Marianne:--Nous apprendrons alors ce que tu ne veux pas nous dire.»

La journée se passa gaiement et dans les occupations accoutumées. Le

soir, le juge vint faire sa visite, et, malgré ses efforts réunis à ceux

de Marianne, il ne put rien tirer de Charles ni de Juliette. Il raconta

que M. Turnip était furieux, mais plus contre sa fille qui avait exigé

cette sotte condition du renvoi de Juliette, que contre Charles, qui

disait-il, ne pouvait honorablement y consentir.

«Et j'ai appris pendant cette scène que la demoiselle avait vingt-six

ans. On m'avait dit vingt. Ils ont voulu revenir sur la condition, mais

j'ai déclaré qu'il était trop tard; que Charles en avait été si indigné

et si fâché, qu'il avait tout rompu; et je les ai laissés se disputant

et la fille pleurant... Charles, mon ami, quand je serai ton cousin par

ma femme, je ne pourrai t'aimer davantage et te vouloir plus de bien que

je ne l'ai fait jusqu'à présent. Tu ne m'as pas nommé la femme que tu

t'es choisie, mais, quelle qu'elle soit, ton choix doit être bon et tu

dois avoir assuré ton bonheur; quant au sien, moi je le connais, je ne

puis en douter.»

Marianne proposa au juge une tasse de thé, qu'il accepta. Pendant

qu'elle était allée la préparer à la cuisine, le juge s'approcha de

Juliette, lui prit les mains, la baisa au front et lui dit d'un air

mystérieux:

«A quand la noce, ma petite soeur? Quand faut-il vous afficher?

--Comment? Quoi? répondit Juliette surprise et rougissant.

Charles, riant:--Ah! ah! Vous avez donc deviné, Monsieur le juge?

Le juge, tendant la main à Charles:--Tout de suite, au premier mot. Et

je ne conçois pas que Marianne n'ait pas eu la pensée que ta future ne

pouvait être que Juliette. Et je vous fais à tous deux mon compliment

bien sincère; bien fraternel, car je serai votre frère, une fois les

deux mariages faits.

Charles:--Vous ne trouvez donc pas que je fasse une folie en épousant ma

bonne, ma chère Juliette?

Le juge:--Folie! l'action la plus sensée, la meilleure de toute ta vie!

Où trouveras-tu une femme qui vaille Juliette?

Charles, serrant les mains du juge:--Cher Monsieur le juge! que je suis

heureux! que vous me faites plaisir en me parlant ainsi! J'avais si peur

qu'on ne blâmât ma pauvre Juliette de remettre le soin de son bonheur

entre les mains d'un jeune fou comme moi!

Juliette:--Charles, ne parle pas ainsi de toi-même. Parce que tu as été

écervelé dans ton enfance, il n'en résulte pas que tu le sois encore.

Trouve dans le pays un homme de ton âge qui mène la vie sage et pieuse

que tu mènes, et qui voudrait épouser comme toi une femme aveugle et

plus âgée que toi, par dévouement et par...

Charles:--Et par l'affection la plus pure, la plus vive, je te le jure

Juliette. Ma vie même te prouve combien cette tendresse est vraie et

profonde.

Le juge:--Chut, mes enfants; j'entends Marianne. Je serai discret,

soyez tranquilles de ce côté.»

Le juge continua à venir tous les soirs à la ferme jusqu'au jour de

son mariage, qui se fit sans pompe et sans festin. Il n'y eut que les

témoins nécessaires et un repas de famille, après lequel Marianne

alla prendre possession de son nouvel appartement, où l'attendait une

surprise préparée par Charles de connivence avec le juge: au milieu de

la chambre, sur une jolie petite table, se trouvait placée une cassette

dont le poids extraordinaire surprit Marianne; elle y trouva en

l'ouvrant un papier sur lequel était écrit:

«Présent de noce de Charles à sa soeur Marianne.»

En enlevant le papier, elle aperçut vingt rouleaux de mille francs. Une

lettre affectueuse accompagnait le présent; Charles lui demandait de

l'aider à se débarrasser de son superflu, en acceptant vingt mille

livres qu'il se permettait de lui offrir.

«J'en ai donné cinquante mille à Juliette, ajouta-t-il; peut-être

devinerez-vous maintenant l'énigme de mon mariage. Vous êtes et vous

serez ma soeur plus que jamais; en m'acceptant pour frère, vous

comblerez mes voeux et ceux de ma bien-aimée Juliette.»

Dans sa surprise, Marianne laissa retomber la lettre.

«Juliette!... Juliette!... C'est Juliette! s'écria-t-elle. Il faut que

je l'apprenne à mon mari! Va-t-il être étonné! Le voici tout juste...

Venez voir, mon ami, quelle découverte je viens de faire! La femme, de

Charles, sera... Juliette! Eh bien, vous n'êtes pas surpris?

Le juge, souriant:--Je l'avais deviné dès que vous m'avez parlé du

mariage arrêté de Charles, ma chère amie! Qui pouvait-il aimer et

épouser, sinon Juliette? la bonne, la douce, la charmante Juliette!

Marianne:--Puisque vous approuvez ce mariage, je n'ai rien à en dire,

mais je ne puis me faire à l'idée de voir Juliette mariée.

Le juge:--Et demain, quand vous les verrez, Marianne, soyez bonne

et affectueuse pour eux; depuis quelque temps vous n'êtes plus pour

Juliette la soeur tendre et dévouée que vous étiez jadis. Et, quant à

Charles, vous étiez tout à fait en froid avec lui.

Marianne:--C'est vrai! Je leur en voulais de s'obstiner à ne pas se

quitter, et de retarder ainsi mon union avec vous. Charles rejetait tous

les partis que je lui offrais, et Juliette refusait de venir demeurer

avec moi chez vous.

Le juge:--Mais nous voici enfin mariés, chère Marianne, et vous n'avez

plus de raison de leur en vouloir.

Marianne, souriant:--Aussi suis-je toute disposée à obéir à votre

première injonction, et à leur témoigner toute ma satisfaction. Nous

irons les voir demain de bonne heure, n'est-ce pas?

Un bon petit diable · 第 82 / 87 题