... Le lendemain Rarahu, la tête appuyée sur mes genoux, pleurait à
chaudes larmes...
Dans son coeur de pauvre petite croissant à l'aventure dans les bois,
les notions du bien et du mal étaient restées imparfaites; on y trouvait
une foule d'idées baroques et incomplètes venues toutes seules à l'ombre
des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
et il s'y mêlait aussi quelques données chrétiennes, puisées au hasard
dans la Bible de ses vieux parents...
La coquetterie et la gourmandise l'avaient poussée hors du droit chemin,
mais j'étais sûr, absolument sûr qu'elle n'avait rien donné en échange
de ces singuliers présents, et le mal pouvait encore se réparer par des
larmes.
Elle comprenait que ce qu'elle avait fait était fort mal; elle
comprenait surtout qu'elle m'avait causé de la peine,--et que John, le
sérieux John, mon frère, détournerait d'elle ses yeux bleus...
Elle avait tout avoué, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
voir pleurer son amie...
Ces larmes, les premières que Rarahu eût versées de sa vie, produisirent
entre nous le résultat qu'amènent souvent les larmes, elles nous firent
davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'éprouvais pour elle, le
coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariitéa s'effaça pour un
temps...
L'étrange petite créature qui pleurait là sur mes genoux, dans la
solitude d'un bois d'Océanie, m'apparaissait sous un aspect encore
inconnu; pour la première fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
commençais à soupçonner la femme adorable qu'elle eût pu devenir, si
d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
tête...