Charles n'avait pas poussé un cri, pas laissé échapper un soupir; les
visières du cousin Mac'Miche, qui occupaient toujours leur poste de
préservation, avaient été pour beaucoup dans ce courage héroïque; il
jeta un coup d'oeil dans la salle et alla prendre place près d'un garçon
de son âge à peu près et qui avait des larmes dans les yeux. «Celui-ci
est bon, se dit-il; il ne me trahira pas à l'occasion.»
Le maître l'examinait avec attention; «il ne sera pas facile à réduire,
pensa-t-il; pas une larme, pas une plainte! Il faudra bien pourtant en
venir à bout.»
«Minet!» appela le maître. Le chat noir à l'air féroce répondit par un
miaulement enroué qui ressemblait plutôt à un rugissement, et sauta sur
la table de son maître. Celui-ci fit une grosse boulette de papier, la
fit voir au chat, qui fit gros dos, leva la queue, dressa les oreilles,
et suivit de l'oeil tous les mouvements du maître, jusqu'à ce que la
boulette lancée fût retombée sur la tête de Charles. Il poussa un second
miaulement rauque et d'un bond fut sur la tête et sur les épaules de
son ennemi, qu'il se mit à mordre et à griffer, tout en poursuivant la
boulette qui roulait sous ses griffes et ses dents.
Charles se défendit de son mieux, lui tira les pattes à les lui briser,
lui serra le cou à l'étrangler; le chat se sentit vaincu et voulut
sauter à bas, mais Charles ne lui en donna pas le temps; il l'empoigna
par les pattes de derrière, et, malgré les cris désespérés de l'animal,
malgré les cris furieux du maître, il le fit tournoyer en l'air et le
lança sur le pupitre du surveillant, qui reçut dans ses bras son chat
étourdi et presque inanimé. Les yeux du maître lançaient des éclairs.
Il descendit de son estrade, se dirigea vers Charles, le fit rudement
avancer jusqu'au milieu de la salle, le força à se coucher à terre, et
commença à le déshabiller pour lui faire sentir la dureté du fouet qu'il
tenait à la main. Mais à peine eut-il enlevé à Charles son vêtement
inférieur, qu'il recula épouvanté comme l'avait fait Mme Mac'Miche: les
diables étaient encore à leur poste, frais et menaçants.
Charles devina et se releva triomphant.
«Je suis un protégé des fées, dit-il, j'en porte les armes; malheur à
qui me touche! trois fois malheur à qui me frappe!»
Boxear ne savait trop que penser; il commença pourtant par reculer; le
hasard voulut qu'en reculant il trébuchât sur un tabouret, qui le
fit tomber en avant; il se trouva avoir le pied foulé et le nez très
endommagé; les enfants, voyant qu'il ne pouvait se relever, quittèrent
leurs bancs, et, sous prétexte de lui porter secours, ils lui tirèrent
les bras, les jambes, la tête, le faisant retomber après l'avoir enlevé
et le tourmentant de toutes les façons toujours pour lui venir en aide.
«Laissez-moi! criait-il; ne me touchez pas, petits gredins! Allez
chercher quelqu'un pour me relever.»
Mais les enfants n'en continuaient pas moins leurs bons offices, malgré
les hurlements du blessé.
Charles trouva le moyen, dans le tumulte, de glisser à l'oreille de
quelques camarades l'origine des diables qui les avaient tous effrayés;
la nouvelle courut bien vite dans la salle, et Charles devint dès ce
moment l'objet de leur admiration et de leurs espérances.