Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux
officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu'à l'heure de
l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever
du jour.
Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister.
Il y avait énormément de monde à ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
les Tahitiennes de la cour, quelques femmes européennes, tout ce
qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires français.
Rarahu naturellement n'était point admise dans le salon de la fête;
mais, pendant que la foule dansait fiévreusement la _upa-upa_ dans les
jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
semblable, privilégiées de la reine, avaient été invitées à prendre
place sous la véranda, sur une banquette d'où elles pouvaient, tout
aussi bien qu'à l'intérieur, voir et être vues.--Et avec le laisser-
aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
m'accouder à la fenêtre, pour causer avec ma petite amie.
En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle était
éclairée comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mêlée aux
rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
brillaient sur le fond sombre du dehors.
Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
fille malade qui avait exigé qu'on l'habillât pour ce bal.--La petite
Pomaré avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.
Malgré tout, ce bal était triste; les officiers du _Rendeer_, qui
étaient en majorité, y jetaient une impression de départ et de
séparation contre laquelle on ne pouvait réagir.--Il y avait là de
jeunes hommes, qui allaient dire adieu à leurs maîtresses, à leur vie de
nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
trois fois dans le courant de leur existence étaient venus à Tahiti, qui
savaient que maintenant leur carrière était finie, et dont le coeur se
serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...
La princesse Ariitéa vint à moi, plus animée que de coutume, et parlant
plus vite:
--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer très vite; de la
continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
une troisième,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.
Je jouai avec fièvre, en m'étourdissant moi-même, tout ce que je trouvai
au hasard sur le piano.--Je réussis pour une heure à ranimer le bal;
mais c'était une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
longtemps la soutenir.