Un de ces jours-là, grand'mère nous arriva de Courance inopinément. Elle
n'était pas assise qu'elle nous annonça:
--J'ai quelque chose à vous dire.
--Ah?
--Ah?
--Voilà, dit-elle, j'ai reçu hier la visite des Plancoulaine.
Mon père et sa femme eurent une secousse des paupières, comme si un
charretier eût fait claquer son fouet à quatre pas de nous.
--C'est la première fois que je vois les Plancoulaine depuis la rupture.
Ai-je besoin de vous dire que cette visite n'a nullement été provoquée
de ma part?
--Passons au fait, dit mon père, qui se rappelait les dispositions
conciliantes de sa belle-mère à l'égard des Plancoulaine. Vous avez reçu
une visite: en quoi cela nous concerne-t-il?
--Laissez-moi parler!... Les Plancoulaine sont venus jusqu'à Courance
pour nous inviter, mon mari et moi, à leur soirée.
Elle se taisait. Son gendre lui dit d'une voix saccadée qu'il dirigeait
avec peine:
--Eh bien, c'est parfait! Je vois assez bien d'ici mon beau-père en
toréador!...
--Oh! si vous employez tout de suite le sarcasme, autant parler de la
pluie et du beau temps... Je tiens cependant à ce que vous sachiez que
si quelqu'un a manqué de tact, ce n'est pas moi, et que j'ai répondu à
madame Plancoulaine, qui a été pendant quarante-trois ans une amie pour
moi,--notez bien ce détail,--j'ai répondu à madame Plancoulaine que mon
sort était lié au vôtre et que là où vous n'alliez pas, mon mari ni moi
ne saurions aller.
Mon père acquiesça de la tête et fit signe qu'il la remerciait.
Elle s'arrêta encore. Mon père dit:
--L'incident est clos.
--Il ne l'est pas. Et voilà précisément la raison de la mission que je
viens accomplir ici...
--La mission!...
--Saprelotte! Laissez-moi aller jusqu'au bout! Vos manières caustiques
sont impatientantes!... Madame Plancoulaine a tiré de son manchon une
enveloppe et m'a dit: «Nous n'attendions pas d'autre réponse de vous,
madame, et si nous étions certains que l'invitation que voici ne serait
pas refusée, nous nous ferions, monsieur Plancoulaine et moi, un plaisir
de la déposer à la poste en rentrant.» L'enveloppe portait votre nom.
Mon père se leva et marcha. Il étouffait. Il ne pouvait pas parler.
Grand'mère s'était tue. Il y eut un silence.
Le pas de mon père faisait osciller des carafons sur le buffet; les
carafons se joignaient et tintaient; il s'approcha du buffet pour les
séparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda
plusieurs fois sa femme; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle
polissait de la paume de la main. Il se calmait peu à peu. La nouvelle
avait été vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours à tout,
n'avait pas certainement prévu cela.
Si cette nouvelle n'eût excité en lui que l'indignation, il n'eût pas
été si malaisé de la recevoir! Il n'y avait qu'à s'emporter et à flétrir
de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait
encore se taire et résumer par un mince pli de la lèvre, plus jovial que
dramatique, l'étendue du dédain qu'une telle démarche inspire. Lorsque,
peu de temps auparavant, sa belle-mère avait osé lui faire entendre que
cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise à la porte.
Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, émanée du camp ennemi
tout-puissant, soulevait une autre tempête dans l'esprit des assiégés
affamés, réduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dévorer.
Quelques mois en deçà, mon père méprisait la paix, parce qu'il avait
encore son foyer. Sa femme lui était alors un soutien; elle souffrait de
la même blessure d'amour-propre que lui-même; elle s'alimentait de la
même douleur quotidienne. Avec elle il pouvait prendre patience, espérer
encore, caresser le rêve de la maison Colivaut à lui, de son crédit se
relevant dans la ville par la seule possession de cette maison, qui aux
yeux de tous serait la victoire. Or, il était sur le point de perdre
cette femme; il la sentait anémiée par la solitude, aveulie par le
désoeuvrement, sans énergie désormais pour résister à la tentation la
plus élémentaire. Le salut? mais c'étaient les relations! Une visite par
jour, quelques applaudissements au piano, et Troufleau reprendrait à ses
yeux tout juste l'importance qu'il méritait, celle d'un bon garçon
complaisant et doux, engoncé dans une redingote ridicule, et, qui plus
est, réellement épris d'une autre femme. Que l'on temporisât, au
contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-être, et
le dépit pour la jeune femme de ne point assister à la soirée s'en
mêlant, tout était pour lui perdu irrémédiablement.
On venait lui offrir la paix!
Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme,
repoussait cette paix avec le plus absolu dégoût. Il ne comptait pas de
Jean-Bart parmi ses ancêtres; mais il comprenait en ce moment-là le
plaisir frénétique qu'il y a à faire sauter son vaisseau. Son caractère
était grandi par le malheur; la persécution le tirait du commun; son
isolement prolongé commençait de lui faire entrevoir les choses d'un
point de vue plus élevé que l'utilitarisme vulgaire.
Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle-mère, qui venait lui
proposer cette indigne paix. C'était la plus honnête femme du monde; et
du fond du coeur elle désirait cette paix. Était-ce vertu chrétienne?
pardon des injures? conseil du prêtre? Peut-être. Était-ce élan naturel
chez cette vieille femme qui ne pouvait se résoudre à mourir ennemie de
son amie?--Et il pensait à son attachement personnel pour
Clérambourg.--Était-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui
ont beaucoup vécu et se rendent compte de certaines nécessités de la vie
sociale? Sa belle-mère n'était pas une femme supérieure, mais elle avait
très vif le sens des réalités, de ce qui arrive malgré tout, de ce qu'il
vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous
contraindra à l'exécuter demain dans des conditions plus fâcheuses.
Jusqu'où allait la pensée de grand'mère? Elle avait déjà à peu près tout
prévu.
Mon père parut se réveiller:
--Qu'est-ce que tout cela signifie?... Que veut dire ce
raccommodement?...
--Laissons de côté les sentiments, dit grand'mère, puisque vous m'avez
chassée à coups de balai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que
ces gens-là ne voulaient point votre mort. Tout le mal a été fait,
croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule
d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu à montrer du
zèle... Mais laissons de côté les sentiments. Entre nous soit dit: le
talent de votre femme n'a pas été remplacé _là-bas_... Autre chose: _On_
n'a pas lieu d'être satisfait de votre collègue Courtois.
Mon père dressa l'oreille et fit:
--Ah!
Grand'mère se tut pour prolonger cette impression.
La petite-maman avait pris Paletot sous la table; elle le tenait sur ses
genoux et le caressait. Comme personne ne parlait, elle dit, d'un ton
d'enfant:
--Figurez-vous que sa soeur va être costumée en cantinière! Elle portera
un petit baril fait d'un étui à chapelet; ce sont les jeunes filles de
l'école...
Grand'mère faisait: «oui, oui,» de la tête, sans écouter ces vaines
paroles; elle en attendait d'autre sorte.
Mon père, qui était courbé sur le foyer de la cheminée, se retourna tout
à coup et dit à sa belle-mère:
--Ma femme décidera!
Puis il dit à sa femme:
--Parle.
--Moi?... Que faut-il que je dise?
--Devons-nous, oui ou non, accepter?
--Non! voyons, ce n'est pas possible!
--Je ne le lui fais pas dire! s'écria mon père. Vous voyez bien que nous
ne pouvons pas. Nous ne pouvons pas; c'est trop évident. Ce dont je
m'étonne, c'est que vous n'ayez pas répondu pour nous immédiatement:
«Non! non! et non! Jamais! jamais...»
--Plutôt mourir! fit grand'mère avec ironie.
--Vous ne croyez peut-être pas si bien dire.
--Soit, je rapporterai votre réponse. Cependant, en acceptant, vous
étiez approuvé par tout le monde.
--«Tout le monde» est composé d'un ramassis de pieds-plats qui applaudit
à toutes les bassesses!
--Allons, allons!... Laissons donc là les grands mots! Vous connaissez
mal les hommes, je vous l'ai dit déjà: vous êtes seul contre tous; c'est
vous qui avez tort.
--Et j'en suis fier!
--La colère vous soutient; l'injustice vous donne des forces; mais vous
n'êtes pas taillé en héros, croyez moi... Vous faites le bel intraitable
aujourd'hui; mais que faudra-t-il pour que vous mettiez les pouces? Un
peu de temps qui émoussera votre amour-propre, ou un rayon de soleil
chez vous qui vous fera voir toutes choses moins en noir... Des héros,
j'en ai rencontré un ou deux dans ma vie: non, non, vous n'êtes pas
taillé sur le même patron.
On se sépara sur ces aigres paroles. Petite-maman et moi allâmes seuls
reconduire grand'mère à sa voiture. Quand nous revînmes, mon père avait
les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, les yeux hagards.
Il dit à sa femme:
--Ma pauvre amie! ma pauvre amie!
--Eh bien! quoi?
--Je n'aurais dû penser qu'à toi.
--Qu'à moi?
--Oui, qu'à toi, et planter là l'amour-propre. Tu avais tant envie de
mettre ta robe Empire!
--Quelle plaisanterie!
--On dit cela... Ah! maudite soirée; maudite soirée!
--Je n'y pense déjà plus.
Elle n'y pensait plus, disait-elle, mais elle eut avant la nuit une
crise de nerfs. Et l'honnête Troufleau confiait à mon père:
--Sitôt que le beau temps va être revenu, vous devriez faire faire à
madame Nadaud un petit voyage...
--Il n'y aurait qu'à passer l'eau.