Ces messieurs rentrèrent chez Marianne. où ils trouvèrent Mme Mac'Miche
revenue de son évanouissement, mais d'une pâleur livide. En apercevant
les rouleaux d'or que le juge de paix remit à Marianne, elle se dressa
en poussant un rugissement comme une lionne à laquelle on arrache ses
lionceaux, et retomba aux pieds du juge de paix.
«Malheureusement créature! dit-il en la regardant avec dégoût. L'amour
de l'or et le chagrin d'en perdre une partie sont capables de la faire
mourir. Qu'allez-vous en faire, Marianne?
Marianne:--Si vous vouliez bien vous en charger, Monsieur le juge? Ici
nous n'avons pas de place; impossible de la garder.
Le juge:--Où est Betty? Si on pouvait l'avoir, elle consentirait bien,
je pense, à soigner son ancienne maîtresse.
Charles:--Betty est restée chez sa coeur, la blanchisseuse.
Marianne:--Veux-tu aller la chercher, Charlot? Elle s'établirait chez la
cousine Mac'Miche...
Charles:--J'y cours;... mais... si j'emmenais la pauvre Juliette, qui
est si pale: l'air lui fera du bien.
Juliette:--Oh oui! mon bon Charles, emmène-moi! Je suffoque! J'ai besoin
d'air et de mouvement.»
Charles passa le bras de Juliette sous le sien, et ils allèrent ensemble
proposer a Betty de reprendre son service chez Mme Mac'Miche. Betty
refusa d'abord, puis elle céda aux instances de Charles et de Juliette.
«Écoute, lui dit Charles, en la soignant tu feras un acte de charité,
et tu y seras bien plus agréablement, puisque nous sommes riches a
présent et que tu ne manqueras de rien. D'ailleurs, si elle est trop
méchante, si elle t'ennuie trop, tu t'en iras et tu viendras chez nous
ou chez ta soeur.
Ces raisons décidèrent Betty; elle les accompagna chez Marianne. En
route ils rencontrèrent le charretier qui avait eu jadis une bataille
avec Mme Mac'Miche et qui était resté dans le pays; Betty lui demanda
de vouloir bien l'aider à transporter sa maîtresse chez, elle. Il
entra donc chez Marianne, pendant que Charles, qui redoutait de mettre
Juliette en présence de Mme Mac'Miche, lui proposa de continuer leur
promenade en dehors du bourg.
«Bien le bonjour, Madame, dit le charretier en entrant. C'est-y ça la
bourgeoise qu'il faut ramener chez elle? Qu'est-ce qu'elle a donc? Elle
est blanche comme un linceul. On dirait d'une morte!
Betty:--Non, non, elle n'est pas morte, allez. Est-ce que les méchantes
gens meurent comme ça! Le bon Dieu les conserve pour leur donner le
temps du repentir; et puis pour la punition des vivants.
Le charretier:--Voyons, faut-il que je l'emporte?
Betty:--Oui, si vous voulez bien; elle n'est pas lourde, je pense; elle
vit d'air, par économie. Le charretier, riant:--Et si elle revient, et
qu'il lui prenne envie de me battre, en répondez-vous?
Betty, riant aussi:--Oh! moi, je ne réponds de rien; c'est à vous à vous
garer.
Le charretier, de même:--Ah mais! dites donc! c'est que je ne voudrais
pas sentir ses ongles sur ma peau! Moi, d'abord je lâche, ni une ni
deux; au premier coup de poing je la fais rouler par terre!
Betty:--Vous ferez comme vous voudrez; ça vous regarde.