DANS LA GRANDE RUE

La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui

avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la

foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas

des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de

_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;

quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient

les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.

C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout

original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises

de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers.

La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana,

notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en

reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes

celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de

tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu

l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un

mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse

impatiente.

Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands

manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une

femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait

dormir.

--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)

Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:

--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit

non!

--Oui! répondit-elle immobile.

--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?

--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est

moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent

(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus...

--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu

plus écarté où nous puissions causer ensemble.

--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--

mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu.

Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver

que banalité et désenchantement.

Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main

l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette

foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus...

Le Mariage de Loti · 第 115 / 184 题