...Il y avait quelque chose que Rarahu commençait à sentir déjà, et
qu'elle devait sentir amèrement plus tard,--quelque chose qu'elle
était incapable de formuler dans son esprit d'une manière précise,--et
surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abîmes dans le domaine
intellectuel, entre Loti et elle-même, des mondes entiers d'idées et de
connaissances inconnues.--Elle saisissait déjà la différence radicale
de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
notions même des choses les plus élémentaires de la vie différaient
entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est-à-dire un de ces
hommes venus des pays fantastiques de par delà les grandes mers,--un
de ces hommes qui depuis quelques années apportaient dans l'immobile
Polynésie tant de changements inouïs, et de nouveautés imprévues...
Elle savait aussi que Loti repartirait bientôt pour ne plus revenir,
retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune idée de ces
distances vertigineuses,--et Tahaapaïru les comparait à celles qui
séparaient Fataoua de la lune ou des étoiles...
Elle pensait ne représenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
qu'elle était,--qu'une petite créature curieuse, jouet de passage qui
serait vite oublié...
Elle se trompait pourtant.--Loti commençait à s'apercevoir lui aussi
qu'il éprouvait pour elle un sentiment qui n'était plus banal.--Déjà
il l'aimait un peu par le coeur...
Il se souvenait de son frère Georges,--de celui que les Tahitiens
appelaient Rouéri, qui avait emporté de ce pays d'ineffaçables
souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-même.--Il
semblait très possible à Loti que cette aventure, commencée au hasard
par un caprice de Tétouara, laissât des traces profondes et durables sur
sa vie tout entière...
Très jeune encore, Loti avait été lancé dans les agitations de
l'existence européenne; de très bonne heure il avait soulevé le voile
qui cache aux enfants la scène du monde;--lancé brusquement, à seize
ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert à un
âge où d'ordinaire on commence à penser...
Loti était revenu très fatigué de cette campagne faite si matin dans la
vie,--et se croyait déjà fort blasé. Il avait été profondément écoeuré
et déçu,--parce que, avant de devenir un garçon semblable aux autres
jeunes hommes, il avait commencé par être un petit enfant pur et rêveur,
élevé dans la douce paix de la famille; lui aussi avait été un petit
sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
d'idées fraîches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rêver dans
les bois d'Océanie, tout enfant il avait longtemps rêvé seul dans les
bois du Yorkshire...
Il y avait une foule d'affinités mystérieuses entre Loti et Rarahu, nés
aux deux extrémités du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
silence, étendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
passionnément la rêverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
l'eau fraîche...