... Le premier soir où Rarahu vint se mêler aux jeunes femmes de
Papeete, était un soir de grande fête.
La reine donnait un bal à l'état-major d'une frégate, qui par hasard
passait...
Dans le salon tout ouvert, étaient déjà rangés les fonctionnaires
européens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
habits de gala.
En dehors, dans les jardins, c'était un grand tumulte, une grande
confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
fête et couronnées de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
se préparaient à danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
satin.
Et les officiers qui avaient déjà des amies au dedans et au dehors, dans
ces deux mondes de femmes, allaient de l'un à l'autre sans détours, avec
le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...
La curiosité, la jalousie surtout avaient poussé Rarahu à cette sorte
d'escapade, depuis longtemps préméditée.--La jalousie, passion peu
commune en Océanie, avait sourdement miné son petit coeur sauvage.
Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couchée en même temps
que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
que pouvaient bien être ces soirées de Papeete que Loti son ami passait
avec Faïmana ou Téria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
princesse Ariitéa, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
deviné une rivale...
--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout à coup derrière moi
une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
fraîche pour être mêlée au tumulte de cette fête.
Et je répondis, étonné:
--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)
C'était bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
donnant la main à Tiahoui. C'étaient bien elles deux,--qui semblaient
intimidées de se trouver dans ce milieu inusité, où tant de jeunes
femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
souriantes, demi-pincées,--et il était aisé de voir que l'orage était
dans l'air.
--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habillées et
jolies?
Elles savaient bien qu'elles l'étaient plus que les autres, au
contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
point tenté l'aventure.
--Allons plus près, dit Rarahu; je veux voir à ce qu'_elles_ font dans
la maison de la reine.
Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchâmes des
fenêtres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulière à
plus d'un titre: une réception chez la reine Pomaré.
--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
montrait de la main un groupe de femmes légèrement bistrées, et parées
de longues tuniques éclatantes, qui étaient assises avec des officiers
autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pièces
d'or et de nombreux petits carrés de carton peint, qu'elles faisaient
glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
conservaient leur impassible expression de câlinerie et de nonchalance
exotique.
Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
ne saisit que d'une manière imparfaite les explications que je pus lui
en donner.
Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans
l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en
extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la
surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam
aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit:
--on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,
--le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.
Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et
s'apprêtant à valser.
--Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.
--Très belle, Rarahu, répondis-je...
--Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi
avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti,
tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te
chercher...
--Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu
m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille.
Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
demain nous serons ensemble...
--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix
d'enfant que la fureur faisait trembler...
Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle
arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en
bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...
En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la
reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...
Mais, quand nous fûmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fête,
au milieu des bois et de l'obscurité, autour de moi je trouvai tout
absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'étoiles
inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu'à la voix de
l'enfant délicieuse qui marchait à mon côté... Je songeais à Ariitéa, en
longue tunique de satin bleu, valsant là-bas chez la reine, et un ardent
désir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-là fait fausse
route, en m'entraînant dans la solitude.