--Moi, dit petite-maman, au milieu du dîner, si j'avais eu à me rendre à
un bal costumé, je sais bien ce que j'aurais mis...
Mon père la regarda tristement.
--Qu'est-ce que tu aurais mis, voyons?...
--Ah! voilà!...
Le silence retomba. Mais elle poursuivait en elle-même son idée. Dix
minutes s'écoulèrent; elle dit:
--Moi, j'aurais fait une Joséphine impératrice très passable...
--Parbleu! je te crois!
--Ce n'est pas une plaisanterie: je parie que tu ne connais seulement
pas les deux robes Empire que j'ai là-haut... authentiques, s'il vous
plaît: elles ont été portées par mon arrière-grand'mère, qui était de la
Martinique et qui connaissait beaucoup les Tascher de La Pagerie. Elle
avait joué avec Joséphine. Ah! j'ai assez entendu raconter ça quand
j'étais petite!... Je te les montrerai, tu verras.
--Certainement! dit mon père.
Il n'ajouta rien; il espérait qu'elle oublierait cette fantaisie. Je
sentais qu'il avait le coeur gros. Au dessert, elle se leva et quitta la
salle à manger.
--Eh bien! où vas-tu?
--Chut!... fit-elle.
Mon père acheva de dîner. Puis il jeta sa serviette, fit virer sa
chaise, croisa les jambes et se mit à remuer le pied nerveusement.
Je regardais ce pied agité, et j'étais assez grand pour comprendre tout
ce qu'il y avait d'angoisse dans cette oscillation précipitée, et aussi
tout ce qu'il y avait de tristesse dans cette semelle gondolée, dans ce
talon usé en biseau, dans cette empeigne défraîchie. Autrefois si
soigneux de sa personne, mon père se négligeait, par désespoir et aussi
par économie... Cette chaussure ne brillait plus, car la mère
Fouillette, qui comprenait la situation, faisait durer longtemps la
boîte à cirage.
Nous entendîmes un coup de sonnette. Je dis:
--Ce n'est pas le coup du docteur Troufleau.
--Tu crois? fit mon père; qui veux-tu qui vienne?
La mère Fouillette traîna ses savates dans le corridor. Elle ouvrit la
porte de la rue; un chuchotement venait jusqu'à nous. Mon père, le dos
tendu sans cesse à l'annonce d'un nouveau désastre, entr'ouvrit la porte
de la salle à manger et prêta l'oreille. Le dialogue se prolongeait à
voix basse. Enfin la mère Fouillette parut:
--Monsieur, c'est de chez monsieur Clérambourg!
--De chez monsieur Clérambourg!... répéta mon père, qui pâlit.
--C'est monsieur Clérambourg qui fait demander à monsieur le sabre qui
est là-haut, accroché dans la chambre de monsieur et madame... rapport à
ce que c'est le sabre que monsieur Clérambourg avait prêté à monsieur
pour la garde nationale, du temps des Prussiens. C'est la petite bonne
qui est là; elle dit comme ça que ne faudrait pas que ça dérange
monsieur, quelquefois que monsieur aurait besoin de son sabre; mais,
autrement, monsieur Clérambourg le fait réclamer, rapport à la fête...
--A la fête?...
--C'est comme qui dirait pour le déguisement; à ce qu'elle prétend, la
petite bonne, faudrait à son maître un grand couteau pour trancher des
pâtés d'alouettes qui sont de la taille d'une meule de foin... Y a de
quoi rire!
La mère Fouillette ne pouvait se tenir en se représentant au festin de
Gargantua M. Clérambourg--si solennel et si lésineur--tranchant avec un
sabre des pâtés d'alouettes de la taille d'une meule de foin.
Mon père était stupéfait. Cela ne le faisait pas rire. Il avait toujours
conservé ce sabre depuis la guerre. Il ne se souvenait même plus qu'il
appartenait à Clérambourg. Mais que Clérambourg, ayant rompu toute
relation avec nous, envoyât réclamer son sabre à l'occasion de cette
mascarade, cela dépassait son entendement. Cependant il cherchait à
s'expliquer la chose, parce que, dans son coeur d'ami fidèle, il ne
pouvait croire que Clérambourg n'eût pas quelque raison d'agir ainsi.
La mère Fouillette devinait la pensée de son maître, et, en son langage
naïf, elle lui fournit une vérité profonde:
--Ce n'est peut-être pas à dire que monsieur Clérambourg soit «rapiat,
rapiat» autant que le bruit en court; mais quand il s'agit d'acheter des
inutilités, ça serait un homme à plutôt dépouiller les morts...
En effet, c'était ce que faisait Clérambourg. Mon père, pour se
convaincre, alla dans le corridor, et il vit la petite bonne de
Clérambourg qui lui fit un bonjour de la tête. Il revint et dit à la
mère Fouillette:
--Mais allez donc chercher là-haut ce qu'on demande; vous savez bien où
c'est!... Vas-y, toi, mon petit, ajouta-t-il; tu expliqueras à ta
petite-maman, qui doit être dans la chambre.
Je grimpai l'escalier quatre à quatre. Mais la petite-maman était
enfermée dans la chambre et ne voulait pas ouvrir.