VIII

L'aveu fut fait dès le soir au docteur Troufleau, qui venait dans

l'espoir d'entendre parler de mademoiselle Charmaison. Mon père était

ému, car ce qu'il allait dire lui coûtait doublement: en apprenant au

jeune homme le motif qui lui valait le refus des jeunes filles du pays,

il se privait d'un dernier ami, et en cédant à la pression de la

calomnie, il semblait admettre que cette calomnie fût fondée.

Il tendit la main au docteur:

--Mon ami, quittez ma maison: vous y gâchez votre avenir. Hier, je vous

suppliais de rester pour affronter plus hardiment ensemble la méchanceté

publique. Aujourd'hui, elle nous a atteints; le mal est fait; c'est moi

qui vous dis de vous écarter. Que vous demeuriez avec nous ou que vous

vous retiriez, nous restons, ma femme et moi, dans les deux cas,

contaminés. Pour vous, une chance de salut demeure: séparé de nous, le

pays vous absout, et vous recouvrez le droit d'épouser une jeune fille

comme il faut et de fonder une famille... Il n'y a pas à hésiter!

--Je n'hésite pas! je reste avec vous.

Mon père hocha la tête et sourit amèrement.

Le docteur reprit:

--Mon intention n'est pas, actuellement, de m'établir, de fonder une

famille, mais avant tout d'épouser une jeune fille que j'aime. Cette

jeune fille est l'amie de madame Nadaud, puisqu'elle était encore ici il

y a quelques heures. Si j'achetais le consentement de son père en

sacrifiant l'amitié de madame Nadaud et la vôtre, je pense et je veux

avoir la conviction que je m'aliénerais à tout jamais, par un pareil

trafic, l'estime de mademoiselle Charmaison.

--Vous auriez vite fait de gagner son estime si vous vous mettiez

d'abord en état de gagner sa main.

--Peu importe! je ne la gagnerai pas par ce moyen!

--Soit! dit mon père, mais allons jusqu'au bout!--puisque aussi bien il

faut que j'examine la situation dans toute sa triste réalité, qui m'est

révélée d'aujourd'hui seulement.--Il ne s'agit pas, pour vous,

uniquement d'un mariage, mon cher docteur; il s'agit de votre carrière à

ménager. Songez à votre clientèle. Toute la ville, à ce que je vois,

obéit au mot d'ordre parti de la maison Plancoulaine. Qu'il plaise

demain à celui qui dirige ce troupeau de moutons de vous mettre en

interdit...

--Je suis seul médecin à Beaumont!

--Ils en appelleront un second!...

--A défaut de la clientèle bourgeoise, qui seule se laisse mener à la

baguette, il me restera l'autre: le petit commerce et la campagne.

--Bon! bon! dit mon père; vous êtes un brave et digne garçon, et je vous

remercie.

--Oui! dit petite-maman, nous vous remercions; vous êtes un homme de

coeur.

Tous deux lui serrèrent la main, et ils avaient les yeux un peu humides.

Mais je connaissais bien la figure de mon père, et je voyais, à un

mouvement des sourcils, à un hochement de tête, que, s'il ne doutait pas

de la bonne volonté du docteur, il n'avait pas confiance en la durée de

ses résolutions. Il n'avait confiance qu'en Clérambourg.

L'enfant à la balustrade · 第 24 / 66 题