A M. THIERIOT.

Près de Londres, le 27 mai 1727.

Mon cher Thieriot, j'ai reçu bien tard, à la campagne où je suis

retiré, votre charmante lettre du 1er avril. Vous ne sauriez imaginer

avec quel chagrin j'ai su votre maladie; mon amitié, pour ce qui vous

regarde, passe les limites d'une amitié ordinaire. Rappelez-vous le

temps où je vous écrivais que je pensais que vous deviez avoir la

fièvre parce que je sentais le frisson; ce temps est revenu. J'étais

très-malade en Angleterre quand vous souffriez tant en France, et votre

absence ajoutait encore plus d'amertume à mes souffrances. A présent

j'espère que vous êtes mieux, puisque je commence à revivre.

Si vous êtes sérieusement dans l'intention de traduire quelque ouvrage

qui en vaille la peine, je vous conseille d'attendre encore un mois

ou deux, de prendre soin de votre santé, de vous fortifier dans la

langue anglaise et de donner le temps à l'ouvrage de M. _Pemberton_

de paraître. Cet ouvrage est une explication claire et précise de

la philosophie de sir _Isaac Newton_, qu'il entreprend de rendre

intelligible aux hommes les plus irréfléchis et les moins exercés dans

ce genre. Il semblerait que l'auteur ait voulu principalement écrire

pour votre nation.

Si je suis encore en Angleterre quand l'ouvrage sera publié, je

ne perdrai pas un moment pour vous l'envoyer; si j'en suis parti,

j'ordonnerai à mon libraire de vous envoyer le livre. Je pense qu'il

sera facile de le traduire, le style en étant fort simple et tous les

termes de philosophie les mêmes en français et en anglais.

Adieu, ne parlez point de l'écrivain anonyme, ne dites pas que ce

n'est point du mylord _Bolincbroke_, ne dites pas que c'est un méchant

ouvrage, vous ne pouvez juger ni de l'homme ni de cet écrit. Je viens

d'écrire un thème anglais au chevalier _Dessaleurs_. J'ai adressé la

lettre quai des Théatins; s'il ne l'a pas reçue, il faut l'en avertir

et qu'il ne la perde pas, car j'y ai mis toute ma médecine. Adieu,

portez-vous bien. La vie n'est pas de vivre, mais de se bien porter.

_Non vivere, sed valere vita._

Si vous avez besoin de vous mettre au régime de la diète, commencez

vite et observez-la longtemps. Je vivrai demain, dit le fou,

aujourd'hui c'est trop tard; le sage vécut hier; je suis le fou, soyez

le sage, et adieu.

Avez-vous lu le petit et trop petit livre écrit par _Montesquieu_

sur la décadence de l'empire romain? On l'appelle la décadence de

_Montesquieu_. Il est vrai que ce livre est loin d'être ce qu'il

devrait être, mais cependant il contient plusieurs choses qui méritent

d'être lues, et c'est ce qui me fâche encore plus contre l'auteur,

qui a traité si légèrement une matière si importante. Cet ouvrage est

plein d'indications. C'est moins un livre qu'une ingénieuse _table des

matières_, écrite dans un style original. Mais, pour pouvoir s'étendre

pleinement sur un pareil sujet, il faut être libre. A Londres, un

auteur peut donner un libre cours à ses pensées, ici il doit les

restreindre; nous n'avons ici que la dixième partie de notre âme.

Adieu; la mienne est entièrement attachée à la vôtre.

J'ai eu le malheur de perdre toutes mes rentes sur l'hôtel de ville,

faute d'une formalité. Comme je fais maintenant tous mes efforts pour

les recouvrer, je crois qu'il ne serait pas prudent de faire connaître

à la cour de France que je pense et que j'écris comme un libre Anglais.

Je désire ardemment vous revoir ainsi que mes amis; mais j'aimerais

mieux que ce fût en Angleterre plutôt qu'en France. Vous qui êtes un

parfait Breton, vous devriez passer le canal et venir nous trouver. Je

vous assure de nouveau qu'un homme de votre trempe ne se déplairait pas

dans un pays où chacun n'obéit qu'aux lois et à ses propres fantaisies.

La raison est libre ici et n'y connaît point de contrainte; les

hypocondriaques y sont surtout bien venus. Aucune manière de vivre n'y

paraît étrange. On y voit des hommes qui font six milles par jour pour

leur santé, se nourrissent de racines, ne mangent jamais de viande,

portent en hiver un habit plus léger que le costume de vos dames

dans les jours les plus chauds. Tout cela est ici regardé comme une

singularité, mais n'est taxé de folie par personne.

Le roi Voltaire · 第 166 / 187 题