XLVI

Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la

case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord

de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les

arbres.

Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur

Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île

entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua

parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les

épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui

devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.

Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je

me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,

déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour

vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là

étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce

bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la

muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de

méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient

se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon

enfance.

Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille

épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans

ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images

embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches

de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées,

à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries

et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de

pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.

Le Mariage de Loti · 第 124 / 184 题