Charles s'assit en face du lit de la malheureuse folle et réfléchit. Il
se souvint des nombreuses vengeances qu'il avait exercées contre elle,
de la joie qu'il avait éprouvée en lui parlant de ses cinquante mille
francs; et en observant le bouleversement que cette révélation avait
opéré dans l'esprit de Mme Mac'Miche, il se souvint des représailles
auxquelles il s'était livré à chaque injustice ou violence dont il avait
été victime. Il se souvint des conseils sages et modérés de la bonne
Juliette, et il regretta de les avoir repoussés. Le délire, l'agonie
de cette méchante femme, éveillèrent des remords dans cette âme
naturellement droite et bonne. Il s'accusa d'avoir provoqué ce délire en
lui faisant croire à ses relations avec les fées.
Il se repentit et il pleura. Après avoir pleuré, il pria; agenouillé
près du lit de cette femme dont la bouche vociférait des imprécations,
il pria pour elle, pour lui-même; il implora le pardon du bon Dieu pour
elle et pour lui.
Quand Marianne vint savoir des nouvelles de sa cousine Mac'Miche, elle
trouva Charles priant et pleurant encore. Surprise et effrayée, elle le
releva.
«Qu'as-tu, mon Charlot? Est-elle morte? Où est Betty? (Mme Mac'Miche
était étendue pâle et sans mouvement; son délire avait cessé.)
Charles:--Elle vit encore mais elle dit des choses horribles! Elle
demande son or, elle crie au voleur, elle blasphème contre le bon Dieu.
Et je priais pour elle... et pour moi qui ai contribué à la mettre dans
ce terrible état. Je ne sais où est Betty. Quand je suis entré, ma
pauvre cousine était seule et en délire.
Marianne:--Pauvre Charlot! Tu as bon coeur! C'est bien d'avoir prié pour
elle! Tu avais été si malheureux chez elle!
Charles:-Mais je l'ai tant fait enrager de moitié avec Betty! Je crains
d'avoir contribué à sa maladie.
Marianne:--Si tu as contribué à sa maladie, tu vas contribuer à sa
guérison par les soins que tu lui donneras. Où comptais-tu aller en
sortant d'ici?
Charles:--Chez Juliette, qui est seule depuis longtemps, et que je
devais rejoindre dans une demi-heure.
Marianne:--Eh bien, mon ami, pour commencer ton expiation, avant de
rentrer, va chercher le médecin; tu lui diras que je l'attends ici; et
tu lui expliqueras l'état dans lequel tu as trouvé ta cousine.
Charles:--Oui, Marianne, j'y cours... Pauvre femme, dit-il en jetant un
dernier regard sur Mme Mac'Miche, comme elle est affreuse! Quel rire
méchant elle a! Tenez, elle ouvre les yeux! Voyez comme elle les roule!
Marianne:--Il est certain qu'elle a le regard... d'un diable, pour dire
les choses telles qu'elles sont... Oui, tu as raison... Pauvre femme!...
Que Dieu daigne la prendre en pitié! Je la crois bien malade; et
peut-être après le médecin faudra-t-il le prêtre.»
Charles courut sans reprendre haleine jusque chez le médecin, auquel il
expliqua la position alarmée de Mme Mac'Miche et l'attente de sa cousine
Marianne.
Le médecin hocha la tête, et dit qu'il la considérait comme perdue par
suite de l'exaltation où la mettait la restitution des cinquante mille
francs opérée par le juge de paix; il promit d'y retourner dès que son
souper serait fini.
Charles se retira fort triste et se reprochant amèrement d'avoir
provoqué cette restitution par sa lettre à M. Blackday. En rentrant, il
ouvrit lentement la porte, et vint prendre place près de Juliette.
«C'est toi enfin, mon bon Charles! dit Juliette dès qu'il eut ouvert la
porte. Comme tu as été longtemps absent! Que s'est-il donc passé? Tu es
triste, tu ne me dis rien.
Charles:--Je suis triste, il est vrai, Juliette; ma pauvre cousine est
bien mal, et j'ai des remords d'avoir contribué à sa maladie par
les peurs que je lui ai faites, les contrariétés que je lui ai fait
supporter, et par-dessus tout par la part que j'ai prise dans la
démarche du juge, il lui a enlevé ce qu'elle avait à moi. Le médecin
dit que c'est ça qui lui a donné le délire, la fièvre, ce qui la tuera
peut-être! Et c'est moi qui aurai causé sa mort. J'ai bien prié le bon
Dieu pour elle et pour moi, Juliette!
Juliette:--Oh! Charles, que je suis heureuse de t'entendre parler ainsi!
Quel bien me fait ce retour sérieux à de bons sentiments! Je l'avais
tant demandé pour toi au bon Dieu!... Tu pleures, mon bon Charles? Que
Dieu bénisse ces larmes et celui qui les répand.»
Charles pleurait en effet; il se jeta au cou de Juliette, qui mêla ses
larmes aux siennes; et il pleura quelque temps encore pendant que son
coeur priait et se repentait.
Juliette:--Charles, prends mon Imitation de Jésus-Christ, et lis-en un
chapitre; cela nous fera du bien à tous les deux.»
Charles obéit et lut avec un accent ému un chapitre de ce livre
admirable. Quand il eut fini, il se sentit remis de son trouble.
Juliette était calme.
«Sais-tu, lui dit-elle, que lors même que tu n'aurais rien dit, rien
demandé de la fortune que t'a laissée ton père, Marianne en avait déjà
parlé au juge; et pendant que tu étais dans ton affreux Fairy's Hall,
ils en avaient parlé sérieusement: Marianne avait remis au juge le reçu
de Mme Mac'Miche, et M. Blackday s'était croisé avec une lettre du juge
qui lui demandait des renseignements sur les sommes qui t'appartenaient
et que retenait injustement ta cousine. Ainsi, tu vois que tu ne lui as
fait aucun mal, et que tu ne dois avoir aucun remords.
Charles:--Dieu soit loué! Merci, Juliette, de ce que tu m'apprends! Quel
poids tu enlèves de dessus mon coeur!»
Charles baisa la main de Juliette qu'il tenait dans les siennes.
Juliette:--Elle est donc plus malade, cette pauvre femme?
Charles:--Marianne la trouve très mal puisqu'elle a parlé du prêtre
après le médecin. Elle a un affreux délire; et la pauvre malheureuse ne
parle que de son or; c'est pénible à entendre!
Juliette:--Voilà les avares! ils aiment tant leur or qu'ils n'ont plus
de coeur pour aimer le bon Dieu ni les hommes.»
Quelqu'un frappa à la porte; Charles alla ouvrir. C'était Betty et le
charretier Donald.
Charles:--Te voilà donc enfin, Betty! Où étais-tu? Marianne est près de
ma cousine Maè'Miche, qui est très mal.
Betty:--Je le crois bien, qu'elle est mal, après ce qui est arrivé! M.
le juge est venu reprendre la clef de la caisse, pour que personne ne
pût y toucher pendant la maladie de Mme Mac'Miche. Ne voilà-t-il pas
qu'il aperçoit les rouleaux d'or qu'elle tenait dans ses mains? Vu son
état, M. le juge craint qu'elle ne les perde, que quelqu'un ne les lui
prenne; quand elle voit que M. le juge et l'autre monsieur vont ouvrir
la caisse, elle crie comme une possédée; le juge, qui ne se trouble pas
si facilement, revient près d'elle pour lui enlever ses rouleaux et les
remettre dans la caisse; elle se débat et crie de toute la force de ses
poumons. L'autre monsieur venant en aide à M. le juge, ils parviennent à
lui arracher son or, qu'ils enferment dans la caisse et en emportent la
clef. A partir de ce moment elle est devenue folle furieuse. Elle me
faisait peur, savez-vous? Je me suis dit que jamais je ne passerais la
nuit seule près de cette forcenée qui appelait les fées à son secours,
et qu'il me fallait une société, un quelqu'un. J'ai couru de droite et
de gauche sans trouver personne qui voulût bien me rendre ce service. Je
me désolais, j'en pleurais, lorsque j'ai rencontré ce bon M. Donald, qui
veut bien, lui; seulement, nous venions voir Mlle Marianne pour qu'elle
fasse prix avec M. Donald pour le temps qu'il passera près de la cousine
Mac'Miche.
Juliette:--Vous trouverez Marianne près de ma cousine; elle y est depuis
que Charles est allé chercher le médecin.
Betty:-Tiens! elle est donc plus mal, qu'on a été au médecin?
Juliette:--Charles dit que Marianne la trouve très mal.
Betty:--Allons-y tout de suite, Monsieur Donald. Ces dames vous payeront
bien, soyez tranquille.
Donald:--Oui, si ce n'est pas votre bourgeoise qui paye.
Betty:--Non, non, ça s'arrangera. Au revoir, la compagnie.
Betty et Donald furent bientôt remplacés près de Charles et de Juliette
par Marianne, qui leur dit que le médecin était fort inquiet, qu'il
avait fait un forte saignée, laquelle n'avait encore amené aucun
soulagement; il trouvait que l'idée de Charles, de lui faire tenir de
l'or dans ses mains, avait été excellente et avait déjà ramené du calme;
mais il craignait beaucoup que l'enlèvement violent de cet or n'amenât
les plus funestes résultats.
«Betty vient d'arriver, ajouta Marianne, avec un charretier de ses amis
pour veiller la cousine cette nuit, la soulever, la faire changer de
position et surtout pour rassurer Betty elle-même, qui a une peur
affreuse de tout ce que dit la cousine et des cris qu'elle pousse sans
cesse. Et maintenant, continua Marianne, Charles va m'aider à préparer
le souper; notre, journée a été toute dérangée depuis onze heures... Tu
es pale, ma pauvre Juliette. Veux-tu faire une petite promenade avec
Charles pendant que je mettrai le couvert?»
Juliette ayant accepté l'offre de sa soeur, Charles l'emmena.
«Si nous allions passer quelques instants à l'église, Charles? veux-tu?
Et nous irons de là chez M. le curé pour lui faire connaître l'état de
notre malheureuse cousine, et lui demander d'aller la voir.
--Avec plaisir, Juliette; je prierai mieux à l'église que chez ma
cousine Mac'Miche.»
Ils y allèrent et rencontrèrent en sortant l'excellent curé, qu'ils
informèrent de l'état de Mme Mac'Miche.
«Je vais y aller, dit-il; j'y passerai la nuit s'il le faut, mais je ne
la laisserai pas mourir sans sacrements.»
Charles et Juliette abrégèrent leur promenade, parce que Charles ne
voulait pas laisser Marianne tout préparer à elle seule, pour leur
souper. Après le repas vint le coucher; on s'aperçut, au dernier moment,
qu'on n'avait pas de lit pour Charles. Il proposa de coucher sur deux
ou trois chaises, mais Juliette s'y refusa absolument; elle coucha
avec Marianne, et abandonna son lit à Charles, malgré une résistance
désespérée.