MARIANNE SE MARIE. TOUT LE MONDE SE MARIE

Le lendemain, Marianne reçut de bonne heure, pendant que Charles et

Juliette étaient à la messe, la visite du juge accompagné de M. Turnip.

La visite fut longue, la conversation animée. Ils se séparèrent

gaiement; mais, après le départ du juge et de M. Turnip, Marianne resta

soucieuse et pensive. Quand Charles et Juliette rentrèrent, ils la

trouvèrent le coude appuyé sur la table devant laquelle elle était

assise, et la main soutenant son front brûlant. Ils lui dirent bonjour

en l'embrassant.

«Charles, dit-elle avec embarras, j'ai à te parler sérieusement, ainsi

qu'à toi, Juliette. Je viens de voir M. Turnip.»

Charles fit un mouvement d'impatience.

«Écoute-moi, je te le demande instamment. Il m'a dit que tu avais

produit l'impression la plus favorable sur sa fille et sur lui-même;

seulement, Lucy a une très grande vivacité de sentiment, et, par

conséquent, elle serait disposée à la jalousie.

--Ah! ah! dit Charles en souriant.

--Elle craindrait que..., que Juliette... ne te prît trop de temps. .

Que ces habitudes... de soins, d'affection... ne..., je ne sais comment

t'expliquer...

Charles:--Ne cherchez pas, ma bonne Marianne; je vais finir votre

phrase. Ne la fissent enrager, et alors elle demande que je chasse

Juliette, et que je rompe ainsi mes vieilles relations d'amitié.

Marianne, indignée:--Comme tu dis ça, Charles! Brutalement,

grossièrement!

Charles:--N'est-ce pas comme je vous le dis? Ne vous a-t-on pas parlé de

me séparer de Juliette?

Marianne:--Séparer, oui; mais pas chasser, comme tu le dis.

Charles, vivement:--- Séparer ou chasser est tout un. Vous connaissez ma

vive affection pour Juliette; vous devinez ma répulsion pour ces gens

qui osent me faire une proposition pareille, et je n'ai pas besoin de

vous dicter ma réponse. Faites-la vous-même; venant de moi, elle serait

blessante, car je ne pourrais dissimuler mon indignation et mon mépris.

Et, à présent, parlons d'autres choses. A quand votre mariage? Avez-vous

arrangé vos affaires avec le juge?

Marianne, embarrassée:--Mais non, M. Turnip était là; nous étions

seulement convenus que Juliette se transporterait là-bas avec moi, et

qu'on la mettrait dans la chambre de Sidonie, la fille du juge, pour

avoir quelqu'un près d'elle.

Charles, avec ironie:--Arrangement excellent pour tout le monde, excepté

pour la pauvre Juliette.

Marianne:--Juliette eût été très bien là-bas. N'est-ce pas, Juliette?

Juliette:--Je ne serai bien nulle part hors d'ici.

Marianne:--Je ne te connais plus, Juliette; tu deviens sotte et égoïste.

Juliette rougit; les larmes lui vinrent aux yeux. Charles se leva avec

violence, et s'adressant à Marianne:

«Ne répétez jamais la calomnie que vous venez d'inventer! Je ne veux pas

qu'on insulte Juliette! Trop douce et trop dévouée pour se défendre,

elle est sous ma protection, ma protection exclusive; elle est maîtresse

de ses actions, et personne n'a droit sur elle.

Marianne, avec ironie:--Elle est assez âgée pour cela! Je le sais bien.

Charles, irrité:--Pas si âgée que la fille sans coeur que vous voudriez

me faire épouser.»

Marianne fait un mouvement de surprise.

«Pensez-vous que j'ignore qu'elle a vingt-six ans? Je le savais avant

que vous me l'eussiez nommée.

Marianne, fâchée:--Je ne cherche plus à te la faire épouser! Je ne te

ferai plus épouser personne! Tu vivras et tu mourras garçon; tant pis

pour toi. Quand tu seras vieux, tu viendras chercher chez moi un refuge

contre l'ennui.

Charles, adouci et souriant: Je ne redoute pas l'ennui, Marianne; je

serai comme vous, en famille; j'aurai une femme et des enfants qui me

feront la vie heureuse que je cherche.

Marianne, étonnée:--Tu veux donc te marier, à présent?

Charles:--Certainement, plus que jamais.

Marianne:--Je n'y comprends rien; avec qui donc?

Charles:--Vous le saurez quand nos bans seront publiés, dans quinze

jours.

Marianne:--Et Juliette le sait? Elle connaît ta future? Elle est

contente? Elle restera chez toi?

Charles:--Parfaitement, elle la connaît, elle est très contente, elle ne

me quittera qu'à la mort.

Marianne:--C'est-il vrai, Juliette? Tu es réellement satisfaite? Tu

vivras avec Charles et sa femme?

Juliette:--C'est très vrai, Marianne; je suis heureuse comme je ne

l'ai jamais été; et je resterai chez Charles tant que le bon Dieu le

permettra.»

Marianne restait ébahie, Juliette souriait, Charles riait et ne pouvait

tenir en place.

Marianne:--C'est incroyable! Impossible de deviner.. .Et tu te maries

bientôt?

Charles:--Huit jours après vous, pour régulariser la position de

Juliette, d'après vos observations...

Marianne:--Ah! Tu as donc reconnu que j'avais raison?

Charles:--Oui! Vous aviez raison, et j'ai immédiatement tout arrangé.

C'est pourquoi vous nous avez trouvés, hier soir, Juliette et moi,

causant encore quand vous êtes rentrée.

Marianne:--Mais tu ne sors jamais! Quand vois-tu ta future?

Charles:--Je sors tous les jours au moins deux fois, et longtemps.

Marianne:--Oui, mais pas seul; avec Juliette!

Charles:--Puisque Juliette est dans le secret, je n'ai pas besoin de me

cacher d'elle.

Marianne:--C'est étonnant!... J'ai beau chercher... Betty le sait-elle?

Charles:--Elle n'en sait pas un mot; je ne lui en ai jamais parlé; vous

n'aurez rien à apprendre de ce côté.

Marianne:--Je suis bien aise que tu te maries! Mais tu te maries

drôlement. Je n'ai jamais entendu parler d'un mariage mené et décidé de

cette façon... Et la future restant à l'état d'invisible!... C'est drôle

tout cela. M'autorises-tu à en parler au juge?

Charles:--A lui, oui, mais pas à d'autres.

Marianne:--Puis-je parler de sa fortune? Qu'est-ce qu'elle a?

Un bon petit diable · 第 79 / 87 题