La vie de Voltaire est une comédie en cinq actes et en prose--une belle
comédie à la Molière avec des tableaux à la Shakspeare,--où rayonne la
raison humaine dans le génie français.
Le premier acte de la comédie voltairienne se passe à Paris avec les
grands seigneurs et les comédiennes; il commence aux fêtes du prince de
Conti et finit à la mort de mademoiselle Lecouvreur. C'est un imbroglio
où la folie française s'éclaire çà et là du rayonnement tempéré de la
raison anglaise. C'est l'époque de la Bastille et de l'exil; mais c'est
l'âge des premiers triomphes du poëte et des premières aventures de
l'amoureux. Tout le monde a de l'esprit, même quand il faut avoir du
cœur. On entre sur la scène en riant de tout, même des dieux. Voltaire
est déjà l'ami des rois et l'ennemi de leur royauté, car il pressent la
sienne. Comme les dieux de l'Olympe, il a franchi l'espace en trois pas.
Le second acte, plus reposé, mais non pas plus sévère, où l'amour
joue encore son rôle, se passe au château de Cirey et à la cour du
roi Stanislas. Ce second acte peut s'appeler l'amour de la science
et la science de l'amour. Voltaire et la marquise du Chastelet ont
retrouvé le paradis perdu, et ils mangent la pomme jusqu'à l'amertume.
Apollon ne joue pas de la lyre, et Daphné, au lieu de se cacher dans
les chastes ramées, meurtrit son sein sous les livres de géométrie.
Leur amour n'est bientôt qu'une fumée sans feu. Le mari joue les
Sganarelle, mais l'amant finit par les jouer à son tour; car le jour où
Voltaire ramène ses passions sur le rivage, comme le nautonier prudent
ramène son navire quand le vent va manquer aux voiles, Saint-Lambert,
imprudent comme la jeunesse, emporte en pleine mer la maîtresse de
Voltaire, qui meurt bientôt au premier tourbillon.
Que si on trouve que ces deux premiers actes de la comédie durent trop
longtemps, je répondrai: J'aurais voulu les faire bien plus longs; car
il a raison le poëte Sainte-Beuve qui a dit: «Ce n'est pas tant la vie
qui est courte, c'est la jeunesse.»
Le troisième acte se passe à la cour de Frédéric II, à Berlin, à
Potsdam, à Sans-Souci, où Voltaire donne des leçons de grammaire et
prend des leçons de philosophie. C'est une caricature du Sunium et
du Palais-Royal. On parle mal de la sagesse et on ne soupe pas bien.
L'Académie de l'algèbre tient trop de place à cette cour sans femmes et
sans Dieu. Voltaire joue son rôle avec toutes ses grâces diaboliques,
avec tout son esprit surhumain, avec toutes ses colères de lion
apprivoisé. Mais le Salomon du Nord a des griffes plus longues que les
siennes, il les montrera dès qu'il aura vu le fond de la poétique de
Voltaire;--et le courtisan s'enfuit pour faire à son tour le métier de
roi,--le seul métier qui fût possible en ce temps-là.
Le quatrième acte se joue à Fernex. Le roi Voltaire prend pied du même
coup dans quatre pays, en attendant qu'il règne partout. Il a une cour,
il a des vassaux, il a des curés; il bâtit une église et baptise tous
les catéchumènes de la philosophie de l'avenir; il apprend l'amour
aux puritaines de Genève; il dote la nièce de Corneille; il venge la
famille de Calas, il plaide pour l'amiral Byng, pour Montbailly, pour
La Barre, pour tous ceux qui n'ont pas d'avocat; il joue _Mahomet_ et
_César_, ce qui fait que son ennemi Jean-Jacques lui écrit: «Je vous
hais, parce que vous avez corrompu ma république en lui donnant des
spectacles.»
Le cinquième acte se passe à Paris, comme le premier. Mais cet homme
qui, au début de l'action, était embastillé, proscrit, bâtonné, revient
en conquérant. Tout Paris se lève pour le saluer; l'Académie croit
qu'Homère, Sophocle et Aristophane sont revenus sous la figure de
Voltaire; la Comédie le couronne de l'immortel laurier. Mais il est
bien question du poëte à cette heure suprême! Paris tout entier le tue
dans ses embrassements, ce roi de l'opinion qui lui apporte en mourant
la conquête des droits de l'homme. Ah! ce fut un beau triomphe, car
c'est du jour de la mort de Voltaire que le roi Tout-le-monde a pris sa
place au banquet de la vie.
La moralité de cette comédie fut révélée en ce grand jour de fête qui
s'appela l'_Apothéose de Voltaire_; car ce jour-là la Révolution était
faite, et on reconnut les conquêtes impérissables de celui qui s'est
résumé par ces deux mots: _Dieu et la Liberté!_