Charles ne répondit pas et sortit, laissant sa cousine stupéfaite de
tant d'audace.
«C'est qu'il ira! s'écria-t-elle au bout de quelques instants après être
rentrée dans sa chambre. Il est assez méchant pour le faire! Quelle
malédiction que ce garçon! Quel serpent j'ai réchauffé dans mon sein!
Coquin! Bandit! Assassin! Et tout juste, je l'ai battu tant que j'ai
eu de bras; il doit en avoir de rudes marques; avec ça qu'hier je ne
l'avais déjà pas ménagé et qu'il doit en rester quelque chose. Mon Dieu
M. le juge! que va-t-il dire, lui qui n'était déjà pas trop content
hier! Il m'a dit des choses que je n'attendais pas de lui, que je ne
lui pardonnerai jamais... Et comment a-t-il su que ce petit gredin de
Charles avait de l'argent placé chez moi par son père? J'ai bien juré
mes grands dieux que c'était une invention infernale, une atroce
calomnie, mais il n'avait pas trop l'air de me croire. Pourvu qu'il
n'aille pas lui en parler! De vrai, il me coûte bien cent à cent vingt
francs par an! Mais je profite du reste; c'est une compensation des
ennuis que me donne ce garçon que je déteste.»
Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle eut la pensée de courir
apres Charles et d'empêcher de vive force sa visite chez le juge de
paix; mais il était trop tard: quand elle descendit à la cuisine,
Charles n'y était plus.
Madame Mac'Miche:--Où est-il? Où est ce brigand, cet assassin?
Betty:--Quel brigand, Madame, quel assassin? Je n'ai rien vu qui y
ressemblât.
--Il est ici, il doit être ici! continua Mme Mac'Miche hors d'elle.
--Au voleur! à l'assassin! cria Betty en ouvrant la porte de la rue. Au
secours! on égorge ma maîtresse!»
Plusieurs têtes se montrèrent aux portes et aux fenêtres; Betty continua
ses cris malgré ceux de Mme Mac'Miche, qui lui ordonnait de se taire.
Betty riait sous cape, car elle avait bien compris que le voleur,
l'assassin, était Charles, quelques voisins arrivèrent, mais, au lieu
de voleurs et d'assassins ils trouvèrent Betty aux prises avec Mme
Mac'Miche, qui l'agonisait de sottises et qui cherchait de temps en
temps à donner une tape ou un coup de griffes, que Betty esquivait
lestement; les voisins riaient et grommelaient tout à la fois pour avoir
été dérangés sans nécessité.
«Ah çà! avez-vous bientôt fini, Mme Mac'Miche? dit le boucher, qui
prenait parti pour Betty. Voilà assez crier! On n'entend pas autre chose
chez vous! C'est fatigant, parole d'honneur! Mes veaux ne beuglent pas
si fort quand ils s'y mettent. Faudra-t-il qu'on aille encore chercher
M. le juge de paix?»
Betty cacha sa figure dans son tablier pour rire à son aise; Mme
Mac'Miche lança un regard furieux au boucher et se retira sans ajouter
une parole. Dans les circonstances difficiles où elle se trouvait, la
menace de faire intervenir le juge de paix coupa court à sa colère et la
laissa assez inquiète de ce qui allait arriver de la visite de Charles
au juge. Pendant qu'elle attendait, qu'elle avait peur, qu'elle
tressaillait au moindre bruit, Charles avait couru chez Juliette, à
laquelle il fit, comme la veille, le récit de ce qui était arrivé.
«Eh bien, Juliette, que me conseilles-tu à présent? Faut-il toujours que
je me laisse battre par cette femme sans coeur, qui n'est désarmée ni
par ma patience, ni par ma docilité, ni par mon courage à supporter sans
me plaindre les coups dont elle m'accable?
Juliette, émue:--Non, Charles, non! C'est trop! Réellement, c'est trop!
Tu peux, tu dois éviter ces corrections injustes et cruelles.
Charles, vivement:--Mais, à moins de la battre, du moins de lui résister
par la violence, comment puis-je me défendre? Elle n'a pas de coeur;
rien ne la touche; et je ne consentirai jamais à la prier, la supplier,
la flatter! Non, non, ce serait une bassesse; jamais je ne ferai rien de
pareil.
Juliette, affectueusement:--Voyons, Charles, ne te monte pas comme si
je te poussais à faire une platitude; je ne te conseillerai rien de
mauvais, je l'espère. Mais je ne peux pas t'encourager à la frapper,
comme tu dis. Tâche de trouver des moyens innocents dans le genre des
visières; tu as de l'invention, et Betty t'aidera.
--De quoi est-il question? demanda Marianne qui entrait. Par quel hasard
es-tu ici dès le matin, Charles?»
Charles mit Marianne au courant des événements.
«Ce qui me désole, ajouta-t-il, c'est de lui devoir le pain que je
mange, l'habit que je porte, le grabat sur lequel je dors.
Marianne:--Tu ne lui dois rien du tout; c'est elle qui te doit. J'ai
presque la certitude que ton père avait placé chez elle cinquante mille
francs qui lui restaient et qui sont à toi depuis la mort de ton père!»
Charles bondit de dessus sa chaise.
Charles:--Cinquante mille francs! j'ai cinquante mille francs!...
Mais non, ce n'est pas possible! Elle me dit toujours que je suis un
mendiant!
Marianne:--Parce qu'elle te vole ta fortune. Mais sois tranquille, il
faudra bien qu'elle te la rende un jour. Je ne l'ai découvert que depuis
peu, et j'en ai parlé au juge de paix, en le priant d'avoir l'oeil sur
ma cousine par rapport à toi; ensuite, mon cousin ton père, m'en a
dit quelque chose plus d'une fois pendant sa dernière maladie, mais
vaguement, parce que ta cousine Mac'Miche était toujours là; enfin, j'ai
trouvé ces jours-ci, en fouillant dans un vieux portefeuille de ton
père, qui me l'avait donné quand il était déjà bien mal, et que
j'avais gardé en souvenir de lui, sans penser qu'il put rien contenir
d'important; j'ai trouvé le reçu de cinquante mille francs; ce reçu est
écrit de la main de ta cousine, et je le conserve soigneusement.
Charles:--O Marianne, donne-le-moi vite! que j'aille demander mon argent
à ma cousine.
Marianne:--Non, je ne te le donnerai pas, parce qu'elle te l'arracherait
des mains et le mettrait en pièces, et tu n'aurais plus de preuves; et
puis, parce que tu es trop jeune pour avoir ta fortune; il faut que tu
attendes jusqu'à dix-huit ans, et ce sera M. le juge de paix qui te la
fera rendre.
Juliette:--Et puis, qu'as-tu besoin d'argent à présent? qu'en ferais-tu?
Charles, vivement:--Ce que j'en ferais? Je payerai de suite tout ce que
vous devez, pour que vous puissiez vivre sans privations, et que tu ne
sois pas toujours seule comme tu l'es depuis trois ans, pauvre Juliette!
Juliette, touchée:--Mon bon Charles, je te remercie de ta bonne volonté
pour nous, mais je ne suis pas malheureuse; je ne m'ennuie pas; tu viens
souvent me voir; nous causons, nous rions ensemble; et puis je tricote,
je suis contente de gagner quelque argent pour notre ménage; et quand je
suis fatiguée de tricoter, je pense, je réfléchis.
Charles:--A quoi penses-tu? Juliette:--Je pense au bon Dieu, qui m'a
fait la grâce de devenir aveugle...
Charles:--La grâce? Tu appelles grâce ce malheur qui fait trembler les
plus courageux?
Juliette:--Oui, Charles, une grâce; si j'y voyais, je serais peut-être
étourdie, légère, coquette. On dit que je suis jolie, l'en aurais de
la vanité; je voudrais me faire voir, me faire admirer; le travail
m'ennuierait; je n'obéirais pas à Marianne comme je le fais, je ne
t'aimerais pas comme je t'aime; je n'aurais pas la consolation de penser
à l'avenir que me prépare le bon Dieu après ma mort, et que chaque
heure de la journée peut me faire gagner, en supportant avec douceur et
patience les privations imposées aux pauvres aveugles.
Charles, ému:--Tu vois bien que tu as des privations?
Juliette:--Certainement! De grandes et de continuelles, mais je les
aime, parce qu'elles me profitent près du bon Dieu; ainsi je voudrais
bien voir ma chère Marianne, qui fait tant pour moi; je voudrais bien
te voir, toi, mon bon Charles, qui me témoignes tant de confiance et
d'amitié... J'ai perdu la vue si jeune, que j'ai un bien vague souvenir
d'elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais... j'attends... et
je me résigne.
--O Juliette! Juliette! s'écria Charles en sanglotant et en se jetant
à son cou. O Juliette, si je pouvais te rendre la vue! pauvre, pauvre
Juliette!»
Juliette essuya une larme que laissaient échapper ses yeux privés de
lumière; et, entendant les sanglots de sa soeur se joindre à ceux de
Charles, elle l'appela.
«Marianne! ma soeur! ne pleure pas! Tu me rends la vie si douce, si
bonne! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais!»
Marianne s'approcha de Juliette, qu'elle serra contre son coeur.
«Juliette! je t'aime! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce
que je fais, c'est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma
fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout! Jamais je
ne te quitterai; je prie Dieu qu'il me permette de te survivre, pour que
j'adoucisse les misères de ta vie jusqu'à ton dernier soupir!»
Charles ne disait plus rien; il pleurait tout bas et il réfléchissait;
tous les bons sentiments de son coeur se réveillaient en lui, et il
comparait ses emportements, ses désirs de vengeance, son orgueil avec la
douceur, la charité, l'humilité de Juliette.
«Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi;
tu m'aideras, n'est-ce pas? Je vais rentrer; je tâcherai de t'imiter...
Pourvu que cette méchante femme ne me force pas à redevenir méchant
comme elle!
Juliette:--Demande au bon Dieu de te venir en aide, mon pauvre Charles;
il t'exaucera. Au revoir, mon ami!
Charles:--Au revoir, Juliette; au revoir, Marianne. Cet après-midi.
j'espère.»
Charles sortit tout ému et formant d'excellentes résolutions; nous
allons voir si son naturel emporté, développé encore par la méchanceté
de sa cousine Mac-Miche, peut être contenu par la volonté forte et vraie
qu'il manifestait à Juliette.