IV

... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amérique russe... Six mois

d'expéditions et d'aventures qui ne tiennent en rien à cette histoire.

Dans ces pays, on se sentait plus près de l'Europe et déjà bien loin de

l'Océanie.

Tout ce passé tahitien semblait un rêve, un rêve auprès duquel la

réalité présente n'intéressait plus.

En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par

l'Australie et le Japon; "l'amiral à cheveux blancs" voulait traverser

l'océan Pacifique dans l'hémisphère nord, en laissant à d'effroyables

distances dans le sud _l'île délicieuse_.

Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au

coeur... Rarahu avait dû m'écrire plusieurs lettres, mais la vie errante

que nous menions sur les côtes d'Amérique les empêchait de me parvenir,

et je ne recevais plus rien d'elle...

V

... Dix mois ont passé.

Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige à toute

vitesse vers le sud. Il s'est engagé depuis deux jours dans cette zone

qui sépare les régions tempérées des régions chaudes, et qui s'appelle:

_zone des calmes tropicaux_.

Hier, c'était un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les

régions tempérées; l'air était froid, un rideau de nuages immobiles et

tout d'une pièce nous voilait le soleil.

Ce matin nous avons passé le tropique, et la mise en scène a brusquement

changé; c'est bien ce ciel étonnamment pur, cet air vif, tiède,

délicieux, de la région des alizés, et cette mer si bleue, asile des

poissons volants et des dorades.

Les plans sont changés, nous revenons en Europe par le sud de

l'Amérique, le cap Horn et l'océan Atlantique; Tahiti est sur notre

route dans le Pacifique, et l'amiral a décidé qu'il s'y arrêterait en

passant. Ce sera peu, rien qu'une relâche de quelques jours, quand

après, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout

après avoir craint de ne pas revenir!...

... J'étais accoudé sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux

docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur

l'épaule:

--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien à quoi vous rêvez: nous y serons

bientôt, dans votre île, et même nous allons si vite que ce sont, je

pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent à elles...!

--Il est incontestable, docteur, répondis-je, que si elles s'y

mettaient toutes...

Le Mariage de Loti · 第 131 / 184 题