Charles ne voulut pas expliquer à Juliette quels seraient les moyens de
correction qu'il emploierait; il lui promit seulement de continuer
à être docile et poli; il fallut que Juliette se contentât de cette
promesse. Charles resta encore quelques instants; il sortit au moment où
Marianne. soeur de Juliette, rentrait de son travail.
Marianne avait vingt-cinq ans; elle remplaçait, près de sa soeur
aveugle, les parents qu'elles avaient perdus. Leur mère était morte
depuis cinq ans dans la maison qu'elles habitaient; leur fortune eût
été plus que suffisante pour faire mener aux deux soeurs une existence
agréable, mais leurs parents avaient laissé des dettes; il fallait des
années de travail et de privations pour les acquitter sans rien vendre
de leur propriété. Juliette n'avait que dix ans à l'époque de la mort
de leur mère; Marianne prit la courageuse résolution de gagner, par son
travail, sa vie et celle de sa soeur aveugle, jusqu'au jour où toutes
leurs dettes seraient payées. Elle travaillait soit en journées, soit à
la maison. Juliette, tout aveugle qu'elle était, contribuait un peu
au bien-être de son petit ménage; elle tricotait vite et bien et ne
manquait pas de commandes; chacun voulait avoir soit un jupon, soit une
camisole, soit un châle ou des bas tricotés par la jeune aveugle. Tout
le monde l'aimait dans ce petit bourg catholique; sa bonté, sa douceur,
sa résignation, son humeur toujours égale, et par-dessus tout sa grande
piété, lui donnaient une heureuse influence, non seulement sur les
enfants, mais encore sur les parents. Mme Mac'Miche était la seule qui
n'eût pas subi cette influence: elle ne voyait presque jamais Juliette,
et n'y venait que pour lui dire des choses insolentes, ou tout au moins
désagréables. Mme Mac'Miche aurait pu facilement venir en aide à ses
cousines, mais elle n'en avait garde et réservait pour elle-même les dix
mille francs de revenu qu'elle avait amassés et qu'elle augmentait tous
les ans à force de privations qu'elle s'imposait et qu'elle imposait
à Charles et à Betty. Nous verrons plus tard qu'elle avait une autre
source de richesses que personne ne lui connaissait; elle le croyait du
moins. Il y avait trois ans qu'elle avait Charles à sa charge. Betty
était dans la maison depuis quelque temps; elle s'était attachée à
Charles, qui lui avait, dès l'origine, témoigné une vive reconnaissance
de la protection qu'elle lui accordait; elle eût quitté Mme Mac'Miche
depuis longtemps sans ce lien de coeur qu'elle s'était créé.
Charles laissa donc Juliette avec sa coeur Marianne, et il courut à la
maison pour s'y trouver à l'appel de sa vieille cousine.
«Il ne faut pas que je la mette en colère aujourd'hui, dit-il; demain, à
la bonne heure!»
Charles rentra à temps, écrivit pour Mme Mac'Miche des lettres, qu'elle
trouva mal écrites, pas lisibles.
Charles:--Voulez-vous que je les recopie, ma cousine?
Madame Mac'Miche, rudement:--Non, je ne veux pas. Pour gâcher du papier?
Pour recommencer à écrire aussi mal et aussi salement? Toujours prêt à
faire des dépenses inutiles! Il semblerait que Monsieur ait des rentes!
Tu oublies donc que je te nourris par charité, que tu serais un mendiant
des rues sans moi? Et au lieu de reconnaître mes bienfaits par une
grande économie, tu pousses à la dépense, tu manges comme un loup, tu
bois comme un puits, tu déchires tes habits; en un mot, tu es le fléau
de ma maison.»
Charles bouillait; il avait sur la langue des paroles poliment
insolentes, doucement contrariantes, enfin de quoi la mettre en rage.
«Oh! si j'avais mes visières!» se disait-il.
Mais comme il ne les avait pas encore, il avala son humiliation et sa
colère, ne répondit pas et ne bougea pas.
Mme Mac'Miche recommença à s'étonner de la douceur de Charles.
«Je verrai ce que cela veut dire, se dit-elle, et si ce n'est pas une
préparation à quelque scélératesse;... il a un air... que je n'aime
pas,... quelque chose comme de la rage contenue... Par exemple, si
cela dure, c'est autre chose... Mais de qui ça vient-il?... Serait-ce
Juliette? Cette petite sainte n'y touche se donne le genre de prêcher,
de donner des avis... Je n'aime pas cette petite; elle m'impatiente avec
cette figure éternellement calme, douce, souriante. Elle veut nous faire
croire qu'elle est heureuse quoique aveugle, qu'elle ne désire rien,
qu'elle n'a besoin de rien. Je la crois sans peine! On fait tout pour
elle! On la sert comme une princesse... Paresseuse! Sotte! Et quant à ce
drôle de Charles, je le fouetterai solidement, puisqu'il ne se défend
plus.»
Elle ne s'aperçut pas qu'elle avait parlé haut à partir de: «Je n'aime
pas cette petite», etc.; elle releva la tête et vit Charles, toujours
immobile, qui la regardait avec surprise et indignation; elle s'écria:
«Eh bien! que fais-tu là à te tourner les pouces et à me regarder avec
tes grands bêtes d'yeux effarés, comme si tu voulais me dévorer? Va-t'en
à la cuisine pour aider Betty; dis-lui de servir le souper le plus tôt
possible; j'ai faim.»
Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'esquiva lestement; il
raconta à Betty ce que venait de dire sa cousine sans se douter qu'elle
eût parlé tout haut.
«Il faut avertir Juliette et te révolter ouvertement, dit Betty.
Charles:--Non, j'ai promis à Juliette d'être poli et docile pendant une
semaine; je ne manquerai pas à ma promesse; ce qui ne m'empêchera pas
de la faire enrager... innocemment, sans cesser d'être respectueux à
l'apparence... quand j'aurai mes visières.
Betty:--Tu les auras demain, mon pauvre Charlot; compte sur moi; je te
préserverai tant que je pourrai.
Charles:--Je le sais, ma bonne Betty, et c'est parce que tu m'as
toujours protégé, consolé, témoigné de l'amitié, que je t'aime de tout
mon coeur comme j'aime Juliette; elle aussi m'a toujours aimé, encouragé
et conseillé... Seulement, je n'ai pas souvent suivi ses conseils, je
l'avoue.
Betty:--Avec ça qu'ils sont faciles à suivre! Il faut toujours céder,
toujours s'humilier, à l'entendre!
Charles:--Il me semble, moi, qu'elle a raison au fond; mais je n'ai
pas sa douceur ni sa patience; quand ma cousine m'agace, m'irrite,
m'humilie, je m'emporte, je sens comme si tout bouillait au dedans de
moi, et si je ne me retenais, je crois en vérité que, dans ces moments
là, j'aurais une force plus grande que la sienne, que ce serait elle qui
recevrait la rossée et moi qui l'administrerais.
Betty:--Mais il faut dire à Juliette ce que sa cousine pense d'elle.
Charles:--A quoi bon? Ce que j'ai entendu ferait de la peine à la pauvre
Juliette et ne servirait à rien; elle sait que ma cousine ne l'aime pas,
ça suffit.»
Le souper ne tarda pas à être servi tout en causant; Mme Mac'Miche fut
avertie, descendit dans la salle et mangea copieusement, après avoir
maigrement servi Charles, qui n'en souffrit pas cette fois, parce que
Betty avait eu soin de lui donner un bon acompte avant de servir sur
table; il mangea donc sans empressement et ne redemanda de rien; la
cousine n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles. Charles modeste
et paisible, sobre et satisfait était pour Mme Mac'Miche un Charles
nouveau, un Charles métamorphosé, un Charles commode.
Après son souper, Mme Mac'Miche, fatiguée de sa journée accidentée,
donna congé à Charles, disant qu'elle allait se coucher. Charles, qui,
lui aussi, avait soutenu plus d'une lutte, qui avait souffert dans son
coeur et dans son corps, ne fut pas fâché de regagner sa couchette
misérable, composée d'une paillasse, d'un vieux drap en loques, d'une
vieille couverture de laine râpée et d'un oreiller en paille: mais quel
est le lit assez mauvais pour avoir la faculté d'empêcher le sommeil, à
l'âge heureux qu'avait Charles? A peine couché et la tête sur la paille,
il s'endormit du sommeil, non du juste, car il était loin de mériter
cette qualification, mais de l'enfance ou de la première jeunesse.