MISS MARY.

En réponse à cette lettre, madame de Camors en reçut une le surlendemain

qui lui annonçait la mort de son grand-père. Le comte de Tècle avait

succombé à une attaque d'apoplexie que l'état de sa santé avait dès

longtemps fait pressentir. Madame de Tècle, prévoyant que le premier

mouvement de sa fille serait de venir la rejoindre et partager ses

douloureuses émotions, lui recommandait vivement de s'épargner les

fatigues de ce voyage. Elle lui promettait, d'ailleurs d'aller elle-même

la retrouver à Paris aussitôt qu'elle aurait réglé quelques affaires

indispensables.

Ce deuil de famille eut pour effet naturel de redoubler dans le coeur de

la comtesse de Camors le sentiment de malaise et de vague tristesse dont

ses dernières lettres laissaient apercevoir quelques symptômes, bien que

dissimulés et atténués par les précautions de son amour filial. Elle

était beaucoup moins heureuse qu'elle ne le disait à sa mère, car les

premiers enthousiasmes et les premières illusions du mariage n'avaient

pu abuser longtemps un esprit aussi fin et aussi droit. Une jeune fille

qui se marie se trompe aisément sur l'étendue de l'affection dont elle

est l'objet. Il est rare qu'elle n'adore pas son mari et qu'elle ne se

croie pas adorée de lui simplement parce qu'il l'épouse. Ce jeune coeur

qui s'ouvre laisse échapper toutes les grâces, tous les parfums, tous

les cantiques de l'amour, et, enveloppé de ce nuage céleste, tout est

amour autour de lui; mais peu à peu il se dégage, et il reconnaît trop

souvent que ce concert et ces ivresses dont il était charmé venaient de

lui seul.

Telle était, autant que la plume peut rendre ces nuances des âmes

féminines, telle était l'impression qui avait de jour en jour pénétré

l'âme délicate de la pauvre miss Mary: ce n'était rien de plus; pour

elle, c'était beaucoup. La pensée d'être trahie par son mari et de

l'être surtout avec la cruelle préméditation que l'on sait n'avait pas

même effleuré son esprit; cependant, à travers les bontés attentives

qu'il avait pour elle et qu'elle n'exagérait nullement dans ses lettres

à sa mère, elle le sentait un peu dédaigneux et insouciant. Le mariage

n'avait pour ainsi dire rien changé à ses habitudes: il dînait chez lui

au lieu de dîner au cercle, voilà tout. Elle s'en croyait aimée

pourtant, mais avec une légèreté presque offensante.

Néanmoins, si elle était triste et quelquefois jusqu'aux larmes, on a vu

qu'elle ne désespérait pas, et que ce vaillant petit coeur s'attachait

avec une confiance intrépide à toutes les chances heureuses que pouvait

lui réserver l'avenir.

M. de Camors demeurait fort indifférent, comme on peut le croire, aux

agitations qui tourmentaient sa jeune femme. Il ne s'en doutait pas. Il

était, quant à lui, fort heureux, si étrange que la chose puisse

paraître. Ce mariage avait été un pas pénible à franchir; mais, une fois

installé dans sa faute, il s'y était fait. Sa conscience, toutefois, si

endurcie qu'elle fût, avait encore apparemment quelques fibres vivantes,

et l'on n'aura pas manqué de remarquer qu'il pensait devoir à sa femme

quelques compensations.

Ses sentiments pour elle se composaient d'une sorte d'indifférence et

d'une sorte de pitié. Il plaignait vaguement cette enfant dont

l'existence se trouvait prise et broyée entre deux destinées d'un ordre

supérieur. Il espérait qu'elle ignorerait toujours le sort auquel il

l'avait condamnée, et il était résolu à ne rien négliger pour lui en

atténuer la rigueur; mais il appartenait, d'ailleurs, uniquement et plus

que jamais à la passion qui avait été le tort suprême de sa vie: car ses

amours avec la marquise de Campvallon, constamment excitées par le

mystère et le danger, ménagées d'ailleurs avec un art profond par une

femme d'une adresse égale à sa terrible beauté, devaient garder après

des années l'idéalité de la première heure.

La courtoisie gracieuse dont M. de Camors se piquait à l'égard de sa

femme avait cependant des limites. La jeune comtesse s'en était aperçue

quand elle avait essayé d'en abuser. Ainsi, à plusieurs reprises, elle

avait feint la fatigue pour se refuser le soir à toute distraction

extérieure, espérant que son mari ne l'abandonnerait pas à sa solitude.

C'était une erreur. M. de Camors dans ces circonstances lui accordait à

la vérité quelques minutes de tête-à-tête après le dîner; mais, vers

neuf heures, il la quittait avec une parfaite tranquillité. Seulement,

une heure après, elle voyait arriver un paquet de bonbons ou une

corbeille de petits gâteaux fins qui l'aidaient tant bien que mal à

passer la soirée. Elle partageait quelquefois ces friandises avec sa

voisine, madame Jaubert, quelquefois avec M. Vautrot, le secrétaire de

son mari. Ce M. Vautrot, qu'elle avait d'abord pris en grippe, était peu

à peu rentré en grâce auprès d'elle. En l'absence de son mari, elle le

trouvait toujours sous sa main, et elle avait recours à lui pour

beaucoup de menus détails courants, adresses, invitations, achats de

livres, de musique, fournitures de bureau. De là une certaine

familiarité. Elle commençait à l'appeler «Vautrot»,--ou «mon bon

Vautrot».--Vautrot s'acquittait avec zèle des petits messages de la

jeune femme. Il lui témoignait beaucoup d'empressement et de respect, et

s'abstenait avec soin devant elle des forfanteries sceptiques qu'il

savait lui déplaire. Elle était heureuse de cette réforme, et, pour lui

en témoigner sa reconnaissance, elle le retint deux ou trois fois le

soir au moment où il venait lui demander ses commissions. Elle parlait

avec lui de livres ou de théâtre.

Quand son deuil l'eut décidément cloîtrée chez elle, M. de Camors lui

fit la grâce de lui tenir compagnie pendant les deux premières soirées

jusqu'à dix heures; mais cet effort l'épuisa, et la pauvre jeune femme,

qui avait déjà édifié tout un avenir sur cette frêle base, eut le

chagrin de le voir reprendre dès le troisième soir ses habitudes de

célibataire. Ce coup lui fut sensible, et sa tristesse devint plus

sérieuse qu'elle ne l'avait été jusque-là. La solitude lui fut

douloureuse. Elle n'avait pas eu le temps de se former une intimité à

Paris. Madame Jaubert lui vint en aide tant qu'elle put; mais dans les

intervalles la comtesse s'habitua à retenir plus souvent Vautrot, ou

même à le faire appeler. Camors lui-même, les trois quarts du temps, le

lui amenait avant de sortir.

--Je vous amène Vautrot, ma chère, avec Shakspeare; vous allez vous

exalter ensemble.

Vautrot lisait bien, quoique avec une solennité déclamatoire qui égayait

quelquefois secrètement la comtesse. Enfin c'était une manière de tuer

les longues soirées en attendant l'arrivée prochaine de madame de Tècle.

D'ailleurs, Vautrot avait l'air si touché lorsqu'elle le gardait, si

mortifié lorsqu'elle le laissait partir, que, par bonté d'âme, elle lui

faisait signe de s'asseoir, même quand il l'ennuyait.

Un soir du mois d'avril, vers dix heures, M. Vautrot était seul avec la

comtesse de Camors et il lui lisait le _Faust_ de Goethe, qu'elle ne

connaissait pas. Cette lecture paraissait avoir triomphé des

préoccupations personnelles de la jeune femme: elle écoutait avec une

attention plus qu'ordinaire, les yeux fixés ardemment sur le lecteur;

mais elle n'était pas seulement captivée par la puissance de l'oeuvre,

elle suivait, comme il arrive souvent, sa propre pensée et sa propre

histoire à travers la grande fiction du poète, et l'on sait avec quelle

clairvoyance bizarre un esprit frappé d'une idée fixe découvre des

allusions et des ressemblances insensibles pour tout autre. Madame de

Camors apercevait sans doute quelques lointaines analogies entre son

mari et le docteur Faust, entre elle-même et Marguerite, car ce drame

l'agita singulièrement, et elle ne put même contenir la violence de ses

émotions quand Marguerite laissa échapper du fond de son cachot ce cri

de détresse et de folie: «Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur

moi?... Je suis si jeune! si jeune! et déjà mourir... Oh! épargne-moi,

que t'ai-je fait? Je suis maintenant tout entière en ta puissance...

Laisse seulement que j'allaite encore mon enfant... Je l'ai bercé sur

mon coeur toute cette nuit... Ils me l'ont pris pour mieux me tourmenter,

et ils disent maintenant que je l'ai tué... Jamais plus je ne serai

joyeuse! jamais plus!»

Quel mélange de sentiments confus, de puissante sympathie, de vague

appréhension envahit soudain le coeur de la jeune femme au point de le

faire déborder--on peut à peine l'imaginer;--mais elle se renversa dans

son fauteuil et ferma ses beaux yeux, comme pour retenir les larmes qui

coulaient à travers la frange de ses longs cils. En ce moment, M.

Vautrot cessa de lire brusquement; il poussa un soupir profond,

s'agenouilla devant la comtesse de Camors, et, lui prenant la main:

--Pauvre ange! dit-il.

On comprendrait difficilement cet incident et les conséquences

malheureusement fort graves qu'il eut, si nous n'ouvrions ici une

parenthèse pour y encadrer le portrait physique et moral de M. Vautrot.

M. Hippolyte Vautrot était un bel homme, et il le savait.--Il se

flattait même d'une certaine ressemblance avec son patron, le comte de

Camors, et, par le fait de la nature, comme par le fait d'une imitation

constante à laquelle il s'appliquait, sa prétention ne laissait pas

d'être fondée.--Il ressemblait extérieurement à Camors autant qu'un

homme vulgaire peut ressembler à un homme de la plus extrême

distinction. Vautrot était le fils d'un petit fonctionnaire de province.

Il avait reçu de son père une honnête fortune qu'il avait dissipée dans

les diverses entreprises de sa vie aventureuse. Des influences de

collège l'avaient d'abord jeté dans un séminaire. Il en était sorti pour

venir à Paris, où il avait fait un cours de droit. Il avait travaillé

chez un avoué; puis il s'était essayé dans la littérature et n'y avait

pas eu de succès. Il avait joué à la Bourse et y avait perdu. Il avait

successivement frappé avec une sorte d'impatience fiévreuse à toutes les

portes de la fortune; il ne devait réussir à rien, parce qu'en toutes

choses ses ambitions étaient immenses et ses talents modestes. Il

n'était propre qu'aux situations secondaires, et il n'en voulait point.

Il eût fait un bon instituteur, mais il voulait être poète; un bon curé

de campagne, mais il voulait être évêque; un excellent commis, mais il

voulait être ministre. Il voulait enfin être un grand homme, et il ne

l'était pas. Il s'était fait hypocrite, ce qui est plus facile, et,

s'appuyant d'un côté sur la société philosophique de madame d'Oilly, de

l'autre sur la société orthodoxe de madame de la Roche-Jugan, il s'était

poussé en qualité de secrétaire auprès de Camors, qui, dans son mépris

général de l'espèce, avait jugé Vautrot aussi bon qu'un autre.

La familiarité de M. de Camors avait été moralement fort préjudiciable à

M. Vautrot. Elle l'avait, il est vrai, débarrassé de son masque dévot,

qui n'était guère de mise en ce lieu; mais elle avait, d'ailleurs,

terriblement enrichi le fonds d'amère dépravation que les

désappointements de la vie et les ressentiments de l'orgueil avaient

déposé dans ce coeur ulcéré. On peut bien se douter que M. de Camors

n'avait pas eu le mauvais goût d'entreprendre régulièrement la

démoralisation de son secrétaire; mais son contact, son intimité, son

exemple, y avaient suffi. Un secrétaire est toujours plus ou moins un

confident: il devine ce qu'on ne lui livre pas. Vautrot ne put donc

beaucoup tarder à s'apercevoir que son patron ne péchait pas en morale

par l'excès des principes, en politique par l'abus des convictions, en

affaires par la minutie des scrupules. La supériorité spirituelle,

élégante et hautaine de Camors achevait d'éblouir et de corrompre

Vautrot en lui montrant le mal non seulement prospère, mais rayonnant

même de grâce et de prestiges. Aussi admirait-il profondément son

maître: il l'admirait, l'imitait et l'exécrait. Camors professait pour

lui et pour ses airs solennels une assez large mesure de dédain qu'il ne

prenait pas toujours la peine de lui cacher, et Vautrot frémissait dans

ses moelles quand quelque froid sarcasme tombait de si haut sur la plaie

vive de sa vanité. C'était là toutefois un faible grief; ce qu'il

haïssait avant tout en Camors, c'était le triomphe facile et insolent,

la fortune rapide et imméritée, toutes les jouissances de la terre

conquises sans peine, sans travail, sans conscience, et dévorées en

paix; ce qu'il haïssait enfin, c'était ce qu'il avait rêvé pour

lui-même, sans pouvoir l'atteindre.

Assurément à cet égard M. Vautrot n'était pas une exception, et de

pareils exemples, quand ils se présentent même à des esprits plus sains,

ne sont point salutaires; car il faut oser dire à ceux qui, comme M. de

Camors, foulent tout aux pieds, et qui comptent bien cependant que leurs

secrétaires, leurs ouvriers, leurs domestiques, leurs femmes et leurs

enfants resteront de vertueuses personnes,--il faut oser leur dire

qu'ils se trompent.

Tel était donc M. Vautrot. Il avait alors quarante ans; c'est un âge où

il n'est pas rare que l'on devienne très mauvais, même quand on a été

passable jusque-là. Il affichait des allures austères et puritaines. Il

avait un café où il régnait. Il y jugeait ses contemporains et les

jugeait tous médiocres. C'était un homme difficile: en fait de vertu, il

lui fallait de l'héroïsme; en fait de talent, du génie; en fait d'art,

du grand art. Ses opinions politiques étaient celles d'Érostrate, avec

cette différence, tout en faveur de l'ancien, que Vautrot, après avoir

incendié le temple, l'eût pillé.--En somme, c'était un sot, mais un sot

des plus malfaisants.

Si M. de Camors, ce soir-là, au moment où il sortait de son magnifique

cabinet de travail, avait eu l'inconvenance d'appliquer son oeil au trou

de la serrure, il aurait vu quelque chose qui l'eût beaucoup surpris: il

aurait vu M. Vautrot s'approcher d'un beau meuble italien à

incrustations d'ivoire, en fouiller les tiroirs, et finalement ouvrir

avec la plus grande aisance une serrure fort compliquée dont M. de

Camors avait en ce moment même la clef dans sa poche. Ce fut à la suite

de cette perquisition que M. Vautrot se rendit, en compagnie de _Faust_,

dans le boudoir de la jeune comtesse, aux pieds de laquelle nous l'avons

laissé un peu longtemps.

Madame de Camors avait fermé les yeux pour dissimuler ses larmes; elle

les rouvrit à l'instant où Vautrot lui saisit la main et l'appela

«Pauvre ange». Voyant cet homme à genoux, elle n'y comprit rien, et lui

dit simplement:

--Êtes-vous fou, Vautrot?

--Oui, je le suis, s'écria Vautrot en rejetant ses cheveux en arrière

par un geste poétique qui lui était familier, oui, fou d'amour et de

pitié! car je connais vos souffrances, pure et noble victime; je connais

la source de vos larmes: laissez-les couler avec confiance dans un coeur

qui vous est dévoué jusqu'à la mort!

La jeune comtesse, quand elle l'eût voulu, n'eût pu laisser couler ses

larmes dans le coeur de M. Vautrot, car ses yeux s'étaient brusquement

séchés. Un homme à genoux devant une femme ne peut lui paraître que

sublime ou ridicule. Ce fut malheureusement sous ce dernier jour que

l'attitude à la fois gauche et théâtrale de Vautrot s'offrit à

l'imagination rieuse de madame de Camors. Un éclat de vive gaieté

illumina son charmant visage; elle se mordit les lèvres pour ne point

éclater, et malgré cela, elle éclata.

Il ne faut pas se mettre à genoux, quand on n'est pas assuré de se

relever vainqueur. Autrement, on s'expose, comme Vautrot, à une piteuse

physionomie.

--Relevez-vous, mon bon Vautrot, dit enfin madame de Camors d'un ton

sérieux. Cette lecture vous a visiblement égaré. Allez vous reposer.

Oublions cela... seulement, ne vous oubliez plus.

Vautrot se releva. Il était livide.

--Madame la comtesse, dit-il, l'amour d'un homme de coeur n'est jamais

une offense... Le mien du moins était sincère; le mien eût été fidèle...

le mien n'était pas un piège infâme!

Il y avait dans l'accent dont ces paroles étaient marquées une intention

si évidente, que les traits de la jeune femme s'altérèrent aussitôt.

Elle se dressa sur son fauteuil.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Hélas! rien que vous ne sachiez, je pense, dit Vautrot.

Elle se leva.

--Vous allez m'expliquer cela tout de suite, monsieur, ou vous

l'expliquerez dans un moment à mon mari.

--Mais, mon Dieu, dit Vautrot avec une sorte de sincérité, votre

tristesse, vos pleurs m'avaient fait croire que vous n'ignoriez pas...

--Quoi? dit-elle.

Et, comme il se taisait:

--Mais parlez donc, misérable!

--Je ne suis pas un misérable, dit Vautrot; je vous aimais, et je vous

plaignais, voilà tout.

--Et de quoi me plaindre?

Vautrot ne s'était nullement attendu à l'énergie impérieuse de ce

caractère et de ce langage. Il réfléchit à la hâte qu'au point où il en

était venu, le plus sûr pour lui était encore d'achever. Il tira alors

de sa poche une lettre dont il s'était muni simplement pour confirmer au

besoin dans l'esprit de la comtesse des soupçons qu'il y croyait

éveilles dès longtemps, et il lui présenta cette lettre dépliée. Elle

hésita, puis la saisit.--Elle n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour

reconnaître l'écriture, car elle échangeait souvent des billets avec

madame de Campvallon. La lettre, écrite avec une passion brûlante, se

terminait par ces mots. «Toujours un peu jalouse de Mary Presque fâchée

de vous l'avoir donnée, car elle est jolie, mais, moi, je suis belle,

n'est-ce pas, mon bien-aimé?--Surtout je t'adore!»

La jeune femme, dès les premiers mots, était devenue horriblement pâle;

en terminant, elle laissa échapper une exclamation étouffée; puis elle

relut la lettre, la rendit à Vautrot, comme ne sachant ce qu'elle

faisait, et demeura quelques minutes immobile, l'oeil fixé devant elle

dans le vide. Un monde s'écroulait en elle.

Tout à coup elle se dirigea d'un pas rapide vers une porte voisine, et

entra dans sa chambre, où Vautrot l'entendit ouvrir et fermer

précipitamment des tiroirs. Elle reparut l'instant d'après; elle avait

mis un chapeau et un manteau. Elle traversa le boudoir du même pas hâtif

et raide; Vautrot, effrayé, voulut l'arrêter.

--Madame! dit-il en se plaçant devant elle.

Elle le repoussa doucement de la main et sortit du boudoir.

Un quart d'heure plus tard, elle était dans l'avenue des Champs-Élysées,

descendant vers Paris. Il était alors onze heures. C'était une froide

soirée d'avril, et la pluie tombait par grains. Les rares passants qui

cheminaient encore sur les larges trottoirs humides se retournaient avec

curiosité pour suivre de l'oeil cette jeune femme élégante dont la

démarche semblait accélérée par un intérêt de vie ou de mort; mais, à

Paris, on ne s'étonne de rien, car on y voit tout. L'allure étrange de

madame de Camors n'éveillait donc aucune attention extraordinaire:

quelques hommes souriaient, d'autres tançaient un mot de raillerie

qu'elle n'entendait pas.

Elle traversa avec la même hâte convulsive la place de la Concorde dans

la direction du pont. Arrivée là, et au bruit de la Seine enflée et

limoneuse qui se brisait contre les piliers des arches, elle fit un

brusque temps d'arrêt: elle s'appuya sur le parapet et regarda l'eau;

puis elle secoua la tête, soupira longuement et se remit en marche.

Bientôt après, elle s'arrêtait dans la rue Vaneau devant un grand hôtel

isolé des maisons voisines par un mur de jardin: c'était l'hôtel de

madame de Campvallon.

Quand elle fut là, la malheureuse enfant ne sut plus que faire. Pourquoi

même était-elle venue là? Elle ne le savait pas. Elle avait voulu venir

comme pour s'assurer de son malheur, pour le toucher du doigt, ou

peut-être pour trouver quelque raison, quelque prétexte d'en douter.

C'était un but qu'elle s'était donné, elle y était arrivée, et elle ne

savait plus que faire.

Elle s'assit sur une borne devant les jardins de l'hôtel, cacha sa tête

dans ses deux mains et essaya de penser. La rue était déserte. Il était

plus de minuit. Une rafale de pluie venait de se déchaîner sur Paris, et

la pauvre femme grelottait.

Un sergent de ville passa, enveloppé dans sa cape, il la prit par le

bras:

--Qu'est-ce que vous faites là, vous? dit-il d'une voix rude.

Elle le regarda.

--Je ne sais pas, dit-elle.

Cet homme en eut pitié. Il eut vite discerné, d'ailleurs, à travers le

désordre de la jeune femme, le bon goût et comme le parfum de

l'honnêteté.

--Mais, madame, vous ne pouvez pas rester là, reprit-il avec plus de

douceur.

--Non.

--Vous avez un gros chagrin?

--Oui.

--Comment vous appelez-vous?

--Comtesse de Camors.

--Où demeurez-vous?

Elle donna son adresse.

--Eh bien, madame, attendez-moi.

Il fit quelques pas dans la rue, puis s'arrêta au bruit d'un fiacre qui

approchait. Le fiacre était vide. Il pria madame de Camors d'y monter.

Elle obéit, et il se plaça lui-même à côté du cocher.

M. de Camors venait de rentrer chez lui, et il écoutait avec stupeur, de

la bouche de la femme de chambre, le récit de la disparition mystérieuse

de la comtesse, quand le timbre de l'hôtel résonna. Il se précipita et

rencontra sa femme sur l'escalier. Elle avait repris un peu de calme

chemin faisant. Comme il l'interrogeait d'un regard profond:

--J'étais souffrante, dit-elle en s'efforçant de sourire, j'ai voulu

sortir un peu... Je ne connais pas les rues... et je me suis égarée.

Malgré l'invraisemblance de l'explication, il n'insista pas; il murmura

quelques mots de douce gronderie, et la remit entre les mains de sa

femme de chambre, qui s'empressa de lui ôter ses vêtements

mouillés.--Pendant ce temps, il avait pris à part le sergent de ville,

qui attendait dans le vestibule, et il le questionnait. En apprenant de

cet homme dans quelle rue et à quel endroit précis de la rue il l'avait

trouvée, M. de Camors, sans plus d'éclaircissements, comprit aussitôt la

vérité.

Il monta chez sa femme. Elle était couchée, et tremblait de tous ses

membres. Une de ses mains pendait sur le drap. Il voulut la prendre.

Elle retira sa main doucement, avec une dignité triste mais résolue. Ce

simple geste les avait séparés pour toujours. À dater de ce moment, par

une convention tacite, imposée par elle, acceptée par lui, madame de

Camors fut veuve.

Il demeura quelques minutes immobile, le regard perdu dans l'ombre des

rideaux; puis il marcha lentement à travers la chambre silencieuse.

L'idée de mentir pour se défendre ne lui vint pas. Sa démarche était

calme et régulière; mais deux cercles bleuâtres s'étaient creusés

soudainement au-dessous de ses yeux, et son visage avait pris la pâleur

mate de la cire. Ses deux mains, jointes derrière lui, se tordaient

l'une dans l'autre, et l'anneau qu'il portait au doigt éclata. Il

s'arrêtait par intervalles, et écoutait le bruit des dents de la jeune

femme qui s'entre-choquaient.

Après une demi-heure, il se rapprocha du lit tout à coup.

--Marie, dit-il à demi-voix.

Elle tourna vers lui ses yeux ardents de fièvre.

--Marie, reprit-il, j'ignore ce que vous pouvez savoir, et je ne vous le

demande pas. J'ai été très coupable envers vous... mais moins pourtant

que vous ne le pensez sans doute... Des circonstances terribles m'ont

dominé... Au reste, je ne cherche point d'excuse... Jugez-moi aussi

sévèrement que vous le voudrez; mais, je vous, en prie, calmez-vous,

conservez-vous... Vous me parliez ce matin de vos pressentiments, de vos

espérances maternelles. Attachez-vous à cette pensée... Vous serez,

d'ailleurs, maîtresse de votre vie... Quant à, moi, je serai pour vous

ce qu'il vous plaira,--un étranger ou un ami... Maintenant... je sens

que ma présence vous fait mal... et cependant j'ai peine à vous laisser

seule en cet état... Voulez-vous madame Jaubert cette nuit?

--Oui, murmurait-elle.

--Je vais vous la chercher... Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a

des confidences qu'on ne fait pas à sa plus chère amie!...

--Excepté à sa mère? demanda-t-elle avec une expression d'angoisse

suppliante.

Il devint plus pâle encore, et, après, une minute:

--Excepté à sa mère dit-il, soit... Votre mère arrive demain, n'est-ce

pas?

Elle fit signe de la tête que oui.

--Vous disposerez de vous avec elle, et j'accepterai tout.

--Merci, dit-elle faiblement.

Il quitta la chambre aussitôt. Il alla lui-même chercher madame Jaubert,

qu'on fit relever, et lui dit brièvement que sa femme avait été saisie

d'une violente crise nerveuse à la suite d'un refroidissement. La

gracieuse petite madame Jaubert accourut en toute hâte chez son amie, et

passa la nuit près d'elle. Elle ne fut pas longtemps dupe de

l'explication que Camors lui avait donnée. Les femmes se comprennent

vite en leurs douleurs. Madame Jaubert cependant ne demanda point de

confidences, et n'en reçut pas; mais sa tendresse rendit à son amie dans

cette nuit affreuse le seul service qu'elle pouvait lui rendre: elle la

fit pleurer.

Cette nuit ne fut pas non plus très douce pour M. de Camors. Il ne prit

aucun repos. Il marcha jusqu'au jour dans son appartement avec une sorte

de fureur. La détresse de cette enfant l'avait navré. Les souvenirs du

passé se réveillant en même temps, les appréhensions du lendemain lui

montrant auprès de la fille écrasée la mère--et quelle mère!--atteinte

mortellement dans toutes les chères illusions, dans toutes les

croyances, dans tous les bonheurs de la vie,--il sentait qu'il y avait

encore dans son coeur des points vivants pour la pitié, dans sa

conscience pour le remords. Il s'irritait de sa faiblesse, et y

retombait.

Qui donc l'avait trahi? Cette préoccupation l'agitait à un degré presque

égal. Dès le premier instant, il ne s'y était pas trompé. La douleur

subite et à moitié folle de sa femme, son attitude désespérée, son

silence, ne s'expliquaient que par une conviction évidente, par une

révélation décisive. Après avoir égaré quelque temps ses soupçons, il en

arriva à se persuader que les lettres de madame de Campvallon avaient pu

seules jeter dans l'esprit de sa femme une si pleine lumière. Il

n'écrivait jamais à la marquise, quant à lui; mais il n'avait pu

l'empêcher de lui écrire. Pour madame de Campvallon, comme pour la

plupart des femmes, un amour sans lettres était trop incomplet. La faute

de M. de Camors, peu excusable chez un homme de ce mérite, était de

conserver ces lettres; mais personne n'est parfait: il était artiste, il

aimait ces chefs-d'oeuvre d'éloquence passionnée; il était fier de les

inspirer, et il ne pouvait se décider à les brûler.--Il examina à la

hâte le tiroir secret où il les enfermait: à certains signes ménagés à

dessein, il reconnut que ce tiroir avait été fouillé.--Cependant, aucune

lettre ne manquait; l'ordre seulement en était bouleversé.

Ses pensées s'étaient déjà portées plus d'une fois sur Vautrot, dont la

délicatesse lui était suspecte, quand il reçut dans la matinée un billet

de son secrétaire qui ne put lui laisser aucun doute. En réalité, M.

Vautrot, après avoir passé de son côté une nuit des moins agréables, ne

s'était pas senti le courage d'affronter l'accueil que son patron

pouvait lui réserver ce matin-là. Son billet était assez habilement

rédigé pour laisser dormir les soupçons, si par hasard ils n'étaient pas

éveillés, et si la comtesse ne l'avait pas trahi. Il annonçait qu'il

venait d'accepter une situation avantageuse qui lui était offerte par

une maison de commerce de Londres. Il avait dû se décider à l'improviste

et partir le matin même sous peine de perdre une occasion irréparable.

Il terminait par les expressions les plus vives de sa reconnaissance et

de ses regrets.

Camors, ne pouvant l'étrangler, résolut de le payer. Il lui envoya non

seulement quelques appointements arriérés, mais en outre une somme assez

ronde, en témoignage de sa sympathie et de ses voeux; ce fut, d'ailleurs,

une simple précaution, car M. de Camors n'appréhendait plus rien de ce

venimeux personnage, le voyant dépourvu des seules armes qu'il eût

possédées contre lui, et aussi du seul intérêt qui l'eût poussé à s'en

servir; car il avait compris que M. Vautrot lui avait fait l'honneur de

convoiter sa femme, et il l'en estimait un peu moins bas, lui trouvant

après tout ce côté de gentilhomme.

V

M. de Camors, dans cette matinée, eut besoin d'un rude effort de courage

pour accomplir lui-même ses devoirs de gentilhomme en allant recevoir à

la gare madame de Tècle; mais le courage était depuis longtemps son

unique vertu, et celle-là, du moins, il ne devait jamais la perdre. Il

accueillit avec grâce sa jeune belle-mère couverte de ses vêtements de

deuil. Elle fut surprise de ne pas voir sa fille avec lui. Il lui avoua

qu'elle était un peu souffrante depuis la veille. Malgré les précautions

de son langage et de son sourire, il ne put empêcher que madame de Tècle

ne conçut aussitôt de vives alarmes. Il ne prétendait, d'ailleurs, la

rassurer qu'à demi. Sous la réserve calculée de ses réponses, elle

pressentit un désastre; après l'avoir d'abord pressé de questions, elle

garda le silence pendant le reste du trajet.

La jeune comtesse, pour épargner à sa mère la première impression, avait

quitté son lit, et même la pauvre enfant avait mis un peu de rouge sur

ses joues pâlies. M. de Camors ouvrit lui-même à madame de Tècle la

porte de la chambre de sa fille et se retira.--La jeune femme se souleva

avec peine sur sa causeuse, et sa mère la reçut dans ses bras. Ce ne fut

d'abord entre elles qu'un échange d'embrassements étroits et de muettes

caresses; puis la mère s'assit près d'elle, elle prit contre son sein la

tête de sa fille, et, la regardant au fond des yeux:

--Quoi? dit-elle douloureusement.

--Oh! rien... rien de désespéré... seulement, il faut aimer plus que

jamais votre petite Mary, n'est-ce pas?

--Oui... mais quoi donc enfin?

--Il ne faut pas vous faire de mal... et il ne faut pas m'en faire non

plus... Vous savez pourquoi?

--Oui... mais, je t'en supplie, ma chérie, dis-moi!

--Eh bien, je vais vous dire tout... mais, de grâce, mère, soyez brave

comme moi!...

Elle cacha plus profondément sa tête dans le sein de sa mère, et se mit

à lui conter à voix basse, sans la regarder, la terrible révélation qui

lui avait été faite, et que l'aveu de son mari avait confirmée.

Madame de Tècle ne l'interrompit pas une seule fois pendant ce cruel

récit; elle lui baisait seulement les cheveux de temps en temps. La

jeune comtesse, qui n'osait lever les yeux sur elle, comme si elle eût

été honteuse du crime d'un autre, put se figurer qu'elle s'était

elle-même exagéré la gravité de son malheur, puisque sa mère en recevait

la confidence avec tant de calme; mais le calme de madame de Tècle en ce

moment horrible était celui des martyrs; car tout ce que put jamais

souffrir une chrétienne sous la griffe des tigres ou sous le crochet du

tortionnaire, cette mère le souffrait alors sous la main de sa fille

bien-aimée. Son beau et pâle visage, ses grands yeux dressés vers le

ciel, comme ceux qu'on prête aux pures victimes agenouillées dans les

cirques romains, semblaient demander à Dieu s'il avait vraiment des

consolations pour de telles tortures!

Quand elle eut tout entendu, elle trouva la force de sourire à sa fille,

qui la regardait enfin avec une expression de timidité inquiète, et,

l'embrassant plus étroitement:

--Eh bien, ma chérie, lui dit-elle, c'est une grande tristesse, c'est

vrai... cependant, tu as raison, il n'y a rien de désespéré.

--Croyez-vous?

--Sans doute... il y a là un mystère inconcevable... mais sois sûre que

le mal n'est pas aussi terrible qu'il paraît.

--Ma pauvre mère, puisqu'il avoue pourtant!

--J'aime mieux qu'il avoue, vois-tu... Cela prouve qu'il y a encore

quelque fierté, quelques ressources dans son âme... et puis je l'ai

senti très affligé... il souffre comme nous, va!... Enfin pensons à

l'avenir, ma chérie.

Elles se tenaient les mains et se souriaient l'une à l'autre en

contenant les larmes dont leurs yeux étaient noyés. Après quelques

minutes:

--Je voudrais bien, mon enfant, dit madame de Tècle, me reposer pendant

une demi-heure... et puis j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma

toilette.

--Je vais vous conduire à votre chambre... Oh! je puis marcher... Je me

sens beaucoup mieux...

Madame de Camors prit le bras de sa mère, et la mena jusqu'à la porte de

la chambre qui lui était destinée. Sur le seuil, elle la laissa.

--Sois sage, lui dit madame de Tècle en se retournant et en lui souriant

encore.

--Vous aussi! murmura la jeune femme, à qui la voix manquait.

Madame de Tècle, dès que la porte fut refermée, leva ses deux mains

jointes vers le ciel; puis, tombant à genoux devant le lit, elle y

ensevelit sa tête et se mit à sangloter éperdument.

La bibliothèque de M. de Camors était contiguë à cette chambre. Il s'y

était retiré. Il se promena d'abord à grands pas dans cette vaste pièce,

s'attendant d'une minute à l'autre à voir entrer madame de Tècle. Le

temps s'écoulant, il s'assit et essaya de lire; mais sa pensée lui

échappait, son oreille recueillait avidement malgré lui les moindres

bruits de la maison. Si un pas semblait s'approcher, il se levait

brusquement et se hâtait de composer son visage. Quand la porte de la

chambre voisine s'était ouverte, son angoisse avait redoublé; il

distingua le chuchotement de deux voix, puis, l'instant d'après, la

chute lourde de madame de Tècle sur le tapis, puis sont sanglot

désespéré. M. de Camors rejeta violemment te livre qu'il s'efforçait de

lire, et, posant son coude sur le bureau qui était devant lui, il tint

longtemps son front pâle serré dans sa main contractée.--Quand le bruit

des sanglots s'apaisa et cessa peu à peu, il respira.

Vers midi, il reçut ce billet:

«Si vous me permettiez d'emmener ma fille à la campagne pour quelques

jours, je vous en serais reconnaissante.

»ÉLISE DE TÈCLE.»

Il répondit aussitôt ces simples lignes:

«Vous ne pouvez rien faire que je n'approuve aujourd'hui et toujours.

»CAMORS.»

Madame de Tècle, en effet, après avoir consulté les dispositions et les

forces de sa fille, s'était déterminée à la soustraire sans délai, s'il

était possible, aux impressions du lieu où elle venait de tant souffrir,

à la présence de son mari et aux embarras douloureux de leur situation

mutuelle. Elle avait besoin elle-même de se recueillir dans la solitude

pour prendre un parti dans une circonstance sans exemple. Enfin elle ne

se sentait pas le courage de revoir M. de Camors, si elle devait le

revoir jamais, avant qu'un peu de temps eût passé entre eux.

Ce ne fut pas sans anxiété qu'elle attendit la réponse de Camors à la

prière qu'elle lui adressait. Dans le trouble épouvantable de ses idées,

elle le croyait désormais capable de tout, et elle craignait tout de

lui. Le billet du comte la rassura: elle s'empressa de le faire lire à

sa fille, et toutes deux, comme deux pauvres êtres perdus qui

s'attachent à la moindre branche, aimèrent à remarquer l'espèce

d'abandon respectueux avec lequel il remettait son sort entre leurs

mains.

Il passa la journée à la séance du Corps législatif, et, quand il

rentra, elles étaient parties.

Madame de Camors s'éveilla le lendemain dans sa chambre de jeune fille;

les oiseaux du printemps chantaient sous ses fenêtres dans le vieux

jardin paternel. Elle reconnut ces voix amies de son enfance, et

s'attendrit; mais un sommeil de quelques heures lui avait rendu sa

vaillance naturelle. Elle écarta les pensées qui l'énervaient, se leva,

et alla surprendre sa mère à son réveil. Bientôt après, toutes deux se

promenaient sur la terrasse aux tilleuls: on touchait à la fin d'avril,

la jeune verdure odorante s'étalait au soleil, les mouches bourdonnaient

déjà par essaims dans les roses entr'ouvertes, dans les pyramides bleues

des lilas et dans les grappes pendantes des cytises. Après quelques

tours faits en silence au milieu de ces frais enchantements, la jeune

comtesse, qui voyait sa mère absorbée dans sa rêverie, lui prit la main:

--Mère, lui dit-elle, ne sois pas triste... nous voilà comme

autrefois... toutes deux dans notre petit coin... Nous serons heureuses,

va!

La mère la regarda, lui prit la tête, et, la baisant sur le front avec

une sorte de violence:

--Tu es un ange, toi! dit-elle.

Il faut avouer que leur oncle Des Rameures, malgré la tendre affection

qu'elles lui portaient, les gêna beaucoup. Il n'avait jamais aimé

Camors, il l'avait accepté pour neveu, comme il l'avait accepté pour

député, avec plus de résignation que d'enthousiasme. Son antipathie

n'était que trop justifiée par l'événement; mais il fallait qu'il

l'ignorât. Il était excellent, mais entier et rude. La conduite de

Camors, s'il eût pu la soupçonner, l'eût assurément poussé à quelque

éclat irréparable. Aussi madame de Tècle et sa fille s'entendirent-elles

à demi-mot pour se contenir devant lui avec une réserve impénétrable.

Elles observaient, d'ailleurs, les mêmes précautions dès qu'elles se

trouvaient en présence d'un étranger. Cette pénible contrainte eût été à

la longue insoutenable, si l'état de santé de la jeune comtesse, prenant

de jour en jour un caractère moins douteux, n'eût fourni des excuses à

leur préoccupation inquiète et à leur vie retirée.

Madame de Tècle cependant, qui se reprochait le malheur de sa fille

comme son ouvrage, et qui se le reprochait avec une amertume

inexprimable, ne cessait de chercher au milieu des ruines du passé et du

présent quelque réparation, quelque refuge pour l'avenir. La première

idée qui s'était présentée à son esprit avait été de séparer absolument

et à tout prix la comtesse de son mari. Sous le premier coup de l'effroi

que la duplicité perverse de Camors lui avait fait éprouver, elle

n'avait pu envisager sans horreur la pensée de replacer sa fille aux

côtés d'un tel homme, mais cette séparation, en supposant qu'on pût

l'obtenir soit du consentement de M. de Camors, soit de l'autorité de la

loi, livrait au public un secret scandaleux, et pouvait entraîner des

catastrophes redoutables. N'eût-elle pas ces conséquences, elle devait

tout au moins creuser entre madame de Camors et son mari un abîme

éternel. C'était ce que madame de Tècle ne voulait pas: car, à force d'y

songer, elle avait fini par voir le caractère de Camors sous un jour,

non plus favorable peut-être, mais plus vrai. Madame de Tècle, quoique

étrangère à tout mal, savait le monde et la vie, et son intelligence

pénétrante en devinait plus encore qu'elle n'en savait. Elle comprit

donc à peu près quelle espèce de monstre moral était M. de Camors, et,

tel qu'elle le comprit, elle en espéra encore quelque chose. Enfin

l'état de la comtesse lui promettait dans un avenir prochain une

consolation qu'il ne fallait pas risquer de lui enlever, et Dieu pouvait

permettre que ce gage d'une union si douloureuse en reformât un jour les

liens brisés.

Madame de Tècle communiqua ses réflexions, ses craintes, ses espérances

à sa fille, et elle ajouta:

--Ma pauvre enfant, j'ai presque perdu le droit de te donner des

conseils; je te dis seulement: Moi, voilà ce que je ferais.

--Eh bien, ma mère, je le ferai, dit la jeune femme.

--Penses-y encore, car la situation que tu vas accepter aura bien des

amertumes; mais, entre les amertumes, hélas! nous n'avons que le choix.

À la suite de cet entretien, et huit jours environ après leur arrivée à

la campagne, madame de Tècle écrivit à M. de Camors la lettre que l'on

va lire et que sa fille approuva:

«Vous avez semblé me dire que vous rendiez à votre femme sa liberté, si

elle voulait la reprendre. Elle ne le veut pas, elle ne le peut pas.

Elle se doit déjà à l'enfant qui portera votre nom. Il ne dépendra pas

d'elle que ce nom ne soit sans tache. Elle vous prie donc de lui garder

sa place dans votre maison. Ne craignez d'elle aucun trouble, aucun

reproche. Elle et moi, nous savons souffrir sans bruit. Pourtant, je

vous en supplie, soyez bon pour elle. Épargnez-la. Veuillez lui laisser

encore quelques jours de calme, et puis rappelez-la, ou venez.»

Cette lettre toucha M. de Camors. Si impassible qu'il fût, on peut

croire que, depuis le départ de sa femme, il ne jouissait pas d'une

parfaite tranquillité d'esprit. L'incertitude est le pire des maux,

parce qu'elle les imagine tous. Absolument privé de nouvelles depuis

huit jours, il n'y avait pas de catastrophe possible qu'il ne sentît

flotter au-dessus de sa tête. Il avait eu le courage hautain de cacher à

madame de Campvallon l'événement qui avait éclaté dans sa maison et de

lui laisser tout son repos quand lui-même avait perdu le sommeil.

C'était par de tels efforts d'énergie et de fierté virile que cet homme

étrange se maintenait encore à une certaine hauteur d'estime en face de

lui-même.

Le billet de madame de Tècle fut donc pour lui une délivrance. Voici la

brève réponse qu'il y fit:

«J'accepte avec reconnaissance et respect ce que vous avez décidé. La

résolution de votre fille est généreuse. J'ai encore assez de générosité

moi-même pour le comprendre. Je suis pour jamais, que vous le vouliez ou

non, son ami et le vôtre.

»CAMORS.»

Ce fut une semaine plus tard que M. de Camors, après avoir eu la

précaution de s'annoncer par un mot de préface, arriva un soir chez

madame de Tècle. Sa jeune femme gardait la chambre. On avait eu soin

d'écarter les témoins; mais l'entretien fut moins pénible et moins

embarrassé qu'on n'eût pu le craindre. Madame de Tècle et sa fille

avaient trouvé dans la réponse du comte une sorte de noblesse qui leur

avait rendu une lueur de confiance. Par-dessus tout, elles étaient

fières et plus ennemies des scènes bruyantes que les femmes ne le sont

habituellement. Elles l'accueillirent donc avec froideur, mais avec

calme. Quant à lui, il leur montra sur son front et dans son langage une

douceur sérieuse et triste qui ne manquait ni de dignité ni de grâce.

L'entretien, après s'être arrêté quelque temps sur la santé de la

comtesse, se porta sur les nouvelles courantes, sur les circonstances

locales, et prit peu à peu un ton aisé et ordinaire. M. de Camors,

prétextant un peu de fatigue, se retira comme il était entré, en les

saluant toutes deux et sans essayer de leur prendre la main.

Ainsi furent inaugurées entre madame de Camors et son mari les relations

nouvelles et singulières qui devaient être désormais le seul lien de

leur vie commune. Le monde put d'autant mieux s'y tromper, que M. de

Camors n'était pas homme de démonstrations publiques, et que sa

contenance courtoise mais réservée auprès de sa femme ne devait pas

s'écarter sensiblement des habitudes qu'on lui connaissait.

Il resta deux jours à Reuilly. Madame de Tècle attendit vainement

pendant ces deux jours une explication atténuante qu'elle ne voulait pas

demander, mais qu'elle avait espérée. Quelles étaient les circonstances

terribles qui avaient dominé la volonté de M. de Camors au point de lui

faire oublier les sentiments les plus sacrés? Sa pensée, quand elle

s'efforçait de plonger dans ce mystère, ne laissait pas d'approcher de

la vérité. M. de Camors avait dû commettre son indigne action sous la

menace de quelque effroyable danger, pour sauver l'honneur, la fortune,

peut-être la vie de madame de Campvallon. C'était là une faible excuse

aux yeux de cette mère; pourtant, c'en était une. Peut-être aussi

avait-il eu dans le coeur, en épousant sa fille, la résolution de rompre

cette liaison fatale qui l'avait ressaisi depuis presque malgré lui,

comme il arrive. Sur tous ces points douloureux, elle demeura, après le

départ de M. de Camors comme avant son arrivée, réduite à ses

conjectures, dont elle faisait partager à sa fille les vraisemblances

les plus consolantes.

Il avait été convenu que madame de Camors resterait à la campagne

jusqu'à ce que sa santé se trouvât rétablie. Seulement, son mari avait

exprimé le désir qu'elle fixât sa résidence ordinaire sur sa terre de

Reuilly, dont le manoir avait été restauré avec beaucoup de goût. Madame

de Tècle sentit la convenance de cette combinaison; elle abandonna

elle-même la vieille habitation du comte de Tècle pour s'installer

auprès de sa fille dans le modeste château qui avait appartenu aux

ancêtres maternels de M. de Camors, et dont nous avons décrit dans une

autre partie de ce récit l'avenue solennelle, les balustrades de granit,

les labyrinthes de charmilles et l'étang noir ombragé de sapins

séculaires.

Elles étaient là toutes deux au milieu de leurs souvenirs les plus doux

et les plus intimes; car ce petit château, si longtemps désert, les bois

négligés qui l'entouraient, la pièce d'eau mélancolique, la nymphe

solitaire, tout cela avait été leur domaine particulier, le cadre favori

de leurs rêveries communes, la légende de leur enfance, la poésie de

leur jeunesse. C'est sans doute une grande tristesse que de revoir avec

des yeux pleins de larmes, avec un coeur flétri et un front courbé sous

les orages de la vie, les lieux familiers où l'on a connu le bonheur et

la paix; pourtant tous ces chers confidents de vos joies passées, de vos

espérances trompées, de vos songes détruits, s'ils sont des témoins

douloureux, sont aussi des amis. On les aime, et il semble qu'ils vous

aiment. C'était ainsi que ces deux pauvres femmes, promenant à travers

ces bois, ces eaux, ces solitudes, leurs incurables blessures, croyaient

entendre des voix qui les plaignaient et respirer une sympathie qui les

apaisait.

La plus cruelle épreuve que réservât à madame de Camors l'existence

qu'elle avait eu la courageuse sagesse d'accepter, c'était assurément

l'obligation de recevoir la marquise de Campvallon et de garder avec

elle une attitude qui pût tromper les yeux du général et ceux du monde.

Elle y était résignée, mais elle désirait retarder le plus possible

l'émotion de ce rapprochement. Sa santé lui servit d'excuse naturelle

pour ne pas aller dans le cours de cet été à Campvallon, et aussi pour

se tenir enfermée chez elle le jour où la marquise vint faire visite à

Reuilly, accompagnée du général. Elle y fut reçue par madame de Tècle,

qui parvint à l'accueillir avec sa bonne grâce ordinaire. Madame de

Campvallon, que M. de Camors avait alors mise au courant, ne se troubla

pas davantage, car les meilleures femmes comme les pires excellent à ces

comédies, et tout se passa enfin sans que le général eût lieu de

concevoir l'ombre d'un soupçon.

La belle saison s'écoula. M. de Camors avait fait d'assez nombreuses

apparitions à la campagne affermissant à chaque entrevue le ton nouveau

de ses relations avec sa femme. Il séjourna, suivant son usage, à

Reuilly pendant le mois d'août, et prit lui-même prétexte de la santé de

la comtesse pour ne pas multiplier cette année-là ses visites à

Campvallon.

De retour à Paris, il rentra dans ses habitudes et aussi dans son

insouciant égoïsme, car il s'était remis peu à peu de la secousse qu'il

avait éprouvée; il commençait à oublier ses souffrances, encore plus

celles de sa femme, et même à se féliciter secrètement du tour que le

hasard avait donné à sa situation. Il en gardait en effet les avantages,

et n'en avait plus les inconvénients. Sa femme était instruite, il ne la

tromperait plus; c'était en réalité un soulagement pour lui. Quant à

elle, elle allait être mère; elle aurait un jouet, une consolation; il

comptait, d'ailleurs, redoubler pour elle d'attentions et d'égards. Elle

serait heureuse ou à peu près, tout autant en définitive que les trois

quarts des femmes en ce monde. Tout était donc pour le mieux. Il redonna

l'essor à son char un moment enrayé, et s'élança de nouveau dans sa

brillante carrière, fier de sa royale maîtresse, rêvant d'y joindre une

fortune royale et entrevoyant au loin pour couronnement de sa vie les

triomphes de l'ambition et du pouvoir.

Alléguant diverses obligations assez douteuses, il n'alla à Reuilly

qu'une seule fois dans le courant de l'automne; mais il écrivait assez

souvent, et madame de Tècle lui envoyait de brèves nouvelles de sa

femme.

Un matin, vers la fin de novembre, il reçut une dépêche qui lui fit

comprendre en style télégraphique qu'il devait se rendre immédiatement à

Reuilly, s'il voulait assister à la naissance de son enfant. Dès qu'un

devoir de convenance ou de courtoisie lui apparaissait, M. de Camors

n'hésitait point. Voyant qu'il n'avait pas une minute à perdre s'il

voulait profiter du train qui partait dans la matinée, il se jeta

aussitôt dans une voiture et courut à la gare. Son domestique devait le

rejoindre le lendemain.

La station qui correspondait avec Reuilly en était éloignée de plusieurs

lieues. Dans le trouble de la circonstance, aucun arrangement n'avait

été pris pour le recevoir à son arrivée, et il dut se contenter, pour

faire le trajet intermédiaire, d'un des lourds voiturins du pays. Le

mauvais état des chemins fut un nouveau contre-temps, et il était trois

heures du matin quand le comte, impatienté et transi, sauta hors du

petit coche devant la grille de son avenue.

Il se dirigea à grands pas vers la maison, sous le dôme encore touffu et

profondément sombre des vieux ormes silencieux. Il était au milieu de

l'avenue, quand un cri aigu déchira l'air: son coeur bondit dans sa

poitrine, il s'arrêta brusquement et prêta l'oreille. Le cri se

prolongeait dans la nuit. On eût dit l'appel désespéré d'une créature

humaine sous le couteau d'un meurtrier. Ces sons douloureux s'apaisèrent

peu à peu; il reprit sa marche avec plus de hâte, n'entendant plus que

le battement sourd et précipité de ses artères.--Au moment où il

apercevait les lumières du château, un nouveau cri d'angoisse s'éleva,

plus poignant, plus sinistre encore, et, cette fois encore, M. de Camors

s'arrêta.--Quoique l'explication naturelle de ces cris d'agonie se fût

présentée tout de suite à son esprit, il en était troublé. Il n'est pas

rare que les hommes habitués comme lui à une vie purement artificielle

éprouvent une étrange surprise quand quelqu'une des plus simples lois de

la nature se dresse tout à coup devant eux avec la violence impérieuse

et irrésistible du fait divin.

M. de Camors gagna la maison, recueillit quelques informations de la

bouche des domestiquée, et fit prévenir madame de Tècle de son arrivée.

Madame de Tècle descendit aussitôt de la chambre de sa fille. En voyant

ses traits altérée et ses yeux humides:

--Est-ce que vous êtes inquiète? dit vivement Camors.

--Inquiète, non, dit-elle; mais elle souffre beaucoup, et c'est bien

long.

--Est-ce que je pourrais la voir?

Il y eut un silence. Madame de Tècle, dont le front s'était contracté,

baissait les yeux; puis, les relevant:

--Si vous l'exigez, dit-elle.

--Je n'exige rien. Si vous croyez que ma présence lui fasse du mal?...

La voix de M. de Camors n'était pas aussi assurée que de coutume.

--J'ai peur, reprit madame de Tècle, qu'elle ne l'agite beaucoup. Si

vous voulez avoir confiance en moi, je vous serai obligée.

--Mais au moins... peut-être, dit Camors, serait-elle bien aise de

savoir que je suis venu, que je suis là... que je ne l'abandonne pas.

--Je le lui dirai.

--C'est bien.

Il salua madame de Tècle d'un léger signe de tête et se détourna

aussitôt. Il entra dans le jardin, qui était derrière la maison, et s'y

promena au hasard d'allée en allée.

On sait que généralement le rôle des hommes dans les conjectures où se

trouvait en ce moment M. de Camors n'a rien de très aisé ni de très

glorieux; mais les ennuis communs de cette épreuve étaient aggravés pour

lui par quelques réflexions particulièrement pénibles. Non seulement son

assistance était inutile, elle était redoutée; non seulement il n'était

pas un soutien, il était un danger et une douleur de plus. Il y avait

dans cette pensée une amertume que lui-même sentait. Sa générosité

native et son humanité violentée tressaillaient pendant qu'il écoutait

les cris farouches et les plaintes de détresse qui se succédaient

presque sans relâche à son oreille. Il passa enfin sur la terre humide

de ce jardin, sous cette froide nuit et sous la triste aurore qui la

suivit, quelques heures pesantes.

Madame de Tècle était venue à plusieurs reprises lui apporter des

nouvelles. Vers huit heures, il la vit s'approcher de lui d'un air

tranquille et grave.

--Monsieur, lui dit-elle, vous avez un fils.

--Je vous remercie... Comment est-elle?

--Bien. Je vous prierai d'aller la voir dans un instant.

Une demi-heure après, elle reparut sur le seuil du vestibule et

l'appela:

--Monsieur de Camors!

Et, quand il fut près d'elle, elle ajouta avec une émotion qui faisait

trembler ses lèvres:

--Elle a une inquiétude depuis quelque temps. Elle a peur que vous ne

l'ayez ménagée jusqu'ici pour lui prendre cet enfant... Si jamais vous

aviez une telle pensée... pas maintenant, monsieur, n'est-ce pas?

--Vous êtes dure, madame! répondit-il d'une voix sourde.

Elle soupira.

--Venez, dit-elle.

Et elle monta l'escalier devant lui. Elle lui ouvrit la porte de la

chambre et l'y laissa entrer seul.

Son premier regard rencontra l'oeil de sa jeune femme fixé sur lui. Elle

était à demi assise sur son lit, appuyée sur des oreillers, et plus

blanche que le rideau dont l'ombre douce l'enveloppait; elle tenait

serré contre elle son enfant endormi, qui était déjà couvert lui-même,

comme sa mère, de dentelles blanches et de rubans roses. Du fond de ce

nid, elle attachait sur son mari ses grands yeux étincelants d'une sorte

d'éclat sauvage, où l'expression du triomphe se mêlait à celle d'une

profonde terreur.

Il s'arrêta à quelques pas du lit, et, la saluant de son meilleur

sourire:

--J'ai eu bien pitié de vous, Marie, lui dit-il.

--Merci, répondit-elle d'une voix faible comme un souffle.

Elle continuait de le regarder avec le même air d'effroi suppliant.

--Êtes-vous un peu heureuse, maintenant? reprit-il.

L'oeil flamboyant de la jeune femme se porta rapidement sur le calme

visage de son enfant, puis se redressa vers Camors:

--Vous ne me le prendrez pas?

--Jamais! dit-il.

Comme il prononçait ce mot, ses yeux se voilèrent soudain, et il fut

étonné lui-même de sentir des larmes glisser sur ses joues. Il eut alors

un mouvement singulier: il s'inclina, saisit un des plis du drap, y

porta ses lèvres, et, se relevant aussitôt, il sortit de la chambre.

Dans sa lutte terrible et trop souvent victorieuse contre la nature et

la vérité, cet homme avait été une fois vaincu.--Mais il serait puéril

d'imaginer qu'un caractère de cette trempe et de cet endurcissement eût

pu se transformer ou même se modifier sensiblement sous le coup de

quelques émotions passagères et de quelques surprises nerveuses. M. de

Camors se remit vite de cette défaillance, si même il ne s'en repentit

pas.

Il passa huit jours à Reuilly, remarquant dans la contenance de madame

de Tècle et dans les rapports de leur vie commune un peu plus d'abandon

qu'auparavant. De retour à Paris, il fit faire avec une prévenance

attentive quelques changements dans les dispositions intérieures de son

hôtel, afin de préparer à la jeune comtesse et à son fils, qui devaient

le rejoindre quelques semaines plus tard, une installation plus large et

plus supportable.

Monsieur de Camors — Complet · 第 23 / 28 题