L'amitié de mon père commença d'être atteinte à cette minute précise. Et
de tous les malheurs qui l'accablaient, ce doute naissant qui effleurait
une liaison si profonde lui fut le plus sensible. Sa femme lui disait:
--Ton Clérambourg est un faux bonhomme! Je l'ai toujours pensé, moi, du
premier jour que je l'ai vu!
--Tais-toi, disait-il, tais-toi!
--Qu'en dites-vous, docteur?
--Oh! madame...
--Tu vois bien! tu vois bien! Le docteur est de mon avis!
--Permettez, madame, permettez!
Mon père écartait de la main une idée fâcheuse; il se levait; il
marchait; il soulevait le rideau de la fenêtre; il ouvrait quelquefois
pour respirer.
--Tu nous gèles, mon ami! Nous ne sommes plus au moins de juin, dis
donc!
--Bon! bon!
Il fermait la fenêtre et s'en allait. On entendait son pas dans le
corridor ou sur le pavé de la cour. Il s'en allait nu-tête. Petite-maman
m'envoyait lui porter un chapeau. Il le prenait à la main, mais ne le
mettait pas; il disait qu'il avait chaud à la tête, si chaud!... Je
revenais dans la salle à manger, où étaient le docteur et la
petite-maman. La mère Fouillette dégarnissait la table. Puis M.
Clérambourg arrivait.
Il ne manquait pas une soirée. On ne pouvait dire que sa fidélité
s'altérât.
Mon père rentrait dès qu'il savait que Clérambourg était là. Et quand il
se trouvait devant cette face de cire et ces yeux de veau mort, il
s'apaisait, se rassérénait; sa confiance renaissait, commandée par une
longue habitude, et son immense besoin d'avoir un ami animait et ornait
l'être muet et blême qui, depuis trente ans, jouait pour lui le rôle de
l'ami.
Depuis trente ans, il n'avait pas fait une affaire, une démarche, un
geste pour ainsi dire, qu'il n'eût pris préalablement l'avis de son ami
Clérambourg. Quand Clérambourg ne répondait pas, il temporisait, ou bien
il s'abstenait d'agir; il s'en était applaudi souvent. Quand Clérambourg
approuvait, on pouvait être sûr et aller de l'avant. Le fait est que
Clérambourg avait une vaste expérience et se trompait peu.
Une seule fois mon père avait négligé l'approbation de Clérambourg:
c'est lorsqu'il s'était agi de son second mariage. Petite-maman le
savait-elle? Était-ce de cela qu'elle gardait rancune? M. Clérambourg,
interrogé sur l'à-propos de cette union, ne s'était jamais prononcé,
jamais. Oh! je l'avais assez entendu répéter par ma grand'mère! Il
n'avait dit ni oui ni non; il avait fait sa bouche close; cette bouche,
mon Dieu! cette ligne mathématique tracée à la règle sur une matière
cireuse!... Mon père avait passé outre, emporté par la passion.
Survint une affaire de rien, qui fut plus amère encore que le contrat de
mademoiselle de Grébauval.
Il y avait, en bordure du jardin de M. Clérambourg, une maison
appartenant à un vieux bonhomme nommé Pichard. Cette maison possédait,
sur le jardin, un jour dit «de souffrance», par lequel un homme pouvait
tout juste passer la tête. Le père Pichard était un contemporain de M.
Clérambourg; ils avaient, disait-on, appris à lire sur le même banc, et
à compter aussi, sans doute, car tous les deux étaient fort pingres.
Pour cette raison ou pour une autre, M. Clérambourg tolérait que le père
Pichard lui fît la causette de temps en temps par le «jour de
souffrance», lorsqu'il se promenait dans son jardin. C'était un des
souvenirs les plus vifs que j'eusse gardés de nos visites chez les
Clérambourg, que cette tête de vieillard apparaissant soudain par un
petit trou dans le mur et jetant de là-haut une parole invariable, mais
qui surprenait toujours: «Et la santé va bien, monsieur Clérambourg?» On
levait la tête; cela faisait un peu peur, mais on ne pouvait s'empêcher
de rire. Et le père Pichard avait sans cesse un conseil à demander à M.
Clérambourg.
Ce père Pichard mourut. M. Clérambourg nous l'annonça.
--Ah bah! fit mon père, il n'a donc pas fait de testament?
--Il n'avait pas grand bien.
--Il y a des mineurs parmi les héritiers... l'inventaire...
--Attendez, fit M. Clérambourg; que diable! ils viendront vous chercher,
s'ils ont besoin de vous.
On attendit; personne ne vint. Coqueugniot sut que le premier clerc de
l'étude Courtois avait été vu sortant, la plume à l'oreille, de la
maison du défunt.
Mon père ne déjeuna point; il eut la migraine et se coucha. Petite-maman
envoya chercher le docteur Troufleau et lui dit:
--Cette fois-ci, le Clérambourg a été pris les deux pieds dans le plat!
Le malade fut mécontent de voir Troufleau; il prétendait qu'il n'avait
rien; «un peu de bile... eh bien! quoi?»
--Voilà, dit sa femme, l'état dans lequel l'astuce de son cher
Clérambourg l'a mis. Clérambourg a introduit Courtois dans la maison du
père Pichard!
--Qu'en sais-tu? disait mon père, jaune comme un coing; qu'en sais-tu?
attendons! tout s'explique.
Il était assoupi, le soir, à l'heure où M. Clérambourg arriva.
Petite-maman profita de la circonstance pour faire dire à Clérambourg
qu'il n'y avait personne à la maison. Aussitôt éveillé, mon père demanda
si Clérambourg n'était pas venu. On lui dit la vérité. Il ne souffla
mot, mais se leva, se chaussa: il voulait courir chez Clérambourg. Il
disait:
--Nous aurons une explication loyale.
Mais il fut pris de nausées et dut se rejeter sur son lit. Anéanti par
une violente crise bilieuse, il se traîna le lendemain chez Clérambourg.
--Prends au moins le petit avec toi, lui dit sa femme; il accourra nous
avertir si tu as besoin de quelque chose.
Il consentit à m'emmener avec lui. J'étais peu gênant; je ne comptais
guère.
Il avait beaucoup réfléchi; la crise l'avait soulagé, lui avait «nettoyé
les idées», disait-il; et sa femme l'avait tellement chapitré qu'il
commençait à admettre la possibilité d'une trahison de la part de son
ami Clérambourg, quoiqu'une telle chose lui parût «inexplicable». Il
répétait: «On s'expliquera! on s'expliquera!»
--S'expliquer! faisait la petite-maman; mais à quoi bon? Qu'est-ce qu'on
explique jamais? Clérambourg tourne casaque parce qu'il obéit au mot
d'ordre des Plancoulaine, comme les autres... comme tous les autres...
non, sauf Troufleau; il faut rendre justice à ce garçon. Eh bien! quand
tu perdrais ton Clérambourg, celui-ci nous restera; il a donné ses
preuves... Troufleau...
--Mais je m'en fiche, de Troufleau! s'écriait mon père.
--Ah! et qu'est-ce que tu lui reproches?
--Rien du tout!...
--Bon! parfait!... nous verrons, nous verrons, dans tout cela, qui aura
le beau rôle!
Lorsque mon père comparait ce qu'était pour lui le docteur Troufleau,
doux, timide, conciliant, et adonné à une science étrangère, avec la
ressource si longtemps prolongée que lui avait offerte son aîné dans la
profession, Clérambourg, le pauvre petit médecin ne pesait qu'un fétu.
Nous sortîmes donc, tous les deux. C'était une des premières froides
journées de novembre; une mauvaise bise nous cinglait la figure; je
tenais relevé le col de mon pardessus, et, les mains dans mes poches, je
me ratatinais. Mon père ne semblait pas prendre garde au froid. Il entra
au bureau de tabac, acheta un cigare et l'alluma. On lui avait défendu
de fumer, aujourd'hui du moins. Là, il rencontra un de ces messieurs du
conseil municipal, Cincinnatus. C'était un grand et gros homme orné
d'une grande barbe, coiffé d'un grand chapeau. Il donnait l'idée d'une
République large et puissante; il évoquait un type d'homme très ancien,
excessivement ancien, perdu dans la nuit des temps. Il ne faisait que
fumer et boire dans les cafés, et parlait d'égorger la moitié des
Français. Cincinnatus ôta son grand chapeau et tendit la main à mon père
devant la buraliste qui en parut fort étonnée. Peu de mots, il est vrai,
furent échangés entre eux:
--Vent frisquet, monsieur Nadaud, dit Cincinnatus.
--C'est l'hiver, dit mon père.
Et il sortit. Il n'allait pas si vite que je l'eusse désiré. Il
regardait au loin; il tirait sur son cigare, et le vent emportait
derrière nous une fumée épaisse; il n'avait pas songé à reboutonner son
pardessus.
A ma stupéfaction, nous passâmes devant la maison de M. Clérambourg sans
entrer. Ce n'était pas qu'il tînt à épuiser son cigare, car il fumait
chez M. Clérambourg. Je crois qu'il reculait le moment de
«l'explication». Il devait beaucoup souffrir. Peut-être préparait-il son
discours. Un sujet n'était pas facile à aborder avec Clérambourg lorsque
celui-ci voulait s'y dérober. Et quel sujet que celui qu'il allait
falloir traiter là! Certes mon père eût abandonné la maison Colivaut
pour conserver intacte l'amitié de Clérambourg.
Nous avions dépassé la maison Clérambourg depuis longtemps, quand il
vira et revint sur ses pas. Il me regarda et me dit:
--Mais tu as l'air gelé!
Nous marchâmes un peu plus vite.
M. Clérambourg habitait, dans la rue de la Ville-aux-Dames, une assez
belle maison bourgeoise où l'on ne pénétrait jamais, car, pour ne pas
user sa maison, l'ancien notaire avait fait construire à côté un petit
pavillon d'une seule pièce, où il se tenait ainsi que sa femme, tout
l'hiver, autour d'une cheminée prussienne réputée économique. Madame
Clérambourg était assise près de la fenêtre et confectionnait de petits
ouvrages; elle disait bonjour, bonsoir, demandait des nouvelles et
touchait un mot de la température; elle n'avait aucune importance. M.
Clérambourg, assis dans un vieux fauteuil, frottait la semelle de ses
chaussures contre les chenets de la cheminée prussienne, qui
représentaient la tête à toupet de M. Thiers, en cuivre brillant. Ces
messieurs, amis naturels de l'ordre et des capacités, et témoins, dans
leur petite ville, des premiers gâchis démocratiques, gardaient une dent
à l'organisateur du régime républicain. M. Clérambourg trouvait une
certaine satisfaction à l'insulter de sa semelle, en effigie.
Quand nous entrâmes, sans sonner, selon la coutume familière, M.
Clérambourg fit:
--Tiens!
--Oui, dit mon père.
Madame Clérambourg bougea un peu; mon père lui dit:
--Ne vous dérangez donc pas, chère madame,
Clérambourg demanda:
--Vous étiez sortis, hier soir, à ce qu'il paraît?
--C'est absurde! dit mon père, je ne sais ce qu'on vous a dit: j'étais
malade comme une brute, au lit...
--Je me demandais: s'ils sont sortis, où diable sont-ils allés?
--En effet, où diable serions-nous allés?
Je crois que ce ne fut qu'après avoir dit cela, un peu machinalement,
que mon père s'aperçut de l'allusion blessante que son ami faisait à
notre malheureux isolement. Il y eut un moment de silence. Le double M.
Thiers de cuivre souriait, d'un air malin, à droite et à gauche de la
cheminée prussienne.
--Et ça va mieux? dit Clérambourg.
--Oui, dit mon père.
Il jeta son cigare dans la cheminée. Je vis qu'il allait parler.
--Non, dit-il, ça ne va pas mieux; mais j'ai tenu à venir m'excuser du
malentendu d'hier soir, et puis... je veux vous parler à coeur ouvert,
Clérambourg!... Cette affaire Pichard...
Clérambourg détacha aussitôt de son ventre une de ses mains croisées, et
en fit un couteau, comme M. Fesquet pour les arbres; il trancha la
question:
--Il n'y a pas d'affaire Pichard.
--Cependant... soyons sincères: mettez-vous à ma place; que
penseriez-vous? Pichard était votre homme; il n'a jamais ouvert ou fermé
sa porte, recousu un bouton de sa veste sans votre avis; il était niché
dans votre jardin; c'était un chien à vous...
--Il suffit! dit Clérambourg.
Il redressa son grand corps dans son fauteuil, puis il se leva tout
droit, et, comme nous étions assis, il parut immense et nous écrasa.
--J'ai dit: il n'y a pas d'affaire Pichard. Il suffit.
Sa voix tonna; la verrerie, sur le buffet, s'ébranla. Les murs, toute la
pièce, la pauvre madame Clérambourg, le double M. Thiers et nous, ah!
tout, tout ce qui existe au monde devait être assuré qu'il n'y avait pas
d'affaire Pichard. Ah! saprelotte! s'il y avait eu une affaire Pichard
après cet éclat de foudre... Qui eût dit, mon Dieu! que tant de bruit
pût jamais sortir de l'horrible fente à peine visible sur la cire de la
face de Clérambourg!
Il reprit:
--Il n'y a pas d'affaire Pichard. Il y a une affaire politique!
Et en prononçant «politique» sa lèvre lança une pluie; il frappa en même
temps du plat de la main sur la table. Tout le pavillon s'ébranla
encore.
--... Politique? fit mon père, d'un air complètement ahuri.
--Politique! répéta Clérambourg. Vous êtes compromis avec la clique
gouvernementale!
Mon père ouvrit les yeux. Il était loin de s'attendre à ce reproche. Il
pensa immédiatement--il nous l'a dit plus tard--à la poignée de main
qu'il avait donnée aux politiciens sur la place, à la politesse toute
récente de Cincinnatus. De cette dernière même, Clérambourg était
peut-être informé: il savait tout.
--Compromis? dit mon père. Mais il n'y a rien de commun entre la «clique
gouvernementale» et moi!
--Il y a ou il n'y a pas, le fait importe peu: vous êtes compromis.
--Soit!
--C'est une trahison! dit M. Clérambourg.
--Il est plaisant, dit mon père, de m'entendre reprocher, à moi, la
trahison, à l'heure qu'il est!
--Mais, dit Clérambourg, on dit que vous vous laissez porter aux
élections municipales!...
--De mieux en mieux!... Que vais-je apprendre maintenant de mes
affaires?
--Je ne puis pas dire que j'ai vu de mes yeux la liste; mais quelqu'un
m'a affirmé qu'il y avait lu votre nom.
--Il en a menti!
--En ce cas, il est bien coupable; car, par la diffusion de ce bruit, il
vous aliène toute la clientèle sérieuse.
--Qui vous a dit cela? fit mon père.
--La liste a circulé dans la ville.
--C'est une nouvelle infamie. Je ne les compte plus.
--Prenez garde! Je ne crois guère, pour ma part, qu'un bruit puisse
aller très loin sans fondement aucun. Mais que voulez-vous que pensent
vos amis qui lisent votre nom sur cette liste et, d'autre part, vous
voient serrer la main de nos «rouges» les plus avancés?
--Ah! fit mon père avec franchise, c'est vrai: ils m'ont tendu la main,
une fois, sur la place; je n'ai pas cru devoir leur faire l'affront...
--Une seule fois? Êtes-vous sûr?
--Tout à l'heure, c'est vrai, avoua mon père naïvement, chez la
buraliste... Cincinnatus...
--Vous voyez bien! Je vous dis que vous êtes compromis. Il y a les
faits.
M. Clérambourg s'assit, comme s'il venait d'élucider une question d'une
manière définitive. Et il balança sa pantoufle sous le nez de M. Thiers.
Mon père contemplait avec les yeux d'un homme qui a le vertige
l'effondrement nouveau où des ennemis acharnés le précipitaient, lui,
les siens, sa fortune, sa personne publique et privée, ses opinions, son
coeur. Quelqu'un avait eu l'idée de profiter d'une poignée de main polie
pour achever de ruiner son crédit, et pis que cela: pour l'atteindre
dans le plus intime et le plus profond de ses sentiments: l'amitié de
Clérambourg! Quelqu'un avait voulu, préparé, provoqué cette poignée de
main de carrefour. Clérambourg était le dernier ami qui lui fût demeuré
fidèle. Un seul argument pouvait l'arracher de sa maison, on le savait
bien: un dissentiment politique. Mais comment faire naître un tel
dissentiment entre deux hommes qui avaient toujours pensé de même? Le
moyen, une âme de vipère l'avait trouvé: c'était d'abuser de la
faiblesse d'un homme réduit à l'isolement, en le tentant par des avances
amicales. Le malheureux n'avait pas osé refuser une main tendue: il en
serrait si peu!
Quant aux politiciens que l'on raillait parce que plusieurs d'entre eux
ne savaient seulement pas lire, ils s'enorgueillissaient de la recrue
d'un notaire et d'un transfuge. N'osant pas cependant lui faire des
propositions, ils avaient essayé l'effet de son nom sur la liste
municipale.
Il y eut un silence long et embarrassant. M. Clérambourg s'était
affaissé dans son fauteuil, et, jugeant toute parole nouvelle oiseuse,
il s'apprêtait à somnoler. Une châtaigne éclata tout à coup dans le
foyer, avec fracas, et projeta des cendres qui couvrirent les deux têtes
de M. Thiers, les pantoufles de Clérambourg, son pantalon et celui de
mon père. Et toute une nichée de châtaignes insoupçonnées fut révélée
entre les chenets: elles avaient des ventres de rouges-gorges et
bâillaient par un côté de l'écorce.
Madame Clérambourg se leva et vint épousseter et brosser les pantalons
de ces messieurs. Cela fit diversion un moment; mais bientôt il n'y eut
plus rien à faire, et le morne silence retomba autour de la cheminée
prussienne. Les deux MM. Thiers avaient conservé de la cendre sur le
toupet et sur les lunettes.
Mon père, ayant vu le fond de l'abîme où il dégringolait, eut une pensée
sentimentale, car le coeur dominait en lui. Il dit à Clérambourg:
--Mais vous, vous, Clérambourg, vous croyez à cela?
Le ton de sa parole, la grande émotion dont sa voix, à ce moment, fut
vraiment la transcription musicale, la candeur avec laquelle il avait
avoué précédemment la poignée de main, puis l'autre poignée de main chez
la buraliste, la franchise enfin de son attitude et de sa figure
honnête, eussent convaincu tout être ayant gardé quelque chose d'humain.
Mais Clérambourg était de ces gens avisés qui ne s'en laissent point
conter: son unique vertu était la prudence.
Il écarta ses deux mains. Ce geste signifiait: «Je n'y puis rien, il y a
les faits.»
--Ainsi, depuis trente ans... commença mon père.
M. Clérambourg éleva haut la main, cette fois-ci. Cela voulait dire:
«Ah! pas de chanson larmoyante, hein! Il y a les faits, vous dis-je!»
On peut discuter une parole, y répondre un mot qui retourne la
situation. Mais à un tel geste, que répliquer?
Je vis les yeux de mon père. Ils regardaient le foyer, le nid de
châtaignes, la flamme vacillante, les têtes de cuivre, le bout de la
pantoufle de Clérambourg. Ils assistaient à la mort d'un être très cher
et très précieux, précieux et cher depuis très longtemps, depuis si
longtemps qu'autant dire qu'il lui avait été uni toute la vie. Et
c'était une mort pire que la mort naturelle, où l'on se quitte la main
dans la main, avec l'espoir d'une réciprocité affectueuse d'un monde à
l'autre. Là, il y avait quelqu'un qui s'engloutissait en retirant à soi,
cruellement, la passerelle du souvenir. C'était trop pénible.
Mon père se leva et salua madame Clérambourg. M. Clérambourg se leva
pour refermer la porte sur nous.