LES INTERROGATOIRES; CE QUI S'ENSUIT

Quand la visite fut terminée, M. Turnip interrogea sa fille sur

l'opinion qu'elle avait de Charles.

Lucy:--Il est très bien, mais il ne me plaît pas.

Monsieur Turnip:--Pourquoi cela? Il est beau garçon; il a de l'esprit,

il est gai, aimable.

Lucy:--C'est possible; mais il sera un détestable mari.

Monsieur Turnip:--Qu'est-ce que tu dis donc? Tu oublies le bien qu'on en

dit de tous côtés.

Lucy:--Je ne dis pas non; il peut être admirable de vertus et de

qualités, mais je ne voudrais jamais accepter un mari pareil.

Monsieur Turnip:--Ah bien! tu es joliment difficile! Qu'as-tu à lui

reprocher?

Lucy:--Cette petite aveugle qu'il promène, qu'il soigne, de laquelle il

est constamment préoccupé, et qu'il voudra continuer à mener comme un

vrai chien d'aveugle.

Monsieur Turnip:--Mais c'est très bien, ça; c'est elle qui l'a élevé; il

est reconnaissant, ce garçon! Je n'y vois pas de mal, au contraire.

Lucy:--D'abord, elle ne peut pas l'avoir élevé, car elle a l'air

beaucoup plus jeune que lui qui a vingt-trois ans; avec ça qu'elle est

fort jolie et qu'elle est toujours occupée de lui.

Monsieur Turnip:--Occupée de lui! Je le crois bien; cette pauvre petite

qui est aveugle: il faut qu'elle appelle sitôt qu'elle a besoin de

quelque chose. Serais-tu jalouse d'une aveugle, par hasard?

Lucy, avec humeur:--D'abord, je ne suis pas jalouse, parce que cela

m'est bien égal; mais si je voulais encourager le désir que vous m'avez

exprimé de la part de Mlle Marianne et de M. Charles, j'exigerais avant.

tout qu'on fît partir cette petite et qu'on ne la laissât jamais rentrer

dans la maison. A cette condition, je consentirais à faire connaissance

plus intime avec M. Charles, et peut-être l'accepterais-je pour mari.

Monsieur Turnip: Et tu feras bien! Tu as déjà vingt-six ans, sans qu'il

y paraisse. Grande majorité, Lucy, grande majorité!

Lucy, fâchée:--Il est inutile de le crier sur les toits, mon père; vous

parlez tout haut comme si nous habitions un désert.

Monsieur Turnip:--Voyons, voyons, ne te fâche pas; j'en parlerai demain

à Mlle Marianne et à M. le juge de paix, et je te dirai ce qu'ils auront

répondu.»

Lucy se rassura et reprit sa bonne humeur, ne doutant pas que Juliette

ne lui fût sacrifiée.

Pendant ce temps Marianne interrogeait Charles.

«Eh bien, Charles, comment la trouves-tu?

--Très jolie, très gracieuse, répondit Charles sans hésiter.

Marianne:--Ah! enfin tu en trouves une à ton gré... Et le père?

Charles:--Beaucoup; il a l'air d'un excellent homme!»

Marianne était radieuse.

Marianne:--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, Charles;» pouvons

donc espérer de te voir marié.

Charles:--Pas avec cette femme-là, toujours.

Marianne fait un bond:--Comment? Mais qu'est-ce que tu disais donc?

Charles, riant:--Quoi? Je disais qu'elle était jolie et gracieuse; cela

veut-il dire que j'en ferais ma femme? Suis-je condamné à épouser toutes

les femmes jolies et gracieuses?

Marianne:--Mon Dieu, mon Dieu, ce garçon me fera mourir de chagrin!...

Mais, Charles, mon bon ami, écoute-moi! Tu as vingt-trois ans, moi, j'en

ai trente-quatre; voici bientôt deux ans que M. le juge me demande en

mariage, et que j'attends, pour lui fixer le jour, que toi-même tu te

maries: je ne puis pourtant pas passer ma vie à attendre?»

Charles:--Mais, ma pauvre Marianne, pourquoi attendez-vous? Pourquoi

faut-il que je me marie pour que vous vous marriez?

Marianne:--A cause de Juliette, tu vois bien. Elle ne veut te quitter ni

pour or ni pour argent; tant que je suis chez toi, que Juliette y reste

aussi, personne n'a rien à dire. Mais quand je serai partie, Juliette ne

peut pas Rester seule avec toi; il faut que tu te maries pour la garder.

Charles, impatienté:--Elle ne sera pas seule; Betty et Donald vivent

avec nous.

Marianne:--Mais c'est impossible! On en jasera.

Charles, irrité:--Eh bien! si l'on jase, je m'arrangerai pour faire

taire les mauvaises langues.

Marianne, avec ironie:--Ce serait une jolie affaire! Rétablir une

réputation à coups de fourche ou de bâton. Bien trouvé. Ça sent encore

l'époque de la Mac'Miche!

Charles, avec colère:--Mac'Miche ou non, je ne permettrai à personne de

dire ni de penser mal de Juliette.

Marianne:--Tu diras ce que tu voudras, tu feras comme tu voudras, tu

es en âge de raison aussi bien que Juliette; mais moi, je suis lasse

d'attendre, et je vous préviens tous les deux que d'ici à quinze jours

je serai mariée avec M. le juge de paix.

--Charles, l'embrassant:--Je vous souhaite bien du bonheur, Marianne;

vous avez été très bonne pour moi, et c'est ce que je n'oublierai

jamais. Et toi, Juliette, tu ne dis rien à Marianne?

Juliette, s'essuyant les yeux:--Que veux-tu que je dise, Charles? Je

suis désolée de causer de la peine à ma soeur, d'amener des discussions

entre toi et elle; mais que puis-je faire? Aller demeurer chez le juge?

Cela m'est impossible! Et où irais-je, si ce n'est chez toi?»

Marianne impatientée quitta la salle.

Charles, s'asseyant près de Juliette:--C'est bien mon avis aussi; tu

vivras chez moi, ce qui veut dire chez toi, avec Betty qui t'aime,

avec Donald qui t'aime, et si, comme dit Marianne, on trouve la chose

mauvaise, alors... alors, Juliette, tu feras comme Marianne, tu te

marieras.

Juliette:--Moi, me marier? Moi aveugle? Moi, à vingt-quatre ans, presque

vingt-cinq?

Charles:--Tout cela n'empêche pas de se marier, Juliette.

Juliette:--Non, mais tout cela ne permet à aucun homme de me prendre

pour sa femme.

Charles:--J'en sais un qui te connaît, qui t'aime, qui n'ose pas te

demander, parce qu'il craint d'être repoussé, et qui verrait tous ses

voeux comblés si tu l'acceptais.

Juliette:--Je n'en veux pas, Charles, je n'en veux pas. Je te supplie,

je te conjure de ne plus m'en parler, ni de celui-ci ni d'aucun autre.

Charles:--Je ne t'en parlerai plus, à une seule condition: c'est que tu

me diras avec confiance, avec amitié, pourquoi tu n'en veux pas.

«Juliette, hésitant:--Tu veux que je te le dise? Mais... je ne sais

pourquoi, j'aimerais mieux ne pas te le dire.

Charles:--Non, Juliette, il faut que tu me le dises: c'est nécessaire,

indispensable pour ma tranquillité, pour mon bonheur.

Juliette:--Alors, pour toi, pour ton bonheur, je te dirai le motif qui

me rendrait tout mariage odieux. Je refuse l'homme dont tu me parles et

tous les hommes qui pourraient vouloir de la pauvre aveugle, pour ne pas

te quitter, pour vivre près de toi, pour n'aimer que toi.

Charles:--Et moi, ma Juliette, je refuse et je refuserai toute femme qui

pourrait vouloir de moi, pour ne pas te quitter, pour vivre près de toi,

pour n'aimer que toi.»

Juliette poussa un cri de joie et saisit les mains de Charles.

Charles: Écoute-moi encore, Juliette. Je n'ai pas, fini. Il y aura une

modification nécessaire à notre vie; jusqu'ici tu as été mon amie, ma

soeur; dorénavant il faut que tu sois mon amie... et ma femme.

Juliette:--Ta femme! ta femme! Mais, Charles, tu oublies que je suis

aveugle, que j'ai deux ans de plus que toi!

Charles:--Que m'importe que tu sois aveugle; c'est ta cécité qui m'a

d'abord attaché à toi; c'est elle qui m'a fait aimer de toi à cause des

soins que je t'ai donnés! Et quant à tes deux années de plus que les

miennes, qu'importe, si tu restes pour moi plus jeune et plus charmante

que toutes les femmes qu'on m'a proposées; et puis, Marianne voulait me

faire épouser cette petite de tout à l'heure! Elle a un an de plus que

toi, Betty me l'a dit; elle en est certaine... Tes objections sont

levées, ma Juliette; maintenant décide de mon sort, de notre vie.»

Au lieu de répondre, Juliette tendit ses deux mains à Charles, qui les

baisa avec émotion. Ils gardèrent quelque temps le silence.

«Qui aurait pu deviner un pareil dénouement dit enfin Charles, quand

je faisais cinquante sottises, quand tu me grondais, quand je n'étais

devant toi qu'un pauvre petit garçon? Qui aurait pu deviner que ce petit

diable serait aimé de toi, serait ton ami, ton mari?

Juliette, riant:--Et qui aurait pu deviner que ce petit diable

deviendrait le plus sage, le plus excellent, le plus dévoué des hommes;

qu'il saurait dominer l'impétuosité de son caractère pour se faire

l'esclave de la pauvre aveugle, et qu'il lui donnerait le bonheur auquel

elle ne pouvait prétendre, celui d'être aimée pour elle-même, et d'unir

sa vie à celui qu'elle aime par dessus tout, après Dieu.»

Ils causèrent longtemps encore; et quand Marianne rentra, elle les

trouva comme elle les avait quittés, causant gaiement... de leur avenir

qu'elle ignorait. Ils étaient convenus de ne rien dire à Marianne; tous

deux étaient libres de leurs actions; Juliette avait déjà souffert du

refroidissement de sa soeur à son égard, depuis qu'elle avait refusé de

la suivre chez le juge: elle avait ainsi retardé ce mariage que Marianne

désirait vivement; elle craignait que sa soeur ne fît naître des

difficultés pour le sien, qu'elle ne blâmât Charles d'épouser une

aveugle, une femme plus âgée que lui. Charles partageait les défiances

de Juliette, et ils résolurent de ne faire connaître leur mariage que

lorsque celui de Marianne serait accompli. Ils ne lui parlèrent donc pas

de ce qu'ils venaient de décider.

Marianne:--Pourquoi te couches-tu si tard, Juliette? Il va être dix

heures! C'est ridicule!

Charles:--En quoi, ridicule? Nous ne gênons personne. Vous n'étiez pas

encore rentrée, et Betty et Donald sont couchés depuis longtemps.»

Marianne les regarda avec indignation et se retira chez elle.

Juliette, se levant:--Marianne a raison; il est tard. Je dois aussi me

coucher, Charles. Ramène-moi dans ma chambre; Marianne m'a oubliée. A

demain, mon ami.

Charles:--Il n'y a pas de danger que je t'oublie, moi, ma Juliette. A

demain. Te voici chez toi.»

Charles la quitta; ni lui ni Juliette n'oublièrent, avant de se coucher,

de rendre grâces à Dieu de l'avenir si plein de calme et de bonheur

qu'il leur avait enfin assuré.

Un bon petit diable · 第 77 / 87 题