alors, les mers soulèvent

leurs eaux, engloutissent dans leurs abîmes les planches; les ouragans,

les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies

diverses déciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en

aperçoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, pâlissant de honte pour

leur conduite sur cette terre; rarement. Tempêtes, soeurs des ouragans;

firmament bleuâtre, dont je n'admets pas la beauté; mer hypocrite, image

de mon coeur; terre, au sein mystérieux; habitants des sphères; univers

entier; Dieu, qui l'as créé avec magnificence, c'est toi que j'invoque:

montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grâce décuple mes

forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir

d'étonnement: on meurt à moins.

* * * * *

On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il

est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore

sur la lèvre supérieure, et, avec les yeux très ouverts, de faire

semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en

arrière ses beaux cheveux! Puis, tout à coup, au moment où il s'y attend

le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de façon

qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect

de ses misères. Ensuite, on boit le sang en léchant les blessures; et,

pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'éternité dure, l'enfant

pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire,

et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, amères comme le sel.

Homme, n'as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t'es coupé

le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun goût. En

outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes réflexions

lugubres, porté la main, creusée au fond, sur ta ligure maladive mouillée

par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement

vers la bouche, qui puisait à longs traits, dans cette coupe, tremblante

comme les dents de l'élève qui regarde obliquement celui qui est né pour

l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles

ont le goût du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus;

mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit

pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tôt

ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que

l'amitié, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais;

du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes

larmes ne te dégoûtent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des

larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu

déchireras ses chairs palpitantes; et, après avoir entendu de longues

heures ses cris sublimes, semblables aux râles perçants que poussent dans

une bataille les gosiers des blessés agonisants, alors, t'ayant écarté

comme une avalanche, tu te précipiteras de la chambre voisine, et tu feras

semblant d'arriver à son secours. Tu lui délieras les mains, aux nerfs

et aux veines gonflées, tu rendras la vue à ses yeux égarés, en te

remettant à lécher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est

vrai! L'étincelle divine qui est en nous, et paraît si rarement, se

montre; trop tard! Comme le coeur déborde de pouvoir consoler l'innocent

à qui l'on a fait du mal: «Adolescent, qui venez de souffrir des

douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne

sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous êtes! Comme vous devez

souffrir! Et si votre mère savait cela, elle ne serait pas plus près de

la mort, si abhorrée par les coupables, que je ne le suis maintenant.

Hélas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une même chose par

laquelle nous témoignons avec rage notre impuissance, et la passion

d'atteindre à l'infini par les moyens même les plus insensés? Ou bien,

sont-ce deux choses différentes? Oui ... que ce soit plutôt une même

chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent,

pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacrée, qui

a brisé tes os et déchiré les chairs qui pendent à différents endroits

de ton corps. Est-ce un délire de ma raison malade, est-ce un instinct

secret qui ne dépend pas de mes raisonnements, pareil à celui de l'aigle

déchirant sa proie, qui m'a poussé à commettre ce crime; et pourtant,

autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois

sortis de cette vie passagère, je veux que nous soyons entrelacés

pendant l'éternité; ne former qu'un seul être, ma bouche collée à ta

bouche. Même, de cette manière, ma punition ne sera pas complète. Alors,

tu me déchireras, sans jamais t'arrêter, avec les dents et les ongles

à la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumées, pour cet

holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'être

déchiré, toi, de me déchirer ... ma bouche collée à ta bouche. O

adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce

que je te conseille? Malgré toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras

heureuse ma conscience.» Après avoir parlé ainsi, en même temps tu auras

fait du mal à un être humain, et tu seras aimé du même être: c'est le

bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras

le mettre à l'hôpital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On

t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or

cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe, à la figure vieille,

O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la

sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers.

Mais, moi, j'existe encore!

* * * * *

J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre

dans les familles. Je me rappelle la nuit qui précéda cette

dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un

ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: «Je vais

t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet

ordre suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de

laquelle mes mâchoires claquèrent et mes bras tombèrent inertes,

se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre

une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un

adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez

pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu

autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue

vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste:

«Tu peux te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le

fratricide égorge sa soeur. Le ver luisant, à moi: «Toi, prends

une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends

garde à toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort.

Celle-ci s'appelle _Prostitution_.» Les larmes dans les yeux, la

rage dans le coeur, je sentis naître en moi une force inconnue.

Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la soulevai

avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur

l'épaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet:

de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol

d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de

six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux

s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense

cône renversé. Le calme reparut à la surface; la lumière de sang

ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue;

qu'as-tu fait?» Moi, à elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai

pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice

éternelle t'a créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me

rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi

partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie.

Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces

noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui

m'as aimée!» Moi, à elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je

t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»

C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver

gémir sur la mer et près de ses bords, ou au-dessus des grandes

villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou

à travers les froides régions polaires, dites: «Ce n'est pas

l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la

prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.»

Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde,

agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux,

fassent de longues prières.

* * * * *

Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la

campagne, l'on voit, plongé dans d'amères réflexions, toutes les choses

revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des arbres,

tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses

formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps,

lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait

rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent

gémit à travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante

sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.

Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des

fermes lointaines; ils courent dans la campagne, çà et là, en proie à la

folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une

inquiétude farouche, l'oeil en feu; et, de même que les éléphants, avant

de mourir, jettent dans le désert un dernier regard au ciel, élevant

désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les

chiens laissent leurs oreilles inertes, élèvent la tête, gonflent le cou

terrible, et se mettent à aboyer, tour à tour, soit comme un enfant qui

crie de faim, soit comme un chat blessé au ventre au-dessus d'un toit,

soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de

la peste à l'hôpital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime,

contre les étoiles au nord, contre les étoiles à l'est, contre les étoiles

au sud, contre les étoiles à l'ouest; contre la lune; contre les montagnes,

semblables au loin à des roches géantes, gisantes dans l'obscurité; contre

l'air froid qu'ils aspirent à pleins poumons, qui rend l'intérieur de leur

narine, rouge, brûlant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes,

dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille

dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lièvres,

qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au

galop de son cheval après avoir commis un crime; contre les serpents,

remuant les bruyères, qui leur font trembler la peau, grincer les dents;

contre leurs propres aboiements, qui leur font peur à eux-mêmes; contre les

crapauds qu'ils broient d'un seul coup de mâchoire (pourquoi se sont-ils

éloignés du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement

bercées, sont autant de mystères qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent

découvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignées,

suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se

sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouvé de quoi manger pendant la

journée, et qui s'en reviennent au gîte l'aile fatiguée; contre les rochers

du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mâts des navires invisibles;

contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant,

montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abîme; et contre l'homme

qui les rend esclaves. Après quoi, ils se mettent de nouveau à courir dans

la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fossés,

les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpées. On les dirait

atteints de la rage, cherchant un vaste étang pour apaiser leur soif. Leurs

hurlements prolongés épouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde!

Les amis des cimetières se jetteront sur lui, le déchireront, le mangeront,

avec leur bouche d'où tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gâtées.

Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas

de chair, s'enfuient à perte de vue, tremblants. Après quelques heures, les

chiens, harassés de courir çà et là, presque morts, la langue en dehors de

la bouche, se précipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils

font, et se déchirent en mille lambeaux, avec une rapidité incroyable. Ils

n'agissent pas ainsi par cruauté. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère

me dit: «Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements

des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas

en dérision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi,

comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même,

je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle,

qui est assez sublime.» Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte.

Moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je

ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme,

d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne ... je croyais être davantage! Au

reste, que m'importe d'où je viens? Moi, si cela avait pu dépendre de ma

volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont

la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue: je ne

serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car

mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n'a encore vu les rides

vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux

arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la

mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand

j'avais sur ma tête des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rôde

autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux

ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une

pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau

de velours, noir comme la suie qui remplit l'intérieur des cheminées: il

ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l'Être suprême,

avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand

le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur

salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en

regardant fixement l'espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de

ma caverne aimée, dans un désespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris

de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je

ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le

seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamné qui

essaie ses muscles, en réfléchissant sur leur sort, et qui va bientôt

monter à l'échafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermés, je

tourne lentement mon col de droite à gauche, de gauche à droite, pendant

des heures entières; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment,

lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un même sens, qu'il

s'arrête, pour se remettre à tourner dans un sens opposé, je regarde

subitement l'horizon, à travers les rares interstices laissés par les

broussailles épaisses qui recouvrent l'entrée: je ne vois rien! Rien ...

si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et

avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble

le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tête, me donne des coups de

barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume?

* * * * *

Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe

sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à

ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression pénible qu'elle ne

manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations

troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne

suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collée à mon

front. Écartons en conséquence toute idée de comparaison avec le cygne,

au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un

monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la

figure; mais, moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis

pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai

revu la mer, et foulé le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont

vivaces comme si je l'avais quittée la veille. Soyez néanmoins, si vous

le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens

déjà de vous offrir, et ne rougissez pas à la pensée de ce qu'est le

coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'âme est

inséparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe

terrestre, et qui commandes à un sérail de quatre cents ventouses; toi,

en qui siègent noblement, comme dans leur résidence naturelle, par un

commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et

les grâces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure

contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher

du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore!

Vieil océan, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement à

ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu

es un immense bleu, appliqué sur le corps de la terre: j'aime cette

comparaison. Ainsi, à ton premier aspect, un souffle prolongé de

tristesse, qu'on croirait être le murmure de ta brise suave, passe, en

laissant des ineffaçables traces, sur l'âme profondément ébranlée, et

tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours

compte, les rudes commencements de l'homme, où il fait connaissance avec

la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, ta forme harmonieusement sphérique, qui réjouit la face

grave de la géométrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de

l'homme, pareils à ceux du sanglier pour la petitesse, et à ceux des

oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant,

l'homme s'est cru beau dans tous les siècles. Moi, je suppose plutôt que

l'homme ne croit à sa beauté que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas

beau réellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la

figure de son semblable avec tant de mépris? Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, tu es le symbole de l'identité: toujours égal à toi-même.

Tu ne varies pas d'une manière essentielle, et, si tes vagues sont

quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont

dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrête

dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui

ne s'arrête pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible

et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je

te salue, vieil océan!

Vieil océan, il n'y aurait rien d'impossible à ce que tu caches dans ton

sein de futures utilités pour l'homme. Tu lui as déjà donné la baleine.

Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences

naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste.

L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil

océan!

Vieil océan, les différentes espèces de poissons que tu nourris n'ont

pas juré fraternité entre elles. Chaque espèce vit de son côté. Les

tempéraments et les conformations qui varient dans chacune d'elles,

expliquent, d'une manière satisfaisante, ce qui ne paraît d'abord qu'une

anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les mêmes motifs

d'excuse. Un morceau de terre est-il occupé par trente millions d'êtres

humains, ceux-ci se croient obligés de ne pas se mêler de l'existence de

leurs voisins, fixés comme des racines sur le morceau de terre qui suit.

En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans

sa tanière, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi

pareillement dans une autre tanière. La grande famille universelle des

humains est une utopie digne de la logique la plus médiocre. En outre,

du spectacle de tes mamelles fécondes, se dégage la notion d'ingratitude;

car, on pense aussitôt à ces parents nombreux, assez ingrats envers le

Créateur, pour abandonner le fruit de leur misérable union. Je te salue,

vieil océan!

Vieil océan, ta grandeur matérielle ne peut se comparer qu'à la mesure

qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la

totalité de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour

te contempler, il faut que la vue tourne son télescope, par un mouvement

continu, vers les quatre points de l'horizon, de même qu'un

mathématicien, afin de résoudre une équation algébrique, est obligé

d'examiner séparément les divers cas possibles, avant de trancher la

difficulté. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres

efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraître gras. Qu'elle se

gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille,

elle ne t'égalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue,

vieil océan!

Vieil océan, tes eaux sont amères. C'est exactement le même goût que le

fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur

tout. Si quelqu'un a du génie, on le fait passer pour un idiot; si

quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut

que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts

d'ailleurs ne sont dus qu'à lui-même, pour la critiquer ainsi! Je te

salue, vieil océan!

Vieil océan, les hommes, malgré l'excellence de leurs méthodes, ne sont

pas encore parvenus, aidés par les moyens d'investigation de la science,

à mesurer la profondeur vertigineuse de tes abîmes; tu en as que les

sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles.

Aux poissons ... ça leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis

demandé quelle chose était le plus facile à reconnaître: la profondeur

de l'océan ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main portée au

front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balançait entre

les mâts d'une façon irrégulière, je me suis surpris, faisant

abstraction de tout ce qui n'était pas le but que je poursuivais,

m'efforçant de résoudre ce difficile problème! Oui, quel est le plus

profond, le plus impénétrable des deux: l'océan ou le coeur humain?

Si trente ans d'expérience de la vie peuvent jusqu'à un certain point

pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera

permis de dire que, malgré la profondeur de l'océan, il ne peut pas se

mettre en ligné, quant à la comparaison sur cette propriété, avec la

profondeur du coeur humain. J'ai été en relation avec des hommes qui ont

été vertueux. Ils mouraient à soixante ans, et chacun ne manquait pas de

s'écrier: «Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-à-dire qu'ils ont

pratiqué la charité: voilà tout, ce n'est pas malin, chacun peut en

faire autant.» Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolâtraient

la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient,

l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la

vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun

drapé dans sa fierté solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle

chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra

pourquoi l'on savoure non seulement les disgrâces générales de ses

semblables, mais encore les particulières de ses amis les plus chers,

tandis que l'on en est affligé en même temps? Un exemple incontestable

pour clore la série: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est

pour cela que les marcassins de l'humanité ont tant de confiance les uns

dans les autres et ne sont pas égoïstes. Il reste à la psychologie

beaucoup de progrès à faire. Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris à leurs

propres dépens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur

génie ... incapables de te dominer. Ils on trouvé leur maître. Je dis

qu'ils ont trouvé quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose

a un nom. Ce nom est: l'océan! La peur que tu lui inspires est telle,

qu'ils te respectent. Malgré cela, tu fais valser leurs plus lourdes

machines avec grâce, élégance et facilité. Tu leur fais faire des sauts

gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de

tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils,

quand tu ne les enveloppes pas définitivement dans tes plis bouillonnants,

pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques,

comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent

eux-mêmes. L'homme dit: «Je suis plus intelligent que l'océan.» C'est

possible, c'est même assez vrai; mais l'océan lui est plus redoutable

que lui à l'océan: c'est ce qu'il n'est pas nécessaire de prouver. Ce

patriarche observateur, contemporain des premières époques de notre

globe suspendu, sourit de pitié, quand il assiste aux combats navals des

nations. Voilà une centaine de léviathans qui sont sortis des mains de

l'humanité. Les ordres emphatiques des supérieurs, les cris des blessés,

les coups de canon, c'est du bruit fait exprès pour anéantir quelques

secondes. Il paraît que le drame est fini, et que l'océan a tout mis

dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit être grande vers le

bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide

comédie, qui n'est pas même intéressante, on voit, au milieu des airs,

quelque cigogne, attardée par la fatigue, qui se met à crier, sans

arrêter l'envergure de son vol: «Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y

avait en bas des points noirs; j'ai fermé les yeux: ils ont disparu.»

Je te salue, vieil océan!

Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle

de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis à juste titre de ta

magnificence native, et des éloges vrais que je m'empresse de te donner.

Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse,

qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir

t'a gratifié, tu déroules, au milieu d'un sombre mystère, sur toute ta

surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta

puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de

courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va à sa rencontre

en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de l'écume qui se fond,

pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces

vagues vivantes, meurent l'un après l'autre, d'une manière monotone; mais,

sans laisser de bruit écumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles

avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins d'une

grâce fière, jusqu'à ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur

accoutumée pour continuer leur pèlerinage aérien. Je voudrais que la

majesté humaine ne fût que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande

beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale,

image de l'infini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme

l'amour de la femme, comme la beauté divine de l'oiseau, comme les

méditations du poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan,

veux-tu être mon frère? Remue-toi avec impétuosité ... plus ... plus

encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes

griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien.

Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et

devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de l'homme est

empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la

crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme d'une cour,

magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec

la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de

ta poitrine, comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas

découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant,

même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage,

alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire

ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais

tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes

aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser

à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste,

l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création:

je ne puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour

la millième fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser

mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne

connais pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse.

Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi ...

dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont

encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les

tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux nuages. Il faut que tu

me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de

l'homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon

invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et

te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se

mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre;

car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, à l'aspect

brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons,

avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te

salue, vieil océan!

* * * * *

On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de

mort), entouré de prêtres. Je veux mourir, bercé par la vague de la mer

tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je

sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de

grâce à espérer. Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire? J'avais dit

que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous; mais, si vous

croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage

d'hyène (j'use de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que

moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé: qu'il s'approche. Nous

sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de

toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque

crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que

le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis

que le vent, l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie

dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers le monde,

impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples

nombreux de la méchanceté humaine (un frère, sans être vu, aime à voir

les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel pélican, le

canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me

verront passer à la lueur des éclairs, spectre horrible et content. Ils

ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'oeil gros du

crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le

marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont

quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,

collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui,

je vous surpasse tous par ma cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas

dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez

devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me

voyez parcourir, phénomène nouveau, comme une comète effrayante,

l'espace ensanglanté? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps,

pareil à un nuage noirâtre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez

rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait

est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit

volontaire. Vous autres, vous avez marché dans votre voie, moi, dans la

mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses.

Nécessairement, nous avons dû nous rencontrer, dans cette similitude de

caractère; le choc qui en est résulté nous a été réciproquement fatal.»

Alors, les hommes relèveront peu à peu la tête, en reprenant courage,

pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot.

Tout à coup, leur visage brûlant, décomposé, montrant les plus terribles

passions, grimacera de telle manière que les loups auront peur. Ils se

dresseront à la fois comme un ressort immense. Quelles imprécations!

quels déchirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voilà que les animaux

de la terre se réunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres

clameurs. Plus de haine réciproque; les deux haines sont tournées contre

l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel.

Vents, qui me soutenez, élevez-moi plus haut; je crains la perfidie.

Oui, disparaissons peu à peu de leurs yeux, témoin, une fois de plus,

des conséquences des passions, complément satisfait ... Je te remercie,

ô rhinolophe, de m'avoir réveillé avec le mouvement de tes ailes, toi,

dont le nez est surmonté d'une crête en forme de fer à cheval: je

m'aperçois, en effet, que ce n'était malheureusement qu'une maladie

passagère, et je me sens avec dégoût renaître à la vie. Les uns disent

que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans

mon corps: pourquoi cette hypothèse n'est-elle pas la réalité!

* * * * *

Une famille entoure une lampe posée sur la table:

--Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont placés sur cette chaise.

--Ils n'y sont pas, mère.

--Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette

époque, mon doux maître, où nous faisions des voeux, pour avoir un

enfant, dans lequel nous renaîtrions une seconde fois, et qui serait le

soutien de notre vieillesse?

--Je me la rappelle, et Dieu nous a exaucés. Nous n'avons pas à nous

plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous bénissons la

Providence de ses bienfaits. Notre Édouard possède toutes les grâces de

sa mère.

--Et les mâles qualités de son père.

--Voici les ciseaux, mère; je les ai enfin trouvés.

Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est présenté à la porte

d'entrée, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui

s'offre à ses yeux:

--Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins

heureux que ceux-là. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer

l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est

pas ici.

Il s'est retiré!

--Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultés humaines

qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon âme est inquiète, et sans

savoir pourquoi; l'atmosphère est lourde.

--Femme, je ressens les mêmes impressions que toi; je tremble qu'il ne

nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le

suprême espoir.

--Mère, je respire à peine: j'ai mal à la tête.

--Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec

du vinaigre.

--Non, bonne mère ...

Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigué.

--Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer.

Maintenant, le moindre objet me contrarie.

--Comme tu es pâle! La fin de cette veillée ne se passera pas sans que

quelque événement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du

désespoir!

J'entends, dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus

poignante.

--Mon fils!

--Ah! mère!... j'ai peur!

--Dis-moi vite si tu souffres.

--Mère, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la vérité.

Le père ne revient pas de son étonnement:

--Voilà des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits

sans étoiles. Quoique nous entendions ces cris, néanmoins, celui qui les

pousse n'est pas près d'ici; car, on peut entendre ces gémissements à

trois lieues de distance, transportés par le vent d'une cité à une

autre. On m'avait souvent parlé de ce phénomène: mais, je n'avais jamais

eu l'occasion de juger par moi-même de sa véracité. Femme, tu me parlais

de malheur; si malheur plus réel exista dans la longue spirale du temps,

c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses

semblables ...

J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus

poignante.

--Plût au ciel que sa naissance ne soit pas une calamité pour son pays,

qui l'a repoussé de son sein. Il va de contrée en contrée, abhorré

partout. Les uns disent qu'il est accablé d'une espèce de folie

originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une

cruauté extrême et instinctive, dont il a honte lui-même, et que ses

parents en sont morts de douleur. Il y en a qui prétendent qu'on l'a

flétri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est resté inconsolable le

reste de son existence, parce que sa dignité blessée voyait là une

preuve flagrante de la méchanceté des hommes, qui se montre aux

premières années, pour augmenter ensuite. Ce surnom était _le

vampire_!...

J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus

poignante.

--Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans trêve ni repos, des

cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les

oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui

jettent à la face, poussés malgré eux par une force inconnue, tantôt

d'une voix douce, tantôt d'une voix pareille aux rugissements des

combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace,

toujours hideux, et qui ne périra qu'avec l'univers. Quelques-uns même

ont affirmé que l'amour l'a réduit en cet état: ou que ces cris

témoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son

passé mystérieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable

le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait égaler Dieu ...

J'entends dans le lointain des cris prolongés de la douleur la plus

poignante.

--Mon fils, se sont là des confidences exceptionnelles: je plains ton

âge de les avoir entendues, et j'espère que tu n'imiteras jamais cet

homme.

Parle, ô mon Édouard; réponds que tu n'imiteras jamais cet homme.

--O mère bien-aimée, à qui je dois le jour, je te promets, si la sainte

promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme.

--C'est parfait, mon fils; il faut obéir à sa mère, en quoi que ce soit.

On n'entend plus les gémissements.

--Femme, as-tu fini ton travail?

--Il me manque quelques points à cette chemise, quoique nous ayons

prolongé la veille bien tard.

--Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commencé. Profitons des

dernières lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et

achevons chacun notre travail ...

L'enfant s'est écrié:

--Si Dieu nous laisse vivre!

--Ange radieux, viens à moi: tu te promèneras dans la prairie, du matin

jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est

construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes

de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique

céleste, sans faire ta prière. Quand, au matin, le soleil montrera ses

rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle,

son cri, à perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit,

jusqu'à ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus

précieux; tu seras constamment enveloppé dans une atmosphère composée

des essences parfumées des fleurs les plus odorantes.

--Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Lève-toi, mère de

famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts

raidis abandonnent l'aiguille du travail exagéré. Les extrêmes n'ont

rien de bon.

--Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantée;

quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes,

dans les contes des fées.

--Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que,

de mon côté, j'arrange mes affaires.

--Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaîtras tel

que la nature t'a formé, ô jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et

que j'aspire à faire ton bonheur.

--Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les épaules.

--Mon fils, ne t'endors point, bercé par les rêves de l'enfance: la

prière en commun n'est pas commencée et tes habits ne sont pas encore

soigneusement placés sur une chaise ... A genoux! Éternel créateur de

l'univers, tu montres la bonté inépuisable jusque dans les plus petites

choses.

--Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, où glissent des milliers

de petits poissons rouges, bleus et argentés? Tu les prendras avec un

filet si beau, qu'il les attirera de lui-même, jusqu'à ce qu'il soit

rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que

le marbre.

--Mère, vois ces griffes; je me méfie de lui; mais ma conscience est

calme, car je n'ai rien à me reprocher.

--Tu nous vois, prosternés à tes pieds, accablés du sentiment de ta

grandeur. Si quelque pensée orgueilleuse s'insinue dans notre

imagination, nous la rejetons aussitôt avec la salive du dédain et

nous t'en faisons le sacrifice irrémissible.

--Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs

bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de

roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon

et des cheveux d'une longueur ondulée, qui flottent autour de la

gentillesse de leur front.

--Quand même ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais

pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un

imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire

entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas

moi qui serais fils ingrat. Quant à tes petites filles, elles ne sont

pas si belles que les yeux de ma mère.

--Toute notre vie s'est épuisée dans les cantiques de ta gloire. Tels

nous avons été jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment où nous

recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre.

--Elles t'obéiront à ton moindre signe et ne songeront qu'à te plaire.

Si tu désires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront.

Si tu désires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin

d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles

t'apporteraient même le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a caché

dans la lune, et à la queue duquel sont suspendus, par des liens de

soie, des oiseaux de toute espèce. Fais attention à toi ... écoute mes

conseils.

--Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma prière, pour

appeler au secours. Quoique ton corps s'évapore, quand je veux

l'écarter, sache que je ne te crains pas.

--Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalée d'un coeur

pur.

--Réfléchis à ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir.

--Père céleste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur

notre famille.

--Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit?

--Conserve cette épouse chérie, qui m'a consolé dans mes découragements

...

--Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme

un pendu.

--Et ce fils aimant, dont les chastes lèvres s'entr'ouvrent à peine aux

baisers de l'aurore de vie.

--Mère, il m'étrangle ... Père, secourez-moi ... Je ne puis plus

respirer ... Votre bénédiction!

Un cri d'ironie immense s'est élevé dans les airs. Voyez comme les

aigles, étourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-mêmes,

littéralement foudroyés par la colonne d'air.

--Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en même temps que le

fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est

défiguré ... Mon épouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps

lointain où je fus époux et père.

Il s'était dit, devant le tableau qui s'offrit à ses yeux, qu'il ne

supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui

ont accordé les esprits infernaux, ou plutôt qu'il tire de lui-même, cet

enfant, avant que la nuit s'écoule, ne devait plus être.

* * * * *

Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoulé la souffrance

en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwège. Aux îles Faeroé, il

assista à la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses

à pic, et s'étonna que la corde de trois cents mètres, qui retient

l'explorateur au-dessus du précipice, fût choisie d'une telle solidité.

Il voyait là, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonté humaine,

et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'était lui qui eût dû préparer

la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin

qu'elle se coupât, et précipitât le chasseur dans la mer! Un soir, il se

dirigea vers un cimetière, et les adolescents qui trouvent du plaisir à

violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le

voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau

d'une action qui va se dérouler en même temps.

--N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot

s'élève peu à peu du fond de la mer, et montre sa tête au-dessus des

eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La

curiosité naquit avec l'univers.

--Ami, il m'est impossible d'échanger des idées avec toi. Il y a

longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des

tombeaux. C'est l'heure silencieuse où plus d'un être humain rêve qu'il

voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts

de taches de sang, comme un ciel noir, d'étoiles. Celui qui dort pousse

des gémissements, pareils à ceux d'un condamné à mort, jusqu'à ce qu'il

se réveille, et s'aperçoive que la réalité est trois fois pire que le

rêve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma bêche infatigable,

afin qu'elle soit prête demain matin. Pour faire un travail sérieux, il

ne faut pas faire deux choses à la fois.

--Il croit que creuser une fosse est un travail sérieux! Tu crois que

creuser une fosse est un travail sérieux?

--Lorsque le sauvage pélican se résout à donner sa poitrine à dévorer à

ses petits, n'ayant pour témoin que celui qui sut créer un pareil amour,

afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet

acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami,

une femme qu'il idolâtrait, il se met alors à fumer un cigare; il ne

sort pas de la maison, et se noue d'une amitié indissoluble avec la

douleur; cet acte se comprend. Quand un élève interne, dans un lycée,

est gouverné, pendant des années, qui sont des siècles, du matin

jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la

civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots

tumultueux d'une haine vivace, monter comme une épaisse fumée, à son

cerveau, qui lui paraît près d'éclater. Depuis le moment où on l'a jeté

dans la prison, jusqu'à celui, qui s'approche, où il en sortira, une

fièvre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse

les yeux. La nuit, il réfléchit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le

jour, sa pensée s'élance au-dessus des murailles de la demeure de

l'abrutissement, jusqu'au moment où il s'échappe, ou qu'on le rejette,

comme un pestiféré, de ce cloître éternel; cet acte se comprend. Creuser

une fosse dépasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu,

étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et

puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant

avec furie dans ces froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche,

de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée palpé

convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son

royaume, voit, le soir, devant lui, écrit en lettres de flammes, sur

chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité n'a

pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur

de l'univers, je lui ai toujours conservé mon amour; mais, si, après la

mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des

nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les

couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais?

--Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me

parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer.

Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me

donneras des conseils, si je ne fais pas bien.

--Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder

bêcher la terre avec tant de facilité!

--Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces

tombes, qui sont éparses dans un cimetière, comme les fleurs dans une

prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être mesurées

avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses

peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par

conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux

semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos,

interroge ta conscience; elle te dira, avec sûreté, que le Dieu qui a

créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une

bonté sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-

d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces

larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes

sur ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que

Dieu l'ait jugé capable de vaincre ses souffrances les plus graves.

Parle, et, puisque, d'après tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait

pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce

d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes.

--Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle

puissant de consolation effleurer mon front rasséréné, comme la brise du

printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont le

langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas

prononcées? Quelle beauté de musique dans la mélodie incomparable de sa

voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant,

plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression

générale de ses traits contraste singulièrement avec ces paroles que

l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,

est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant

l'âge, est-il honorable ou est-il infâme? Ses rides doivent-elles être

regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.

Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des

raisons pour agir comme il l'a fait, excité par les restes en lambeaux

d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui

me sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il

n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en

aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue

d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?...

Étranger, permets que je touche, et que mes mains, qui étreignent

rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps.

Quoi qu'il en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les

plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui serait assez audacieux

pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?

--Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas

qu'on l'agace, quand il se repaît. Si tu ne le sais pas, je te

l'apprends. Allons, dépêche-toi; accomplis ce que tu désires.

--Ce qui frissonne à mon contact, en me faisant frissonner moi-même, est

de la chair, à n'en pas douter. Il est vrai ... je ne rêve pas! Qui

es-tu donc, toi, qui te penches là pour creuser une tombe, tandis que,

comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est

l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos à la science. En tout cas,

nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte,

pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le

mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminée savent

encore réchauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas

comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays

lointain.

--Quoique je ne sois pas fatigué, il est inutile de creuser la fosse

davantage. Maintenant, déshabille-moi; puis, tu me mettras dedans.

--La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques

instants, est si étrange, que je ne sais que te répondre ... Je crois

qu'il veut rire.

--Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention à ce que

j'ai dit.

Il s'est affaissé, et le fossoyeur s'est empressé de le soutenir!

--Qu'as-tu?

--Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'étais fatigué quand j'ai

abandonné la pioche ... c'est la première fois que j'entreprenais ce

travail ... ne fais plus attention à ce que j'ai dit.

--Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un

qui a des chagrins épouvantables. Que le ciel m'ôte la pensée de

l'interroger. Je préfère rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de

la pitié. Puis, il ne voudrait pas me répondre, cela est certain: c'est

souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet état anormal.

--Laisse-moi sortir de ce cimetière; je continuerai ma route.

--Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'égarerais, pendant que tu

cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas

d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalité ne demandera point la

violation de tes secrets.

--O pou vénérable, toi dont le corps est dépourvu d'élytres, un jour,

tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime

intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-être avais-tu raison,

puisque je ne sens même pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal

de Maldoror, où guides-tu ses pas?

--Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la précaution de

laver sa main droite, avec du savon, après avoir commis son forfait, et

facile à reconnaître, par l'inspection de cette main; ou un frère qui a

perdu sa soeur; ou quelque monarque dépossédé, fuyant de ses royaumes,

mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas été

construit avec du diamant et des pierres précieuses, car ce n'est qu'une

pauvre chaumière, mal bâtie; mais, cette chaumière célèbre a un passé

historique que le présent renouvelle et continue sans cesse. Si elle

pouvait parler, elle t'étonnerait, toi, qui me parais ne t'étonner de

rien. Que de fois, en même temps qu'elle, j'ai vu défiler, devant moi,

les bières funéraires, contenant des os bientôt plus vermoulus que le

revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables

sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, à des

périodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme

chez les vivants; chacun paie un impôt, proportionnel à la richesse de

la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de

délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à sa personne, de faire

comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui

désireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de

la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa vie, n'a pas enlaidi;

l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la

jeunesse, les squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse,

son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de

l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et

l'innocence trahie.

--Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à

ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta

bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des

cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!

* * * * *

Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à

plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois

sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il

s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé

contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les

autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé,

les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un

grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce

chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires

de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la

vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es là depuis le matin. Que

dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave

tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être,

là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts

obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur sereine!

Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec

la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux

monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis que j'ai

sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une

auréole de lumière éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout

s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson. Puisqu'il te

plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai

pas. Qu'il est beau! Ça me fait de la peine de le dire. Tu dois être

puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers,

belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je

préfère voir un serpent, entrelacé autour de mon cou depuis le

commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est

toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!...

pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits?

Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour

avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre

supérieur, avec la mission de consoler les diverses races d'êtres

existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les

ailes non fatiguées de cette longue, magnifique course; je te vis!

Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à

ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me

disais-je: cela, par la volonté divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi

bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le Créateur;

cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es

apparu, monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui

n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais, ma raison

chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ...

oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne

regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,

partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui

ressemblent tant à celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les

cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel,

prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure,

calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la

tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai

pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple

habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne

prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie,

et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de

l'abîme. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappés de

consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté, dans

les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant,

de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit,

tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long manteau

noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert;

elles sont plus brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade

que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans ton naturel,

chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique

pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le

jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que

Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions

plus affreuses que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir

les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir

assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi

avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre,

pour tourner en dérision ceux qui l'habitent, épave pourrie, ballottée par

le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les sphères

d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages,

pareil à un étranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des

sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits ont une

intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!...

retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as

cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton vol ascendant vers

ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis

pas parvenu à reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu

donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la

cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»

* * * * *

S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des

phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas sévère pour celui

qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange!

Cependant, si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une

empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant à moi, je vais me

remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps

de temps qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle

verra son poëte (cependant, au début, il ne doit pas commencer par un

chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives

américaines, à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis

rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progrès matériel

et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se

tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire.

Mais, la guerre éternelle a placé son empire destructeur sur les

campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu,

vieillard, et pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te

désespère point; car, tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion

contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras

deux amis.

Les Chants de Maldoror · 第 6 / 24 题