M. Turnip, avec résolution:--Eh bien, voilà! Charles plaît à ma fille;

Mlle Juliette lui fait peur. Ma fille a demandé qu'on séparât Juliette

de Charles; ce dernier n'a pas voulu, et je comprends; on ne savait où

la mettre convenablement. Je viens trancher la difficulté; je vous la

demande en mariage, et je vous promets de la rendre heureuse; de cette

façon, Lucy n'en sera plus jalouse, et Charles aura toute sa liberté.»

Le juge avait écouté avec une surprise toujours croissante. Quand M.

Turnip eut fini son discours, le juge ne put retenir un éclat de rire

qui déconcerta plus encore le père dévoué.

Le juge, souriant:--Mon cher Monsieur, votre moyen n'est pas praticable,

par la raison que Juliette est fiancée et doit se marier dans neuf

jours.

M. Turnip:--Parfait! parfait! Tout est arrangé alors! Du moment que

Juliette disparaît, ma fille consent.

Le juge:--Très bien! Mais il y a une autre difficulté: c'est que

Charles. aussi va se marier dans neuf jours, et qu'il épouse tout juste

Juliette.»

Ce fut au tour de M. Turnip d'être ébahi. Troublé, ému, honteux, il

balbutia quelques excuses et sortit. Son entrevue avec sa fille dut être

fort orageuse, à en juger par les éclats de voix qui se firent entendre

jusque dans la rue. Mais, quelques jours après, le bruit se répandait

que Mlle Lucy Turnip épousait M. Old Nick junior, fondateur d'un nouveau

système d'enseignement, et nouvellement établi dans le pays. Son

extérieur élégant avait enlevé le coeur de Mlle Lucy: il se donnait

pour un homme riche, vivant de ses rentes. Mlle Lucy déclara à son père

qu'étant majeure et maîtresse de disposer de sa main, elle choisissait

pour époux M. Old Nick junior. Le père lutta, disputa, raisonna,

supplia: rien n'y fit. Lucy Turnip devint Lucy Old Nick quinze jours

après que Juliette Daikins fut devenue Juliette Mac'Lance. On découvrit

qu'Old Nick n'avait aucune fortune; le père Turnip prit le jeune couple

chez lui, et Old Nick fut employé à faire des plans et à surveiller les

travaux de son beau-père. Un jour il rencontra Charles; celui-ci le

reconnut de suite et s'approcha de lui.

«Eh bien, Monsieur Old Nick, qu'avez-vous fait de votre vieux frère et

du sonneur sourd? lui demanda-t-il.

Old Nick, effrayé:--Qui êtes-vous, Monsieur? De grâce, ne me perdez pas,

ne me parlez pas de ce triste passé.

Charles:--Je suis Charles Mac'Lance, le même qui vous a fait enrager

pendant quelques jours dans Fairy's Hall.

Old Nick:--Monsieur, je vous en supplie...

Charles:--Soyez donc tranquille; je ne suis pas méchant, je ne vous

trahirai pas.»

Et Charles lui tourna le dos.

Avant le grand événement du mariage de Mlle Lucy Turnip, femme Old Nick,

eut lieu celui de Charles. C'était lui qui avait tout préparé, tout

arrangé pour cet heureux jour. Juliette ne pouvait l'aider que de ses

conseils; malgré ce surcroît d'occupations, Charles trouva le temps

de mener Juliette à la messe et à la promenade avec sa régularité

accoutumée, et de ne rien changer aux habitudes de Juliette. La veille

de leur mariage ils firent leurs dévotions ensemble, comme toujours,

puis ils arrangèrent la chambre de Juliette, qui resta la même, mais que

Charles orna de meubles et de rideaux frais. Marianne n'occupant plus la

chambre près de celle de Juliette, Charles s'y transporta pour être plus

à sa portée si elle avait besoin de quelque chose.

Cette journée se passa paisiblement. Le lendemain, le mariage devait

avoir lieu à neuf heures, comme pour Marianne, et les témoins seuls y

devaient assister. Charles voulut que Donald lui servît de témoin

avec M. Blackday, ce qui combla de joie et d'honneur Betty et Donald

lui-même; le juge et le médecin furent les témoins de Juliette; Marianne

arriva de bonne heure pour faire la toilette de la mariée. Le temps

était superbe; la messe et la cérémonie furent terminées à dix heures.

Charles prit le bras de sa femme, et chacun rentra chez soi. Seulement,

Marianne, son mari et les témoins devaient revenir dîner à la ferme.

Betty se distingua; le repas fut excellent quoique modeste. L'après-midi

se passa joyeusement; on s'amusa à appeler Juliette madame, et, pour la

distinguer de sa soeur, on appela Marianne la vieille madame. Le soir,

après la promenade, Charles et Juliette reconduisirent chez eux M. le

juge de paix et Mme la juge de paix, et rentrèrent à la ferme en faisant

un détour par les champs. Betty servit un petit souper plus soigné que

de coutume, et lorsque Betty et Donald eurent terminé leur repas, eurent

pris leur tasse de café et leur petit verre de whiskey à la santé des

mariés, Charles et Juliette rentrèrent dans leur calme accoutumé.

Excepté cette journée d'extra, rien ne fut changé à leur utile et

heureuse vie; seulement, Juliette s'occupa à former une jeune servante

qui devait remplacer Marianne dans les soins du ménage; Betty se mit à

la tête de la ferme. Donald dirigeait les affaires extérieures, et Betty

exerçait sa juridiction sur la basse-cour, la lingerie, la cuisine et

généralement sur tout ce qui concerne l'intérieur. Tout marcha le mieux

du monde comme par le passé; la ferme prospéra de plus en plus; Charles

l'augmenta par l'acquisition de quelques pièces de terre, prairies et

bois touchant aux siens.

Juliette ne regretta jamais d'avoir confié à Charles le soin de son

bonheur; il ne se relâcha pas un instant de ses soins les plus dévoués,

de ses attentions les plus aimables. Juliette resta douce, aimante et

charmante, comme au jour de son mariage; seulement, le bonheur dont elle

jouissait lui donna plus de gaieté, de vivacité, d'entrain. Elle fut

quelques années sans avoir d'enfant; enfin elle eut un garçon, et deux

ans après une fille; ces enfants font le bonheur de leurs parents; la

fille s'appelle Mary, et elle est tout le portrait de sa mère; Charles

l'aime passionnément. Édouard ou Ned, le garçon, est l'image vivante

du père; Juliette l'idolâtre. Betty continue à ne pas avoir d'enfant.

Marianne en a déjà quatre, trois garçons et une fille. La fille du

juge de paix a épousé un brave garçon des environs; M. Turnip, pour se

consoler du mariage de sa fille, qui mettait de la gêne dans sa maison

à cause des dépenses de M. Old Nick, a demandé et obtenu la main et la

bourse d'une vieille grosse veuve de cinquante ans: elle a dix-huit

mille francs de revenu et elle fait enrager du matin au soir Lucy Old

Nick et M. Old Nick.

Dans le ménage Old Nick, le règne de la femme est fini et celui de 'Old

Nick commence, car c'est le mari qui gronde et c'est la femme qui se

soumet.

Il reste à informer mes jeunes lecteurs que les enfants qui habitaient

la maison de M. Old Nick ont été rendus à leurs parents peu de jours

après la sortie de Charles; le juge, ayant appris le régime cruel auquel

étaient soumis ces enfants, en donna connaissance à l'attorney général.

Une enquête fut ordonnée et eut pour résultat de faire fermer Fairy's

Hall, de mettre en jugement MM. Old Nick et leurs complices, leurs

surveillants et le fouetteur en chef. Trois furent condamnés au

thread-mill; Old Nick y resta deux ans, et les autres en eurent pour six

mois. En sortant de là, Old Nick junior se lança dans des entreprises de

demi-filouteries qui lui réussirent. Le hasard le ramena dans la petite

ville de N..., où il était à peine connu, n'ayant pas quitté Fairy's

Hall pendant le peu de mois qu'il y avait demeuré; sa figure avantageuse

plut à Mlle Lucy Turnip, et nous savons le bonheur qui en résulta pour

les intéressés. Les jeunes époux se querellent encore et se querelleront

toujours.

Donald et Betty achèvent leur heureuse carrière chez l'heureux Charles

et l'heureuse Juliette. Marianne jouit d'un bonheur calme mais assuré;

ses enfants sont beaux et bons; les visites à la ferme de tante Juliette

et d'oncle Charles sont les moments les plus heureux de leur vie à peine

commencée; le petit Édouard et la petite Mary reçoivent leurs cousins et

cousines avec des cris de joie; on court atteler ou seller les ânes, on

se mêle aux travaux des champs; Charles y travaille avec la même ardeur

que Donald et sa bande nombreuse d'ouvriers; Juliette s'assoit à l'ombre

d'un arbre; elle entend les rires et devine les jeux des enfants, elle a

le sentiment intime du bonheur de Charles, et jamais elle ne s'attriste

de ne pas voir ceux qu'elle aime tant: elle trouve que de les entendre,

de les sentir autour d'elle est une bien grande joie dont elle remercie

sans cesse le bon Dieu. Tous les matins, tous les soirs, Charles joint

ses actions de grâces à celles de sa femme, qu'il chérit de plus en

plus. De sorte que nous terminons l'histoire du Bon petit diable en

faisant observer combien la bonté, la piété et la douceur sont des

moyens puissants pour corriger les défauts qui semblent être les plus

incorrigibles. La sévérité rend malheureux et méchant.

La bonté attire, adoucit et corrige.

Nous ajouterons que Minet vit encore, et qu'il affectionne

particulièrement son ancien tourmenteur Charles.

Un bon petit diable · 第 86 / 87 题