Mon père prétendait, quand nous rentrâmes en ville, que l'on nous
regardait d'étrange façon.
--C'est ton col qui bâille, lui dit sa femme.
Il réappliquait de la main les pointes de son col, puis il essayait de
les contenir sous le menton, en baissant la tête.
--Ne baissez donc pas la tête, lui dit sa belle-mère; on ne manquerait
pas de dire que vous avez l'air d'un chien qu'on a fouetté.
Il était assez vraisemblable que le bruit de notre mésaventure nous
avait précédés, Courtois ayant dû faire grand bruit de sa convocation
chez les Plancoulaine. Et nous sentions déjà, dirigé contre nous, ce
venin des foules qui perle aux dents des hommes assemblés, friands de
blessures fraîches: instinct des basses-cours, qui précipite les
animaux, bec en avant, sur celui qui s'est laissé arracher trois plumes.
Mon grand-père soutenait que l'incident était sans importance et que
tout s'arrangerait pour le mieux.
Le soir tombait; les paysans avaient regagné la campagne. La place et le
carrefour étaient libres. De loin nous apercevions l'orme, le marronnier
et le clocheton de la maison Colivaut, au-dessus de la balustrade et des
grandes portes à pattes de biche; cela formait un joli décor d'aspect
ancien qui fermait la rue montante, comme une toile de fond.
--Baste! dit grand-père, quand vous serez le maître là dedans, vous leur
ferez la nique à tous!...
Il y avait quelque vérité dans ces paroles, car celui qui réussit dans
son entreprise est toujours fort. Le malheur présent de mon père était
d'avoir accompli un acte audacieux vis-à-vis d'un compétiteur puissant,
mais plus encore un acte inachevé et stérile tant que vivrait madame
Colivaut.
Sa taille se redressa; il enfonça un pouce sous l'aisselle du gilet; il
envoya au diable son faux col. Il caressait du regard les balustres, le
clocheton et les ombrages; ses pas étaient plus légers; l'air soulevait
les basques de sa jaquette; il se laissait porter vers sa maison.
Au carrefour, il fallait se priver de cette vue, car nous tournions à
droite. Il hésita, voulut parler, se retint, tourna avec nous.
Cependant, après quelques pas:
--Il serait peut-être convenable, dit-il, d'aller prendre des nouvelles
de cette pauvre madame Colivaut.
Le grand-père, la grand'mère et la petite-maman se regardèrent, puis
évitèrent de se regarder. Un air de secrète complicité les unit; un même
vent les poussa à s'enquérir de la santé de madame Colivaut.
Nous rebroussâmes chemin pour monter la Grande-Rue. Mon père sonna à la
porte verte. La cloche, destinée à être entendue jusqu'au fond des
jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut.
En attendant que l'on vînt ouvrir, ces dames se retournèrent vers la
ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient poussé comme
des champignons après la pluie. Quarante commères nous dévisageaient en
causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut
soulevé, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se
montra. On rabaissa promptement le rideau; mais au travers du tulle nous
voyions très bien s'agiter la tête de l'aigre célibataire à côté de
celle de madame Auxenfants, sa logeuse: on le disait le plus méchant
homme de Beaumont.
Le spectacle, c'était nous: mon père, que la ville savait acquéreur de
la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles
de la moribonde.
Nos intentions ne revêtaient pas pour nous la forme criminelle; mais il
était avéré pour tous, à cette heure, que notre plus vif intérêt se
trouvait contraire au rétablissement de cette chère dame.
L'air qui s'élevait faisait bruire le feuillage de l'orme et du
marronnier; sous le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en
lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur
le sol gris. Mon père sonnait pour la deuxième fois.
Enfin, une petite bonne parut. Nous demandâmes des nouvelles en penchant
tous un peu la tête vers l'épaule, attitude compatissante, car madame
Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La
petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait très bien. Madame
était même, pour le moment, dans le jardin du haut.
--Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!... à la bonne heure!...
ah! ah! dans le jardin du haut!
Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue
cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d'homme
chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette
cour était si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques
ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y
dresser en petites touffes entre les cailloux; même, en plusieurs
endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche étaient les écuries,
les remises; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fenêtres
au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes
dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon,
çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La
tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.
Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le
jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Colivaut qui
butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main.
Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui
ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous,
toute coquette.
Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir,
et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure
grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.
Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de
ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un
par un les poiriers, dont elle savait l'âge, la biographie et le
rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran
solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira
sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que
le soleil était couché. Elle rit de bien bon coeur.
Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les
noisettes dans un pli de sa jupe relevée; ce fut mon père qui soutint
madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu'elle posa le pied
sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit:
--On dirait qu'on met le pied sur une dalle funéraire.
On croyait madame Colivaut traversée d'une pensée funèbre; mais elle
ajouta:
--C'est le tombeau de mes illusions!
Et elle se remit à rire comme une fillette. Elle était tout à fait de
bonne humeur. Elle nous mena jusqu'à la terrasse dominant la ville, sous
l'orme et le marronnier. Sa manie n'était-elle pas de jeter bas ces
arbres fameux! Elle y pensait aussitôt que la santé lui était rendue.
--Ils gênent les voisins, disait-elle; madame Auxenfants et monsieur
Fesquet ne cessent de se plaindre de l'humidité et des moustiques que
leur vaut ce feuillage épais... Mais ce n'est pas cela: j'ai l'intention
de construire ici un pavillon.
--Construire un pavillon! s'écria mon père.
--Oui, dit-elle; quand ce ne serait que pour embêter madame Auxenfants
et monsieur Fesquet, en ayant l'oeil sur eux!...
C'était de cela qu'elle avait envie, et non d'abattre ses arbres.
Elle avait fait ses plans; elle les montra à ma famille.
Mon père tremblait qu'elle ne les fît exécuter. Pour peu qu'elle eût
quinze jours de bons, elle en était capable. La chute des arbres,
surtout, était la perte de la propriété. Mais, dans le contrat passé
avec la vieille dame, la valeur du terrain était seule entrée en ligne
de compte. Comment s'opposer à la profanation d'accessoires de pur
agrément?
J'étais demeuré au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les
plans du «pavillon».
Dans la lumière de perle d'une belle journée mourante, la grande rue
sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d'anciennes
bicoques à encorbellement où se balançaient encore des enseignes,
dévalait sans se presser vers l'église. De rares passants troublaient la
paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille
Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mémoire,
et le docteur Troufleau.
Au café, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la
pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidèles à cette assemblée
du soir, prenaient l'absinthe: c'étaient Chaigneau le bourrelier,
Tiffeneau le confiseur, Goulard dit La Chique et surnommé encore
Cincinnatus, M. Phébus, Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier,
Ferraingailleur. Ils causaient haut; ils discutaient des destinées de la
France. En face d'eux, sereine, verdâtre, la statue de bronze du poète
les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un étranger descendu
dans la ville.
Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures,
restes du marché aux volailles; pareil à une balle de caoutchouc, un
chat traversa la rue, poursuivi par un fox à la queue coupée. Puis, de
la maison d'Hiver le pêcheur, sortirent, au milieu d'éclats de rire, les
demoiselles Tiffeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle
Bouquet, leur amie, blonde, qui était très belle. Elles se donnèrent le
bras et montèrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de
romance. Elles passèrent sous mes yeux et tournèrent, suivant la rue
qui, après les jardins Colivaut, menait à la campagne.
Je n'étais pas en âge d'avoir de grandes pensées, mais ces calmes heures
des soirs d'été, quand la comédie du jour s'est jouée, m'ont de tout
temps paru d'un prix inestimable.