Ceci est le voyage écrit par un homme qui mit à la voile avec
soixante-dix vaisseaux de la rivière de Lisbonne en Portugal pour se
rendre à Calicut dans les Indes dans le courant de l’année 1501. Et ils
naviguèrent en longeant la côte de Barbarie et arrivèrent devant une
ville appelée Meskebijl[36] où ils furent défaits honteusement en
subissant de grandes pertes. Nous perdîmes là beaucoup de chrétiens dont
les âmes sont sans doute allées à Dieu. Cette bataille eut lieu le jour
de saint Jacques de l’année précitée.
[36] Mers et Kébir.
Le château est à un mille de la ville appelée Oeraen[37] et il y a
beaucoup de marchands chrétiens pervers, de Venise et de Gênes, qui
viennent y vendre aux Turcs des armures complètes, des arquebuses et des
munitions pour combattre les chrétiens. C’est là qu’ils ont leur
entrepôt.
[37] Oran.
Je restai six mois sur la côte de Barbarie et je souffris beaucoup de
misère dans le détroit[38].
[38] de Gibraltar?
Dans l’année 1502, le 10 Février, nous mîmes à la voile de la rivière de
Lisbonne et prîmes la route des Indes.
La première terre que nous trouvâmes est appelée Kenan[39] et il y a là
beaucoup d’îles dont la plupart appartiennent au roi d’Espagne et qui
sont à environ 200 milles du Portugal.
[39] Le cap Noun, sur la côte d’Afrique vis-à-vis des Canaries.
Nous en partîmes, en dirigeant notre course au sud-est, et nous
arrivâmes au Cap[40], près duquel nous restâmes; il est à environ 500
milles du Portugal. Les habitants de ce pays vont complétement nus,
hommes et femmes et ils sont noirs. Ils ignorent la pudeur, car ils ne
portent pas d’habits, et les femmes s’accouplent avec les hommes comme
des singes et ils n’ont pas de notion du bien et du mal.
[40] Le cap Vert.
Le 5 mars nous dirigeâmes notre course au sud-est, jusqu’à environ 100
milles en pleine mer.
Le 29 mars notre navigation nous avait portés à plus de 1,200 milles du
Portugal et nous avions perdu de vue la grande ourse. Le soleil était
sur notre tête, de sorte que rien n’avait plus d’ombre et nous n’avions
plus de point de repère dans le ciel le 2 avril.
Dans cette mer j’ai vu des poissons qui volaient comme des oiseaux
jusqu’à une portée d’arbalète; ils sont gros comme des maquereaux, des
harengs ou des sardines. Et pendant une navigation de plus de 300
milles, nous vîmes des mouettes noires dont la gorge était blanche. Leur
queue est comme celle du cygne et elles sont plus grosses que des
pigeons ramiers; elles attrapaient les poissons volants à mesure qu’ils
s’envolaient.
Le 11 avril nous étions si loin, qu’à midi précis nous voyions le soleil
au nord.
En même temps nous n’avions dans le ciel aucun point qui pût servir à
nous diriger, ni soleil, ni lune, mais seulement notre boussole et nos
cartes.
Ensuite nous atteignîmes une autre mer, où il n’y avait rien de vivant,
ni chair, ni poisson ni quoi que ce fût.
Le 20 avril le vent devint contraire pour nous et dura cinq semaines,
nous poussant 1000 milles hors de notre route et nous fûmes bien douze
jours sans apercevoir aucune terre.
Le 22 mai c’était l’hiver dans ces parages et le jour ne durait que huit
heures; et il y eut un grand orage avec de la pluie, de la grêle, de la
neige, des éclairs et du tonnerre. Le ciel était découvert vers le cap
de Bonne-Espérance et il y eut tempête. En approchant du cap nous
dirigeâmes notre course au nord-est.
Le 10 juin nous ne pouvions voir ni la grande ourse ni l’étoile polaire
et nous ne connaissions pas le ciel, ce qui nous mettait dans un grand
embarras.
Le 14 juin nous arrivâmes devant une ville appelée Scafal[41] et nous
demandâmes à faire du commerce; mais on ne voulut pas nous le permettre;
parce que les habitants avaient de grandes craintes du côté de la
rivière des Paepiens[42]. Il y a là une rivière qui coule du pays des
Paepiens[43]. Ce pays des Paepiens[44] est situé dans l’intérieur des
terres, enfermé par des murailles, et n’a pas d’autre issue vers la mer
que la rivière de Scafal. Et les habitants du pays craignaient que les
Paepiens ne vinssent à découvrir cette route; car le roi de Scafal
faisait alors la guerre aux Paepiens.
[41] Sofala.
[42] Zara ou Cuama.
[43] Sabia, entre le Cap et 20° S.
[44] La Cafrerie.
Nous parlâmes avec des habitants du pays des Paepiens qui y avaient été
faits prisonniers et traités comme esclaves. Ce pays des Paepiens abonde
en argent, en or, en pierres précieuses et en richesses, et ce royaume
est à 400 milles du cap de Bonne-Espérance.
De là nous fîmes voile pour une île appelée Miskebijc[45]; elle est à
200 milles de Scafal, et le pays se nomme Maerabite; on n’y connaît pas
l’usage de la monnaie; mais on échange l’or et l’argent contre d’autres
marchandises.
[45] Mozambique.
Nous en partîmes le 18 juillet et nous arrivâmes dans un royaume qui
s’appelle Hylo[46]. Le roi de ce pays est très riche et nous le forçâmes
de payer au roi de Portugal un tribut annuel de 1,500 matcals. Chaque
matcal équivaut à 9 s. 4 d. de monnaie flamande. Il reçoit de plus une
bannière, comme marque de sa souveraineté sur le pays. Mais quand le roi
sortit de sa cour, ils jetèrent de l’eau et de petites branches sur sa
tête, ils étaient très gais, battaient des mains et ils chantèrent et
dansèrent. Le roi et tout son peuple, hommes et femmes vont nus, bien
qu’ils ceignent leurs reins d’une petite pièce d’étoffe et ils vont tous
les jours se baigner à la mer. Il y a des bœufs sans cornes, avec une
espèce de selle sur le dos. Il y a aussi des moutons avec des queues si
grosses qu’on n’en a jamais vu de semblables et dont la queue vaut mieux
que la moitié du mouton. Il y a aussi des corbeaux qui sont noirs et
blancs. On y cultive aussi des oignons qui ont presque deux palmes de
largeur.
[46] Quiloa.
Nous en partîmes le 20 juillet et nous arrivâmes à une île appelée
Melinde[47] qui est à 100 milles de Kilo. Mais nous ne la vîmes pas et
nous allâmes au cap Sainte-Marie[48]. Là nous mîmes tout en ordre et
nous avions encore à traverser un golfe qui a près de 700 milles de
large. C’est là que nous quittâmes le pays des Paepiens[49] et nous
arrivâmes devant le pays de Marabia[50], le 30 juillet. Et après avoir
navigué 100 milles, notre course fut dirigée au nord-est.
[47] Melinde n’est pas une île.
[48] Ras Mory, Socotora.
[49] Dans les anciennes cartes, la Cafrerie est limitée par
l’Abyssinie.
[50] Iram-Arabie?
Il faut savoir que dans ces parages l’hiver dure d’avril à septembre et
alors pendant tout ce temps le vent souffle du sud-est. De septembre à
avril c’est l’été, et pendant tout le temps le vent souffle du nord-est,
c’est-à-dire six mois de chaque côté. Et le courant suit le vent de
sorte que l’été est une très mauvaise saison; car j’en ai souffert tout
une année.
Le 5 août nous vîmes l’étoile polaire et nous en fûmes très contents car
nous étions encore à plus de 500 milles de l’Inde.
En quinze jours nous traversâmes le grand golfe de 770 milles et ce fut
le 21 août que nous vîmes la terre de l’Inde et la grande ville de
Combaen[51]. C’est une grande ville commerçante et elle est située près
du pays de Caldée en Babylonie, sur la rivière Cobar[52].
[51] Cambay.
[52] Le Saubermattee.
Dans le pays de la haute Arabie est la ville de la Mecque, où est
enterré Mahomet, le diable des payens. Et la ville est à 600 milles du
pays d’orient d’où les épices, les perles et les pierres précieuses,
sont apportées en Europe après avoir traversé un golfe.
Nous passâmes au delà d’une ville appelée Oan[53] où il y a un roi. Ce
roi a au moins 8000 chevaux et 700 éléphants de guerre, rien que dans
son pays. Et chaque ville a son roi et nous avons pris 400 navires à
Oan, après avoir tué les gens qui les montaient et nous avons ensuite
brûlé les vaisseaux.
[53] Goa.
Nous partîmes de là et nous arrivâmes dans une île appelée Avidibe[54].
Là après avoir pris de l’eau et du bois, nous fîmes débarquer au moins
300 de nos malades et nous tuâmes un lézard qui avait au moins cinq
pieds de long.
[54] Anjeedeeva.
Le 11 septembre nous arrivâmes dans un royaume appelé Cannaer[55] et qui
est situé près d’une chaîne de montagnes dont le nom est Montebyl[56] et
là nous attendîmes les navires de la Mecque et ce sont les vaisseaux
portant les épices qui viennent dans notre pays et nous voulions les
détruire afin que le roi de Portugal pût seul obtenir des épices de ce
pays-là. Mais il nous fut impossible d’accomplir ce dessein. Cependant
nous prîmes un navire de la Mecque, qui avait à bord 300 passagers parmi
lesquels beaucoup de femmes et d’enfants et après en avoir retiré plus
de 12,000 ducats et au moins 10,000 ducats de marchandises, nous fîmes
sauter le navire et les passagers qu’il contenait avec de la poudre à
canon, le 1er octobre.
[55] Cananor.
[56] Le mont Ely de Marco Polo.
Il y a aussi dans ce pays des cerfs, qui ont de grandes cornes poussant
droit sur leurs têtes et contournées comme un tire-bouchon[57].
[57] Des élans?
Le 20 octobre nous allâmes dans le pays de Cannaer[58] pour acheter
toute sorte d’épices et le roi vint en grande cérémonie, amenant avec
lui deux éléphants et beaucoup d’autres animaux étrangers que je ne puis
nommer.
[58] Cananor.
Le 27 octobre nous mîmes à la voile de ce pays et nous arrivâmes dans un
royaume qui se nomme Calcoen[59]. Il est à 40 milles de Cannaer et nous
déployâmes nos forces devant la ville et combattîmes les habitants
pendant trois jours et nous fîmes un grand nombre de prisonniers qui
furent pendus aux vergues des navires et après les avoir descendus nous
leur coupâmes les mains, les pieds et les têtes; et ayant pris un de
leurs navires, les mains, les pieds et les têtes y furent jetés, et
après avoir écrit une lettre qui fut mise sur un bâton, nous laissâmes
le navire dériver vers la terre. Nous prîmes là un navire auquel nous
mîmes le feu et beaucoup de sujets du roi y furent brûlés.
[59] Calicut.
Le 2 novembre nous naviguâmes 60 milles de Calcoen vers un royaume
appelé Cusschaïn[60], et entre ces deux villes est un royaume chrétien
nommé Granor[61] et il y a beaucoup de bons chrétiens; et ce royaume
contient beaucoup de juifs qui y ont un prince. Vous comprenez que tous
les Juifs du pays sont sujets du même prince. Et les chrétiens ne
communiquent avec personne, et ils sont bons chrétiens. Ils ne vendent
ni n’achètent rien pendant les jours consacrés et ne mangent ni ne
boivent avec personne qu’avec des chrétiens. Ils vinrent volontiers à
nos navires avec de la volaille et des moutons et nous firent faire
bonne chère. Ils venaient d’envoyer des prêtres à Rome pour connaître la
vraie foi.
[60] Cochin.
[61] Travancore.
Le 28 novembre nous allâmes au pays de Cusschaïn pour parler au roi; et
le roi vint à nous en grande cérémonie, amenant avec lui six éléphants
de guerre; car il y a dans ce pays beaucoup d’éléphants et d’animaux
étranges que je ne connais pas. Alors nos chefs qui étaient avec nous
parlèrent au roi afin d’acheter des épices et d’autres choses.
Le 3 janvier nous partîmes de là pour une ville nommé Coloen[62] et là
vinrent à nous beaucoup de bons chrétiens qui remplirent d’épices deux
de nos vaisseaux. Il y a là près de 25,000 chrétiens et ils payent
tribut comme les juifs. Il y a près de 300 églises chrétiennes et elles
portent les noms des apôtres et d’autres saints. A 50 milles de Coloen
est une île appelée Steloen[63] où l’on trouve la meilleure cannelle que
l’on puisse rencontrer.
[62] Culam, Quilom.
[63] Ceylan.
A six journées de Coloen est une ville nommée Lapis[64] et près de
Saint-Thomas dans la mer. C’est là que pendant quinze jours, à l’époque
de sa fête, on peut passer la mer à pied sec, et on donne le sacrement à
tous ceux qui sont en état de le recevoir; et on le refuse à ceux qui en
sont indignes. Et cet endroit est à quatre journées de distance de la
grande ville d’Edissen[65] où il a construit le grand palais. Mais cette
ville de Lapis est en grande partie ruinée et les chrétiens l’habitent à
condition de payer un tribut, et tout le monde y compris le roi et la
reine y marchent nus à l’exception de leurs reins qui sont couverts.
[64] Meliapour.
[65] Édesse.
A 800 milles de Coloen est une grande ville nommée Melatk[66] où l’on
récolte les meilleurs clous de girofle, des muscades et où l’on trouve
de riches marchandises et des pierres précieuses.
[66] Malacca.
Les gens de ce pays ont des dents noires parce qu’ils mâchent les
feuilles des arbres et avec ces feuilles une substance blanche comme de
la chaux; et il en résulte que leurs dents deviennent noires; c’est ce
qu’on nomme tombor[67], et ils en portent toujours avec eux lorsqu’ils
voyagent. Le poivre croît dans ce pays comme la vigne dans le nôtre.
[67] Bétel.
Il y a des chats aussi gros que nos renards et c’est d’eux que vient le
musc, et on le vend très cher; car un chat vaut cent ducats et le musc
croît entre ses jambes, sous la queue.
Le gingembre croît comme un roseau et la cannelle comme l’osier; et tous
les ans on enlève l’écorce de la cannelle quelque mince qu’elle soit et
la plus jeune est la meilleure. Le véritable été est en décembre et en
janvier.
Le 12 février nous eûmes une bataille avec le roi de Calcoen, qui avait
trente-cinq navires sans compter les bateaux à rames. Dans chacun de ces
bateaux il y avait de 60 à 70 hommes, et nous n’en avions que 22 et avec
cela, grâce à Dieu, nous les avons battus; et nous prîmes deux grands
navires et après avoir massacré tous les gens qu’ils portaient nous
brûlâmes les navires devant la ville de Calcoen, en présence du roi; et
le lendemain nous mîmes à la voile pour Cannaer après avoir tout préparé
pour retourner en Portugal. Cela eut lieu en 1503, le 12 février.
Le 22 mars, à son coucher, le soleil était au nord; dès le 13 mars nous
avions perdu de vue l’étoile polaire.
Le 26 mars nous arrivâmes en vue de deux îles où nous ne voulûmes pas
descendre parce que nous étions chargés de marchandises précieuses; et
quand les habitants virent que nous ne voulions pas débarquer, ils
allumèrent un grand feu pour nous attirer.
Le 10 avril nous revîmes le pays des Paepiens et nous avions été alors
quarante-huit jours dans le golfe.
Le 13 avril nous revîmes le pays de Meskebijl[68] dont il est parlé plus
haut et nous y restâmes jusqu’au 16 juin, puis nous remîmes à la voile.
C’est l’époque quand les jours sont les plus courts.
[68] Mozambique.
Il y a un grand royaume appelé Coloen que nous avons décrit
précédemment. Là les perles croissent dans une espèce d’huître au fond
de la mer; mais la mer n’a pas plus de quatre à cinq brasses de
profondeur, et il y a des pêcheurs qui pêchent les huîtres avec des
paniers de bois. Ils mettent les paniers dans leurs bouches ou sur leurs
nez et ensuite descendent sous l’eau, où ils peuvent rester un quart
d’heure et quand ils ont pris quelque chose ils reviennent à la surface
et ainsi de suite.
Le 14 juin le pain et les vivres commencèrent à nous manquer et nous
étions encore à 1,780 milles de Lisbonne.
Le 30 juin nous trouvâmes une île, où nous tuâmes plus de 300 hommes et
en fîmes un grand nombre prisonniers. Là nous fîmes de l’eau et en
partîmes le 1er août.
Le 13 août nous revîmes l’étoile polaire et nous étions encore au moins
à 600 milles du Portugal.
En l’année 1502 les infidèles perdirent 180 navires; mais si ces navires
n’avaient pas été perdus, cela aurait mal tourné pour nous; car ils
étaient nos ennemis.
Et ainsi nous retournâmes sains et saufs en Portugal.