CHARLES FAIT SES CONDITIONS IL EST DÉLIVRÉ

La journée se termina sans accidents et sans nouveaux méfaits de l'homme

noir ni des fées. Le lendemain, grand jour des révélations de Charles,

Old Nick prévint les enfants que si les coupables n'étaient pas nommés à

midi, les retenues et les exécutions commenceraient. Pendant l'étude de

neuf heures. Charles demanda la permission de sortir. Boxear, devinant

le projet de Charles, accorda la permission. Les élèves, qui le

connaissaient mieux encore que Boxear, se montraient agités; ils

tremblaient pour le malheureux Charles, et ils éprouvaient une certaine

reconnaissance du sentiment généreux qui le portait à s'accuser pour

disculper ses camarades.

Charles se dirigea vers le cabinet de M. Old Nick.

«M'sieur? dit-il en entrant.

Old Nick:--Qu'est-ce que c'est? Que veux-tu?

Charles:--M'sieur, aucun des élèves ne veut parler, personne ne veut

vous indiquer les coupables; alors j'ai pensé que ce n'était pas bien,

que vous deviez, comme chef de la maison, connaître les noms de ceux qui

troublent l'ordre ici. Je me suis donc décidé à tout vous dire, M'sieur,

mais à une condition.

Old Nick:--Comment? Des conditions, à moi?

Charles:--Oui, M'sieur, à vous; une condition, une seule, sans laquelle

je ne dirai rien.

Old Nick:--Je saurai bien te faire parler, petit drôle.

Charles:--Oh! Monsieur, si je ne veux rien dire, personne ne me fera

parler; vous me tueriez avant d'obtenir de moi une parole.»

Old Nick regarda Charles avec surprise; son air calme et décidé lui fit

comprendre qu'avec un caractère de cette trempe on n'arrivait à rien par

la violence. Il réfléchit un instant.

Old Nick:--Et quelle est cette condition?

Charles:--Il faut, Monsieur, que vous juriez de par les fées, et sur

le salut de votre maison, que vous n'infligerez aux coupables aucune

pénitence corporelle, aucune autre punition que de les chasser

immédiatement de votre maison. Cette dernière clause est indispensable

pour la sécurité de votre intérieur, car les coupables ont bien d'autres

tours dans la tête dont les résultats pourraient être très fâcheux.»

Old Nick était embarrassé; renoncer à la punition de faits aussi

énormes, était déroger à la discipline terrifiante de sa maison et

ébranler la soumission si péniblement obtenue. Ignorer l'auteur des

dernières abominations qui s'étaient commises, garder des êtres aussi

entreprenants et aussi irrespectueux, c'était prêter les mains à la

décadence, à la honte de sa maison; viendrait un jour où les enfants,

perdant toute crainte, toute retenue, exerceraient des représailles

terribles, maltraiteraient peut-être les surveillants et lui-même. Il

perdrait alors le profit qu'il tirait des pensions payées pour ces

enfants qu'il ne pourrait garder. Il se décida donc à accorder à

Charles ce qu'il demandait, quelque répugnance que lui inspirât cette

concession.

«Je t'accorde ce que tu exiges de moi, dit-il enfin.

Charles:--Voulez-vous l'écrire, M'sieur?

---Insolent! s'écria Old Nick, poussé à bout.

Charles:--Ce n'est pas par insolence, M'sieur, c'est pour les camarades

ce que j'en fais. Vous comprenez, M'sieur, que vis-à-vis d'eux ma

position est délicate, et que je leur dois de les tranquilliser pour les

coupables sur les suites de ma révélation.

Old Nick:--C'est bon! donne-moi une feuille de papier.

Charles:--Voilà, M'sieur... N'oubliez pas, M'sieur, s'il vous plaît, que

vous devez mettre: Je jure de par les fées et sur le salut de ma maison.

Old Nick, avec humeur:--Je le sais; tu me l'as déjà dit.

Et il écrivit: «Je jure de par les fées et sur le salut de ma maison de

n'infliger d'autre punition aux élèves coupables que doit me dénoncer

Charles Mac'Lance, que celle d'une expulsion immédiate, m'engageant à ne

faire grâce à aucun prix et à opérer l'expulsion dans les deux heures

qui suivront la révélation.

«Fait à Fairy's Hall, ce 9 août, fête de saint Amour, à neuf heures

demie du matin, par moi,

«Pancrace-Babolin-Zéphir-Rustique Old Nick.»

---Tiens; tu es satisfait, je pense. Et maintenant, le nom des

coupables.

Charles:--Pardon, Monsieur; encore cinq minutes; je vais porter ce

papier à qui de droit et je reviens.»

Old Nick voulut s'y opposer, mais il réfléchit que Charles n'avait aucun

intérêt à ne pas achever sa révélation, et que ce papier ne pouvait

servir qu'à ceux pour lesquels il était écrit. D'ailleurs Charles était

parti si lestement qu'il eût été impossible de l'arrêter. Il fut exact;

cinq minutes après il était de retour, après avoir remis le papier à

Betty en lui expliquant que c'était sa garantie contre les mauvais

traitements cruels dont avaient été menacés les coupables.

«Je te le donne, dit-il pour qu'il ne prenne pas fantaisie au vieux Old

Nick de le détruire en me l'arrachant des mains.

--Eh bien! dit Old Nick avec humeur, parleras-tu enfin?

Charles:--Oui, Monsieur, je suis prêt... Le coupable de tout ce qui

s'est fait depuis quelques jours, c'est... moi, Monsieur.

--Toi! toi! s'écria M. Old Nick en sautant de dessus son fauteuil et en

regardant Charles avec une stupéfaction profonde. Toi!

Charles:--Oui, Monsieur, moi seul.

Old Nick:--C'est impossible! tu mens.

Charles:--Non, Monsieur, je dis vrai, très vrai! Moi seul ai tout

inventé et tout exécuté.

Old Nick:--Comment, c'est-il possible?

Charles:--Je vais tout vous expliquer, Monsieur, à commencer par la

cloche.

Old Nick:--La cloche! C'était toi qui empêchais de sonner? Mais je te

répète que c'est impossible; on t'aurait vu, entendu; d'ailleurs comment

empêcher une cloche de sonner?»

Charles sourit et commença ses explications. L'audace de la conception,

de l'exécution, la simplicité des moyens, surprirent tellement le vieux

Old Nick, que, malgré son indignation, sa colère, il n'interrompit

pas une fois le récit de Charles; ses narines gonflées, son visage

empourpré, indiquaient la colère toujours croissante, la rage qui

bouillonnait dans sa tête et dans toute sa personne.

Quand Charles eut fini, Old Nick lui dit avec fureur:

«Je crois, en vérité, brigand! scélérat! que si tu ne m'avais extorqué

la promesse que j'ai signée, je t'aurais mis en pièces moi-même, de ma

main. Mais j'ai signé, tu as mis le papier en sûreté; je m'abstiens.

Quant à te faire partir d'ici et la Betty avec toi, le plus tôt sera

le mieux; tu es trop dangereux dans ma maison! Tu as trop d'invention,

d'imagination, de volonté, d'audace! D'ailleurs, ta pension n'étant pas

payée d'avance, j'y perds au lieu de gagner. Tiens, drôle, voici un

billet de sortie!...Et un autre pour ta gueuse de Betty! Partez, et à ne

jamais nous revoir; j'espère bien!

--Amen, Monsieur, sans revoir.»

Charles salua, sortit et courut avertir Betty, qui partagea sa joie;

elle abandonna ses casseroles, jeta son tablier, alla à la lingerie, fit

en dix minutes son petit paquet et celui de Charles, et tous deux se

dirigèrent vers la porte à laquelle veillait le sonneur. Il ne les

voyait pas, puisqu'il leur tournait le dos, et il les entendait encore

moins, puisque sa surdité était complète.

Charles, s'approchant, lui tapa sur l'épaule.

Le sonneur:--Quoi? Qu'est-ce? Comment osez-vous me toucher, mauvais

sujet? Attendez un peu! Vous verrez aujourd'hui même comment je touche,

moi! A midi la première exécution! Vous êtes le numéro 1, rien que ça!

le meilleur! Avant que le bras soit fatigué, on tape plus ferme et on

fait plus de besogne à la minute. C'est aujourd'hui à la minute qu'on

fouette! Grande exécution! M. Boxear, qui a réparti le temps, vous a

désigné pour cinq minutes. Je les emploierai bien, allez.

Charles:--Eh bien, Betty, je l'ai échappé belle! Fais voir nos billets

de sortie à ce méchant homme.»

Betty fit voir les billets au sonneur stupéfait, qui ne put faire

autrement que d'ouvrir la porte. Avant qu'elle ne fût refermée, Charles

fit au portier un salut moqueur, y ajouta les cornes, un pied de nez et

lui tourna le dos.

Les élèves attendirent vainement le retour de Charles, dont ils étaient

fort inquiets. Au dîner, ne le voyant pas paraître, ils pensèrent que

M. Old Nick l'avait enfermé dans un cachot souterrain, et pendant la

récréation ils firent des suppositions plus terribles les unes que les

autres sur les tortures que subissait certainement leur malheureux

camarade. A la rentrée de l'étude, Boxear, qui avait été mis au

courant par M. Old Nick, fit aux élèves un discours énergique qui les

impressionna vivement.

«Il y a aujourd'hui une place vacante parmi vous, tas de polissons!

Celui qui l'occupait a été honteusement chassé par notre père, notre

juge, M. Old Nick. (Boxear enlève sa calotte et la remet.) Ce vaurien,

ce malfaiteur a eu l'audace de déclarer à votre maître vénérable que

tous les méfaits, les crimes de ces derniers jours provenaient de lui,

Charles Mac'Lance, qu'ils avaient été conçus par lui, exécutés par

lui. La présence parmi vous d'un être aussi corrompu, de ce véritable

Méphistophélès (c'est-à-dire Diable), ne pouvait être tolérée; il a été

chassé! Il avait une complice, Betty, qui a subi la même ignominie! Nous

voici donc rentrés dans l'ordre, dans le régime salutaire du fouet, qui

va être appliqué avec plus de rigueur que jamais, au moindre symptôme

d'insubordination, de négligence. Vous êtes avertis! Il dépend de vous

que les sévérités paternelles, exécutées par la main vigoureuse du

sonneur, vous atteignent ou vous épargnent.»

Boxear s'assit; les malheureux élèves, tremblants, mais ruminant la

vengeance à l'imitation de Charles, se mirent au travail en songeant aux

moyens de s'en affranchir. Nous allons les laisser continuer leur vie de

misère pour suivre Charles, qui n'oubliera pas ses malheureux camarades,

et qui terminera promptement leurs souffrances en leur faisant à tous

quitter, sous peu de jours, la maison de Fairy's Hall par ordre du juge

de paix.

Mais il songea d'abord à lui-même, et, avant d'aller chez Marianne et

chez Juliette, il alla chez le juge de paix solliciter sa protection

pour ne pas être remis sous la tutelle de la cousine Mac'Miche, et pour

être confié à la direction de Marianne.

Un bon petit diable · 第 55 / 87 题