Novembre.
Ma mère, vous me faites pleurer... Moi qui vous attendais chaque matin!
Je ne vous dis rien cependant; je ne vous prie pas. Si la santé de mon
grand-père vous semble assez affaiblie pour exiger votre présence tout
cet hiver, je sais qu'aucune prière ne vous arracherait à votre devoir;
mais, en grâce, mon bon ange, n'exagérez rien, et songez que votre
petite Mary ne passe plus devant la chambre bleue sans avoir le coeur
bien gros.
À part le chagrin que vous lui faites, elle continue d'être aussi
heureuse que vous pouvez le souhaiter. Son Prince Charmant est toujours
charmant, et toujours prince. Il la mène voir les monuments, les musées,
les théâtres, comme une pauvre petite provinciale qu'elle est. N'est-ce
pas touchant de la part d'un personnage pareil? Il s'amuse de mes
extases car j'ai des extases. N'en dites rien à mon oncle Des Rameures,
mais Paris est superbe. Les journées y comptent double pour la pensée et
pour la vie.
Mon mari m'a conduite hier à Versailles. Il paraît que c'était aux yeux
des gens d'ici une escapade un peu ridicule, ce voyage à Versailles, car
j'ai remarqué que le comte de Camors ne s'en est pas vanté. Versailles a
tout à fait répondu, d'ailleurs, aux impressions que vous m'en aviez
données. Il n'a pas changé depuis que vous l'avez visité avec mon
grand-père. C'est grandiose, solennel et froid.
Il y a pourtant un musée nouveau et très curieux sous l'attique du
palais. Ce sont en général des portraits historiques, copies ou
originaux du temps. Rien ne m'a plus intéressée que de voir défiler,
depuis Charles le Téméraire jusqu'à Washington, tous ces visages que mon
imagination a tant de fois essayé d'évoquer. Il semble qu'on soit dans
les champs Élysées et qu'on dialogue avec tous ces grands morts. Vous
saurez, ma mère, que j'ai expliqué plusieurs choses à M. de Camors, qui
paraissait étonné de ma science et de mon génie. Je n'ai fait,
d'ailleurs, vous pensez bien, que répondre à ses questions; mais cela a
paru l'étonner que j'y pusse répondre. Alors, pourquoi me les faire?
S'il ne sait pas distinguer les différentes princesses de Conti, je
trouve cela tout simple; mais, si, moi, je sais les distinguer parce que
ma mère me l'a appris, cela est tout simple aussi.
Nous avons ensuite, sur ma prière instante, dîné au restaurant! Ma mère,
c'est le meilleur moment de ma vie! Dîner au restaurant avec son mari,
c'est le plus délicieux des crimes.
Je vous ai dit qu'il avait paru étonné de ma science. Je dois ajouter
qu'en général il paraît étonné quand je parle. Me croyait-il muette? Je
ne parle guère, il est vrai, et je vous avoue qu'il me fait une peur
folle. Je crains tant de lui déplaire, de lui sembler sotte, ou
prétentieuse ou pédante! Le jour où je serai à mon aise avec lui, si ce
jour vient jamais, et où je pourrai lui montrer ce que je puis avoir de
bon sens et de petites connaissances, je serai soulagée d'un grand
poids, car véritablement je pense quelquefois qu'il me regarde comme une
enfant. L'autre jour, sur le boulevard, je m'étais arrêtée devant un
magasin de marchand de joujoux (quelle faute!) et, comme il vit mes yeux
attachés sur un magnifique escadron de poupées:
--En voulez-vous une, miss Mary?... me dit-il.
N'est-ce pas horrible, ma mère?
Lui, il se connaît à tout (excepté aux princesses de Conti), il
m'explique tout, mais un peu brièvement, d'un mot, pour s'acquitter,
comme on explique à une personne à qui on n'espère pas faire comprendre.
Et je comprends si bien pourtant, ma pauvre petite mère!
«Mais tant mieux, me dis-je; car enfin, s'il m'aime comme cela, s'il
m'aime imbécile, qu'est-ce que ce sera plus tard?»--_I love you
excessively_.
Décembre.
On rentre à Paris, ma mère, et, depuis quinze jours, je suis absorbée
par les visites. Les hommes ici n'en font pas; mais il faut bien que mon
mari me présente la première fois chez les personnes que je dois voir.
Il m'accompagne donc, ce qui m'amuse plus que lui, je crois. Il est plus
sérieux qu'à l'ordinaire, ce qui est chez cet homme aimable la forme
unique de la mauvaise humeur. On me regarde avec un certain intérêt. La
femme que ce seigneur a honorée de son choix est évidemment l'objet
d'une haute curiosité. Cela me flatte et m'intimide. Je rougis, je
manque d'aisance et de naturel. On me trouve laide et nigaude. On ouvre
de grands yeux. On suppose qu'il m'a épousée pour ma fortune. J'ai envie
de pleurer. Nous remontons en voiture; il me sourit, et je suis au ciel.
Voilà nos visites.
Vous saurez, ma chère maman, que madame de Campvallon est divine pour
moi. Elle me mène souvent aux Italiens dans sa loge, la mienne ne devant
être libre que le 1er janvier. Elle a donné hier à mon intention une
petite fête dans ses beaux salons. Le général a ouvert le bal avec moi.
Quel brave homme! Je l'aime parce qu'il vous admire. La marquise m'a
présenté les meilleurs danseurs. C'était des jeunes messieurs dont le
cou et le linge étaient tellement découverts, que j'en avais le frisson.
Je n'avais jamais vu d'hommes décolletés; ce n'est pas beau! Il est
cependant clair qu'ils se croient charmants et nécessaires. Ils ont le
front soucieux et important, l'oeil dédaigneux et vainqueur, la bouche
toujours ouverte pour mieux respirer; leur habit s'étale et flotte comme
deux ailes. Ils vous prennent la taille, ma mère, comme on prend son
bien, vous préviennent du regard qu'ils vont vous faire l'honneur de
vous enlever, et vous enlèvent; quand ils sont essoufflés, ils vous
préviennent du regard qu'ils vont vous faire le plaisir de s'arrêter, et
ils s'arrêtent; ils se reposent un moment, soufflent, sourient, montrent
leurs dents; un nouveau regard, et ils repartent. Ils sont adorables.
Louis a valsé avec moi et a paru content. Je l'ai vu pour la première
fois valser avec la marquise; ma mère, c'est la danse des astres. Une
chose qui m'a frappée en cette circonstance et en quelques autres, c'est
l'idolâtrie manifeste dont les femmes entourent mon mari. Ceci, ma
tendre mère, est effrayant. Une fois de plus, je me suis demandé:
«Pourquoi m'a-t-il choisie? comment puis-je lui plaire? et enfin
pourrai-je lutter?» De toutes ces méditations est résultée la folie que
voici, et dont le but était de me rassurer un peu.
_Portrait de la comtesse de Camors fait par elle-même._
«La comtesse de Camors, née Marie de Tècle, est une personne qui touche
à sa vingtième année, et qui a beaucoup de raison pour son âge. Elle
n'est point belle, comme son mari est le premier à le reconnaître: il
dit qu'elle est jolie. Elle en doute. Voyons pourtant. Elle a
premièrement des jambes qui n'en finissent pas, mais c'est le défaut de
Diane chasseresse, et peut-être prête-t-il à la démarche de la comtesse
une légèreté qu'elle n'aurait pas sans cela; la taille courte
naturellement, mais à cheval cela fait bien; un embonpoint ordinaire; le
visage irrégulier, la bouche trop grande et les lèvres trop grosses;
hélas! une ombre de moustache; des dents blanches heureusement, quoique
pas assez petites, le nez moyen, un peu trop ouvert; les yeux de sa
mère: c'est ce qu'elle a de mieux; les sourcils de son grand-oncle Des
Rameures, ce qui lui donne un air dur que dément par bonheur
l'expression générale de sa physionomie et surtout la douceur de son
âme; le teint brun de sa mère, mais il sied à ma mère et pas autant à
moi; des cheveux noirs, bleus, épais et vraiment magnifiques. Au total,
on ne sait qu'en penser.»
Ce portrait, destiné à me rassurer, ne m'a pas rassurée du tout; fort au
contraire, car il me semble qu'il donne l'idée d'une sorte de laideron.
Je voudrais être la plus belle des femmes, je voudrais en être la plus
distinguée, je voudrais en être la plus séduisante, ô ma mère! mais, si
je lui plais, j'en suis la plus enchantée! Au reste, Dieu merci, il me
trouve peut-être mieux que je ne suis, car les hommes n'ont pas le même
goût que nous sur ces matières. Ainsi je ne comprends pas qu'il n'admire
pas davantage la marquise de Campvallon. Il est froid pour elle. Moi, si
j'avais été homme, j'aurais été fou de madame de Campvallon.
Bonsoir, la plus aimée des mères.
Janvier.
Vous me grondez, ma mère chérie. Le ton de ma lettre vous blesse. Vous
ne concevez pas que je me préoccupe à ce point de ma personne
extérieure, que je la définisse, que je la compare. Il y a là quelque
chose de mesquin et de léger qui vous offense. Comment puis-je penser
qu'un homme s'attache uniquement par ces agréments, et que les mérites
de l'esprit et de l'âme ne soient rien pour lui? Mais, ma chère mère,
ces mérites de l'esprit et de l'âme, en supposant que votre fille les
possède, à quoi peuvent-ils lui servir, si elle n'a ni la hardiesse ni
l'occasion de les montrer? Et, quand la hardiesse me viendrait, je
commence à croire vraiment que l'occasion me manquerait toujours; car il
faut vous avouer que ce beau Paris n'est pas parfait, et que je découvre
peu à peu des taches dans ce soleil. Paris est un lieu admirable, c'est
dommage seulement qu'il y ait des habitants: non qu'ils ne soient pas
aimables, ils le sont trop; mais ils sont aussi trop distraits, et,
autant que je puis le croire, ils vivent et meurent sans penser à ce
qu'ils font. Ce n'est pas leur faute, ils n'en ont pas le temps. Ils
sont, sans sortir de Paris, des voyageurs éternels, incessamment
dissipés par le mouvement et la curiosité. Les autres voyageurs, quand
ils ont visité quelque coin intéressant du monde et oublié pendant un
mois ou deux leur maison, leur famille, leur foyer, rentrent chez eux et
s'y assoient; les Parisiens, jamais. Leur vie est un voyage. Ils n'ont
pas de foyer. Tout ce qui est ailleurs le principal de la vie y devient
secondaire. On y a, comme partout, son domicile, son intérieur, sa
chambre: il le faut bien. On y est, comme partout, époux et père, épouse
et mère, il le faut bien encore; mais tout cela, ma pauvre mère, aussi
peu que possible. L'intérêt n'est pas là; il est dans la rue, dans les
musées, dans les salons, dans les théâtres, dans les cercles, dans cette
immense vie extérieure qui, sous toutes les formes, s'agite jour et nuit
à Paris, vous attire, vous excite, vous prend votre temps, votre esprit,
votre âme, et dévore tout. C'est le meilleur lieu du monde pour y
passer, et le pire pour y vivre.
Comprenez-vous maintenant, ma mère chérie, qu'en cherchant par quelles
qualités je pourrais m'attacher mon mari, qui est sans doute le meilleur
des hommes, mais pourtant des Parisiens, j'aie pensé fatalement aux
mérites qu'on saisit tout de suite et qui n'ont pas besoin d'être
approfondis?
Enfin, vous avez bien raison, cela était misérable, indigne de vous et
de moi; car vous savez qu'au fond je suis une petite personne point
lâche. Très certainement, si j'avais pu tenir pendant un an ou deux M.
de Camors enfermé dans un vieux château, au fond d'un bois solitaire,
cela m'eût paru fort agréable: je l'aurais vu plus souvent, je me serais
familiarisée plus vite avec son auguste personne, et j'aurais pu
développer mes petits talents sous ses yeux charmés; mais d'abord cela
aurait pu l'ennuyer, et ensuite c'eût été vraiment trop facile. La vie
et le bonheur, je le sens bien, ne s'arrangent pas si aisément. Tout est
difficulté, tout est péril, tout est combat. Aussi quelle joie de
vaincre! Ma mère, je vous assure que je vaincrai, que je le forcerai de
me connaître comme vous me connaissez, de m'aimer, non seulement comme
il m'aime, mais aussi comme vous m'aimez, pour toute sorte de bonnes
raisons dont il ne se doute pas encore.
Non pas qu'il me croie absolument sotte: il me semble qu'il a perdu
cette idée depuis deux jours. Imaginez que mon mari a pour secrétaire un
nommé Vautrot; le nom est vilain, mais l'homme est assez beau;
seulement, je n'aime pas son regard fuyant. M. Vautrot demeure pour
ainsi dire avec nous: il arrive dès l'aurore, déjeune je ne sais où dans
les environs, passe ses journées dans le cabinet de Louis, et nous reste
quelquefois à dîner quand il a quelque travail à terminer dans la
soirée. Ce personnage est instruit; il sait un peu de tout. Il a essayé,
je crois, de tous les métiers avant de rencontrer la position
subalterne, mais lucrative, qu'il occupe auprès de mon mari. Il aime la
littérature, mais pas celle de son temps et de son pays, qu'il trouve
misérable, peut-être parce qu'il n'a pas réussi. Il préfère les
écrivains et les poètes étrangers; il les cite avec assez de goût, avec
trop d'emphase toutefois. Son éducation première a sans doute été
négligée, car il dit à tout propos en nous parlant: «Oui, monsieur le
comte; oui, madame la comtesse,» comme un domestique, et pourtant il est
très fier, ou plutôt très vaniteux. Son défaut capital à mes yeux, c'est
une sorte de ricanement d'esprit fort, qu'il affecte dès qu'il est
question de religion et de choses analogues.
Donc, il y a deux jours, pendant le dîner, comme il s'était permis,
contre toute espèce de bon goût, une petite incartade de ce genre:
--Mon cher Vautrot, lui dit mon mari, avec moi ces plaisanteries sont
fort indifférentes; mais, si vous êtes un esprit fort, voici ma femme,
qui est un esprit faible, et la force, vous le savez, doit respecter la
faiblesse.
M. Vautrot rougit, pâlit, verdit, me salua gauchement et sortit presque
aussitôt. J'ai pu remarquer, depuis ce temps, qu'il gardait devant moi
plus de réserve.
Dès que je fus seule avec Louis:
--Vous allez me trouver bien indiscrète, lui dis-je; mais je me demande
comment vous pouvez confier toutes vos affaires et tous vos secrets à un
homme qui n'a aucun principe?
--Oh! dit M. de Camors, il fait comme cela le vaillant, il pense se
rendre intéressant à vos yeux par ses airs méphistophéliques... au fond,
c'est un brave homme.
--Enfin, repris-je, il ne croit à rien?
--Oh! pas à grand'chose, c'est vrai! mais il n'a jamais trompé ma
confiance. Il est homme d'honneur.
J'ouvris les plus grands yeux de ma mère.
--Eh bien, quoi, miss Mary?
--Qu'est-ce que c'est que l'honneur, monsieur?
--Je vous le demanderai, miss Mary.
--Mon Dieu! dis-je en rougissant beaucoup, je ne sais pas trop; mais
enfin je me figure que l'honneur séparé de la morale n'est pas
grand'chose, et que la morale séparée de la religion n'est rien. Tout
cela forme une chaîne: l'honneur pend au dernier anneau comme une fleur;
mais, si la chaîne est rompue, la fleur tombe avec le reste.
Il me regarda dans les yeux, ma mère, avec une expression très bizarre,
comme s'il eût été non seulement confondu, mais presque inquiet de ma
philosophie; puis il eut un léger soupir et dit simplement en se levant:
--Très gentil, cette définition.
Sur quoi, nous allâmes au spectacle, et il me bourra pendant toute la
soirée de bonbons et d'oranges glacées.
Madame de Campvallon était avec nous. Je la priai de me prendre le
lendemain en passant pour aller au Bois, car elle est mon idole; elle
est si belle et si distinguée! Elle sent bon. Je suis contente près
d'elle. Comme nous revenions du spectacle, Louis resta silencieux contre
sa coutume. Enfin il me dit brusquement:
--Marie, vous allez demain au Bois avec la marquise?
--Oui.
--C'est bien; mais vous vous voyez un peu souvent, il me semble... C'est
le matin, c'est le soir... vous ne vous quittez pas!
--Mon Dieu! je croyais vous être agréable... Est-ce que madame de
Campvallon n'est pas une bonne relation?
--Excellente; mais, en général, je n'aime pas les amitiés de femmes. Au
surplus, j'ai tort de vous en parler; vous avez assez d'esprit et de
sagesse pour observer les limites.
Voilà, ma mère, ce qu'il m'a dit. Ma mère, je vous embrasse.
Mars.
Ma mère, j'espérais ne plus vous ennuyer cette année du récit des fêtes,
des festons, des astragales et des girandoles, car enfin nous entrons
dans le carême. C'est aujourd'hui le mercredi des cendres. Eh bien, ma
pauvre mère, nous dansons après-demain chez madame d'Oilly. Je ne
voulais pas y aller; mais j'ai vu que cela contrariait Louis, et j'ai eu
peur aussi de blesser madame d'Oilly, qui a presque servi de mère à mon
mari. Le carême ici, d'ailleurs, est un vain mot. J'en soupire pour moi;
quand donc s'arrête-t-on? quand ne s'amuse-t-on plus, mon Dieu?
Ma mère chérie, je dois vous l'avouer, je m'amuse trop pour être
heureuse. Je comptais un peu sur ce carême, et voilà qu'on l'efface du
calendrier. Ce cher carême, quelle jolie, spirituelle et honnête
invention pourtant! que cette religion est sensée! comme elle connaît
bien cette faible et folle humanité! quelle prévoyance dans ses lois! Et
quelle indulgence aussi! car limiter le plaisir, c'est le pardonner. Moi
aussi, j'aime le plaisir, les belles toilettes qui nous font ressembler
à des fleurs, les salons éclatants, la musique, l'air de fête, la danse.
Oui, j'aime beaucoup tout cela, j'en sens le trouble charmant, j'en sens
l'ivresse; mais toujours, toujours!... à Paris l'hiver, aux eaux l'été,
toujours ce tourbillon, ce trouble et cette ivresse, cela devient
quelque chose de sauvage, de nègre, et, si j'osais le dire, de bestial.
Pauvre carême! il l'avait prévu. Il ne nous disait pas seulement, comme
le prêtre à moi ce matin: «Souviens-toi que tu es poussière;» il nous
disait: «Souviens-toi que tu as une âme; souviens-toi que tu as des
devoirs, que tu as un mari, un enfant, une mère, un Dieu! Et alors, ma
mère, on se retirait en famille, à l'ombre du vieux foyer; on vivait
dans les graves pensées, entre l'église et la maison, on s'entretenait
de choses élevées et saintes; on rentrait dans le monde moral, on
reprenait pied dans le ciel. C'était un intervalle salutaire qui
empêchait que jamais la dissipation ne tournât à l'hébétement, le
plaisir à la convulsion, et que votre masque de l'hiver enfin ne devînt
votre visage.
Ceci est tout à fait l'opinion de madame Jaubert.--Qu'est-ce que c'est
que madame Jaubert? C'est une sage petite Parisienne que ma mère aimera.
Je l'ai rencontrée pendant plusieurs mois un peu partout,
particulièrement à Saint-Philippe-du-Roule, sans me douter qu'elle fût
ma voisine et que son hôtel touchât le nôtre. Voilà Paris. C'est une
gracieuse personne, qui a l'air doux, tendre et intrépide. Nous nous
placions toujours l'une près de l'antre, machinalement. Nous nous
regardions à la dérobée. Nous reculions nos chaises pour nous laisser
passer, et de nos plus douces voix: «Pardon, madame!--Oh! madame!» Mon
gant tombait, elle le ramassait. «Oh! merci, madame!» Je lui offrais de
l'eau bénite. «Oh! chère madame!» Et un sourire. Quand nos voitures se
croisaient autour du lac, un petit salut et un sourire encore. Un jour,
au concert des Tuileries, nous nous aperçûmes de loin et nous
rayonnâmes: dès que nous entendions quelque chose qui nous plaisait
particulièrement, nous nous regardions vite,--et toujours ce sourire.
Jugez de ma surprise, l'autre matin, quand j'ai vu ma sympathie entrer
dans la petite maison italienne qui est à deux pas de la nôtre et y
entrer comme chez elle. Je m'informe. C'est madame Jaubert. Son mari est
un grand jeune homme blond qui est ingénieur civil. Me voilà prise d'une
envie énorme d'aller faire visite à ma voisine. J'en parle à Louis non
sans rougir, car je me souviens qu'il n'aime pas les amitiés de femmes,
mais, avant tout, il m'aime. Pourtant il hausse un peu les épaules.
--Laissez-moi au moins prendre quelques renseignements sur ces gens-là.
Il les prend. Quelques jours après:
--Miss Mary, vous pouvez aller chez madame Jaubert; c'est une personne
très bien.
Je saute d'abord au cou de M. de Camors, et de là chez madame Jaubert.
«C'est moi, madame!--Oh! madame.--Vous permettez, madame?--Oh! oui, oui,
madame!» Nous nous embrassons, ma mère, et nous voilà vieilles amies.
Son mari est donc ingénieur civil. Il s'occupe de grandes inventions, de
grands travaux industriels mais, ma mère, il n'y a pas longtemps. À la
suite d'un gros héritage qui lui était survenu il avait abandonné ses
études et s'était mis à ne rien faire du tout, que du mal, bien entendu.
Ce fut là-dessus qu'il se maria pour arrondir sa fortune. Sa jolie
petite femme eut de tristes surprises. On ne le voyait jamais chez lui.
Toujours au cercle, dans les coulisses au diable. Il jouait, il avait
des maîtresses, et, chose affreuse ma mère, il buvait. Il rentrait gris
chez sa femme. Un simple détail que ma plume se refuse presque à écrire
vous donnera une idée complète du personnage. Il voulut, un jour, se
coucher avec ses bottes! Voilà, ma mère, le joli monsieur dont ma petite
amie a fait peu à peu un honnête homme, un homme de mérite et un mari
excellent, à force de douceur, de fermeté, de sagesse, d'esprit.
N'est-ce pas encourageant, dites? car Dieu sait que ma tâche est moins
difficile; mais ce ménage me charme, parce qu'il me prouve qu'on peut
réellement bâtir, en plein Paris, le nid que je rêve. Ces aimables
voisins sont habitants de Paris; ils n'en sont pas la proie: ils ont un
foyer, ils se possèdent, ils s'appartiennent. Paris est à leur porte,
c'est tant mieux. C'est une source toujours ouverte de distractions
élevées qu'ils partagent: mais ils y boivent, à cette source, et ne s'y
noient pas. Ils ont des habitudes communes; ils passent la soirée chez
eux, ils lisent, ils dessinent, ils causent, ils tisonnent leur feu, ils
écoutent le vent et la pluie, comme s'ils étaient dans une forêt; ils
sentent passer la vie dans leurs doigts fil à fil, comme nous dans nos
chères veillées de campagne. Ma mère, ils sont heureux.
Voilà donc mon rêve, et voilà mon plan. Mon mari n'a point de vices
comme M. Jaubert. Il n'a que des habitudes, celles de tous les hommes de
son monde à Paris. Il s'agit, ma mère chérie, de les transformer tout
doucement, de lui suggérer insensiblement cette étonnante idée, qu'on
peut passer un soir chez soi, en compagnie de sa femme bien aimée et
bien aimante, sans mourir de consomption. Le reste viendra ensuite. Le
reste, c'est le goût de la vie assise, les joies graves du petit cloître
domestique, le sentiment de la famille, la pensée qui se recueille,
l'âme qui se retrouve; n'est-ce pas cela, mon bon ange? Eh bien, comptez
sur moi, car je suis plus que jamais pleine d'ardeur, de courage et de
confiance... D'abord il m'aime de tout son coeur, quoique peut-être avec
plus de légèreté que je n'en mérite. Il m'aime, il me gâte, il me
comble. Pas un plaisir qu'il ne m'offre, excepté toujours, bien entendu,
celui de rester chez nous. Donc il m'aime; cela d'abord... ensuite, ma
mère, savez-vous une chose, une chose qui me fait rire et qui me fait
pleurer tout à la fois? C'est qu'il me semble vraiment, depuis quelque
temps, que j'ai deux coeurs, un gros coeur à moi et un autre plus petit...
Oh! mon Dieu, voilà ma mère en larmes! Mais, ma chérie, c'est un grand
mystère... un rêve du ciel, mais peut-être un rêve... qu'on ne dit pas
encore à son mari, ni à personne, excepté à sa mère adorée... Voyons, ne
pleurez pas, car ce n'est pas bien sûr.