ENQUÊTE--DERNIERS TERRIBLES PROCÉDÉS DE CHARLES

On se réveilla pourtant, on se leva, on s'habilla, on déjeuna, et, en

guise de récréation, l'enquête de M. Old Nick en personne fut annoncée,

et les enfants furent tous rangés autour de la grande salle d'étude. M.

Old Nick entra, grimpa sur l'estrade, parcourut d'un regard majestueux

toute l'assemblée, et commença son discours:

«Messieurs! Vous êtes des polissons, des sacripants, des gueux, des

filous, des scélérats, du gibier de potence! Vous vous soutenez tous

entre vous, contre vos estimables maîtres! Vous leur rendez la vie

insupportable! (Un sourire de satisfaction se manifeste dans tout

l'auditoire.) Je voudrais pouvoir vous fouetter tous, vous enfermer tous

au cachot. C'est malheureusement impossible! Il faut donc que celui

ou ceux d'entre vous qui est ou qui sont l'auteur ou les auteurs des

scélératesses récemment commises se déclarent; que si leur lâcheté les

fait reculer devant la punition exemplaire, terrible, inouïe, qui leur

est préparée, j'adjure leurs amis et leurs camarades de les dévoiler, de

les nommer, de les abandonner à ma juste colère!... Eh bien! Messieurs,

j'attends!... Personne ne dit mot?... Retenue générale jusqu'à ce que le

coupable soit nommé et livré. Il y aura punition séparée pour chacun des

méfaits, que j'appelle crimes, commis depuis quelques jours:

«Trois prétendus maléfices jetés sur la cloche du réveil. «Deux

atrocités commises contre le chat du respectable M. Boxear. (Rires

étouffés.)

«Silence, scélérats!... Je continue. Première atrocité, papier fixé à la

queue de l'innocente bête. (Sourires.) Silence! Si l'un de vous rit ou

sourit, il sera considéré comme un des coupables!... Je continue...

Seconde atrocité, supplice épouvantable de l'innocente bête... (Old Nick

parcourt des yeux toute la salle; personne n'a bougé, n'a ri, n'a souri)

qu'un monstre cruel a plongée dans la soupe, dans ma soupe, Messieurs.

Double punition, parce qu'il y a double crime: contre la bête et contre

l'autorité la plus sacrée, la mienne!... Je continue... «Trois attaques

nocturnes (puisqu'il faisait nuit dans la cave, nuit éternelle!): l'une

contre l'infortuné sonneur, faisant les fonctions de sommelier; l'autre

contre son généreux camarade qui, bravant le danger, accourait pour

le partager; la troisième, plus épouvantable, plus criminelle, plus

satanique que les deux premières, contre le chef de la maison, le maître

des maîtres, contre moi-même qui vous parle, moi votre protecteur, votre

père, votre ami. Oui, moi ici présent, j'ai été assailli, culbuté,

renversé, écrasé, battu, inondé, crotté, enfermé par le scélérat que je

cherche et que vous m'aiderez à découvrir... (Les élèves se regardent

d'un air moqueur.) Oui, je vois enfin une honnête et juste indignation

se manifester dans vos regards et dans vos gestes... (Les élèves crient,

sifflent, trépignent.) Assez, assez, Messieurs!... Silence!...Trois

punitions pour les trois méfaits; total, neuf punitions terribles,

surtout la dernière; neuf jours de cachot, neuf jours d'abstinence,

neuf jours de fouet. J'ai fini. A partir de demain pas de récréations,

travail incessant, etc., jusqu'à découverte du ou des coupables.

De plus, il y aura tous les jours, à partir de demain midi, trois

exécutions jusqu'à ce que toute la maison y passe, pour punir le

silence. Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir!»

Old Nick descendit de la chaire, passa devant les élèves et disparut;

les surveillants le suivirent. Quand les élèves furent seuls. Charles

s'écria: «Vite, vite, un dernier tour, une dernière punition à maître

Boxear, qui porte si bien son nom!»

Charles sortit de la poche de sa veste un petit pot que lui avait

procuré Betty; il sauta sur l'estrade de Boxear, et enduisit le siège

avec la glu que contenait ce pot, puis il courut au cabinet attenant à

la salle d'étude, et jeta dans la fosse le pot et la petite pelle en

bois qui avait servi à étaler la glu, rentra dans l'étude, et expliqua à

ses camarades ce qu'il venait de préparer.

Un camarade:--Tout cela est bel et bon! Avec tes inventions tu rends les

maîtres et M. Old Nick plus méchants que jamais, et on nous maltraite

plus qu'avant ton entrée.

Un autre enfant:--Et puis, parce que tu ne veux pas te découvrir, tu

vas nous faire tous mettre en retenue et nous faire fouetter

impitoyablement.

Charles:---Soyez donc tranquilles, mes amis! Est-ce que vous croyez

bonnement que je vous laisserai porter la punition de mes crimes, comme

dit Old Nick? Soyez bien tranquilles! Demain avant le dîner, avant la

série promise de retenues et de fouet, je me déclarerai.

Le premier camarade:--Mais tu vas être écorché vif par ces méchants

maîtres! C'est terrible à penser!

Charles:--Je ne serai pas écorché, ils ne me toucheront pas, et je m'en

irai tranquillement, à leur grande satisfaction, et à la mienne surtout.

Deuxième camarade:--Comment feras-tu?

Charles:--Je vous le dirai demain quand ce sera fait. Mais je tiens à

vous rappeler les agréments que vous a procurés mon séjour ici:

«Trois jours de sommeil prolongé, «La fin des persécutions du méchant

chat, «Plusieurs interruptions générales de l'étude, «Enfin un bon dîner

et le spectacle des fureurs du vieux Old Nick et de ses amis.

--C'est vrai, c'est vrai! s'écria toute la classe.

Boxear, entrant:--Hé bien! qu'est-ce qu'il y a? Encore des cris, des

vociférations?

Charles:--C'est nous, M'sieur, qui obligeons les mauvais à se déclarer,

et nous pensons bien que demain ils le feront. Et s'ils ne veulent pas,

je parlerai pour eux; M'sieur, c'est décidé. Je dirai ce que je sais.

Boxear:--A la bonne heure! C'est enfin un bon sentiment que je vous vois

manifester. En attendant, à vos bancs tous! A l'étude!»

Les élèves se précipitèrent à leurs places; le maître prit la sienne, et

chacun se mit à l'oeuvre.

Une demi-heure après, le maître voulut se lever pour prendre un livre

hors de sa portée. Vains efforts! Il semblait cloué sur son siège.

«Qu'est-ce donc? s'écria-t-il d'une voix tonnante. Que m'ont-ils faits,

ces scélérats? (Il recommence ses efforts pour se lever.) Je ne peux

pas...Je suis donc ficelé sur cette estrade? Mais par où? Comment?...

Mais venez donc, vous autres! Aidez-moi, tirez-moi de là.»

Les enfants, enchantés, accoururent, tirèrent, poussèrent; mais Boxear

ne bougeait pas. Sérieusement effrayé il poussa des cris, auxquels

répondirent d'autres cris, partant de différents points de la maison. Il

attendit, mais personne n'arrivait; il recommença son appel et entendit

les mêmes cris qui avaient déjà répondu aux premiers. Nouveau silence.

vaine attente, effroi toujours croissant.

Les élèves feignaient de partager sa frayeur.

«Les fées! criaient-ils. Les fées! Ce sont elles qui jettent leurs

maléfices sur vous! Qu'allons-nous devenir? Maître Boxear est fixé sur

son estrade, pour la vie peut-être! Hélas! hélas!

Boxear:--Taisez-vous, polissons! Au lieu de me venir en aide, vous me

découragez, vous me terrifiez. Allez chercher du monde, des maîtres, M.

Old Nick, n'importe qui.»

Les enfants, de plus en plus enchantés, coururent au sonneur qu'ils

trouvèrent fixé sur son banc, comme Boxear. Des rires immodérés

insultèrent à son malheur. L'immobilité forcée du père fouetteur les

rendait, hardis, de sorte qu'ils ne se hâtèrent pas de lui porter

secours. Ils se contentèrent de gambader autour de lui avant de

disparaître. Ils coururent dans les chambres des deux autres, qu'ils

trouvèrent seuls, criant comme maître Boxear, et comme lui retenus sur

leurs sièges.

Restait M. Old Nick; quelles ne furent pas la terreur apparente et la

jouissance intérieure des enfants, quand ils trouvèrent Old Nick aussi

incapable de quitter son fauteuil que les surveillants et le sonneur!

La fureur de M. Old Nick était à son comble; mais quand il sut que

ses pions et son exécuteur des hautes oeuvres étaient dans l'affreuse

position où il se trouvait lui-même, il fut tellement saisi, tellement

suffoqué de rage, que les enfants eurent peur; ils crurent (peut-être

espérèrent-ils) qu'il allait mourir. Ils coururent à la pompe,

remplirent les pots, les cruches qui leur tombèrent sous la main, et

commencèrent un arrosement si copieux, si prolongé, que Old Nick

perdit réellement la respiration et le sentiment, c'est-à-dire qu'il

s'évanouit.

«Il est mort! disaient les uns à mi-voix.

--Il respire encore! disaient les autres. Versez, versez toujours!

--Il faut avertir Mme Old Nick et Betty», dit Charles.

Et, laissant Old Nick aux mains des camarades, il courut chercher l'une

et l'autre.

Mme Old Nick alla chez son mari, mais sans empressement, car elle ne

l'aimait guère et désapprouvait son système dur et cruel envers les

enfants. Betty la suivit à pas plus mesurés encore, pour pouvoir dire

quelques mots à l'oreille de Charles.

«Parfait! dit-elle. Tout a réussi comme nous le voulions. En faisant les

études, j'ai englué leurs sièges et le fauteuil de canne du vieux Old

Nick. Quand je les ai tous entendus crier, j'ai vu que c'était bien et

que les cris du premier avaient provoqué ceux des autres qui voulaient

aller voir. J'ai eu de la peine avec le sourd; il était toujours là;

enfin, j'ai saisi le moment et il s'est pris comme les autres. Comment

vont-ils se tirer de là, c'est ça que je ne devine pas.

Charles:--Va vite les engager à se débarrasser de leur pantalon et à se

faire une jupe de leur chemise; je me charge du vieux Old Nick.»

Aussitôt dit, aussitôt fait; chacun suivit le conseil et pensa pouvoir

s'échapper sans être vu, en passant par la grande cour, toujours déserte

à cette heure. La fatalité voulut qu'ils débouchassent en même temps

sur la place, et ils se rencontrèrent tous, honteux de leurs costumes

écossais, et talonnés par la crainte d'être vus des élèves qui

regardaient par les portes et les fenêtres et dont les rires étouffés

arrivaient jusqu'à eux. M. Old Nick arrêta les surveillants pour les

questionner; il espérait avoir quelque renseignement, quelque indice

pour arriver à la découverte d'une aventure qui lui paraissait

incompréhensible; M. Boxear mit très sérieusement en avant les fées,

auxquelles n'avaient pas cru les autres jusqu'ici; mais l'étrangeté de

ce dernier événement ébranla leur incrédulité, et jusqu'à M. Old Nick,

tous crurent en elles.

Après cette délibération, en costume aussi étrange que l'aventure qui

la motivait, les conseillers extraordinaires se tournèrent le dos, et

chacun rentra chez soi pour retrouver sa dignité avec un pantalon. Betty

ne perdit pas son temps: aidée de Charles et des enfants, elle arracha

les pantalons et la glu, lava les estrades et les fauteuils, emporta

les pantalons qui pouvaient la trahir, les lava à l'eau chaude et les

emporta à la place qu'ils avaient occupée.

Quand M. Old Nick et les surveillants rentrèrent, l'un dans son cabinet

de travail, les autres dans leurs études, leur étonnement fut grand de

retrouver leur vêtement mouillé et ne tenant plus au siège auquel il

était si bien collé une heure auparavant. Le vieux Old Nick appela sa

femme pour lui faire contempler cette nouvelle merveille. Maître Boxear

parcourut de l'oeil tous ses élèves, studieusement inclinés sur

leurs pupitres; M. Old Nick junior et les deux autres surveillants

interrogèrent leurs élèves et n'obtinrent que des exclamations de

surprise, des accusations contre les fées, l'homme noir, etc. Il fallut

bien attendre jusqu'au lendemain.

L'étude fut troublée par quelques cris sourds et lointains, dont les

maîtres ne se rendirent pas compte, et auxquels ils ne firent guère

attention.

Les enfants riaient sous cape et se complaisaient dans leur vengeance,

car ils avaient deviné que c'était le sourd, le sonneur, le fouetteur,

dont ils entendaient l'appel réitéré. Bientôt un mouvement inaccoutumé

se fit entendre dans la cour; Boxear mit la tête à la fenêtre, fit un

geste de surprise et sortit immédiatement.

A peine fut-il dehors, que les enfants se précipitèrent aux fenêtres; un

spectacle étrange excita leur gaieté. Le sourd était dans la cour,

assis sur un banc, le traînant ou plutôt le portant avec lui quand il

changeait de place. MM. Old Nick et les trois maîtres d'étude étaient

groupés près de lui, et, moitié riant, moitié en colère, Old Nick junior

s'efforçait de lui faire comprendre le moyen qu'ils avaient eux-mêmes

employé pour sortir d'une, situation semblable. Le sourd faisait la

sourde oreille; il ne voulait pas comprendre ni employer un moyen qu'il

trouvait humiliant. Les frères Old Nick finirent par couper, malgré son

opposition, la partie du vêtement qui adhérait au banc, et délivrèrent

ainsi leur sonneur, qu'ils envoyèrent de suite à la cloche, fort en

retard. Les enfants riaient à l'envi l'un de l'autre; quand ils virent

l'opération terminée et chaque surveillant reprendre le chemin de son

étude respective, ils se rejetèrent sur leurs bancs; Boxear les retrouva

tous travaillant avec la même ardeur silencieuse qu'il avait presque

admirée avant de sortir.

«Ils n'ont rien vu; ils ne se sont aperçus de rien, se dit-il. Je ne

sais ce qu'il leur prend d'être si attentifs à leur travail!»

Un bon petit diable · 第 53 / 87 题