LA DYNASTIE DE VOLTAIRE.

Où commence et où finit Voltaire? Les libraires ne parviendront jamais

à publier ses œuvres complètes. On a eu beau aller jusqu'à soixante-dix

volumes, on a beaucoup omis. Le tome LXXI des œuvres de Voltaire, c'est

la révolution française; le tome LXXII, c'est l'esprit nouveau.

Byron a dit, parlant de son héros Napoléon Ier: «L'homme peut mourir,

l'âme se renouvelle.» Napoléon III a dit: «Les grands hommes ont cela

de commun avec la Divinité, qu'ils ne meurent jamais.»

Voltaire ne mourut pas en 1778.

On a dit que la Révolution française avait été l'apôtre du dix-neuvième

siècle. Or la Révolution française a été la parole armée de Voltaire.

Un instant, la royauté et l'Église respirèrent, en croyant que six

pieds de terre devaient avoir enfin raison de ce révolutionnaire, qui

était venu, avec son rire satanique, promener la torche ardente du

libre examen devant leurs monuments foudroyés. Mais Voltaire, qui était

un esprit et non un corps, venait de sortir plus radieux des ténèbres

du tombeau. Il avait jeté ses guenilles au vent pour aller plus vite

dans l'espace: le soleil avait dévoré le nuage.

Non, Voltaire ne dort pas là-bas sous les dalles tumulaires de cette

abbaye obscure. Son esprit, jusque-là enchaîné dans la prison d'un

corps maladif qui lui imposait le tourment du sommeil, son esprit est

réveillé pour jamais. On aura beau faire, on ne l'atteindra pas. Il

défie maintenant toutes les bastilles et tous les bûchers.

Et de tous côtés fleurira le voltairianisme. Le nouveau monde va

devenir le monde nouveau, avec le catéchisme de Voltaire.

Pendant que Ducis lui succède à l'Académie française, Beaumarchais le

remplace dans son œuvre révolutionnaire. En France, c'est l'esprit qui

tue, quand c'est la raison qui arme l'esprit. Le _Mariage de Figaro_,

c'est la révolution avant la révolution, parce que c'est le tableau

d'une société qui tombe d'elle-même. Beaumarchais arracha les masques

un jour de fête, et toute la France se reconnut. Mais, comme la fête

durait encore, la France rit gaiement d'elle-même sans s'effrayer du

danger. Que dis-je? à cette belle heure du carnaval, elle regardait

l'abîme avec je ne sais quelle ivresse faite de courage, de poésie et

d'imprévu; elle y jetait ses couronnes et ses bouquets, ses sourires et

ses pâleurs, tous les souvenirs de la veille, toutes les aspirations du

lendemain; elle ne demandait qu'à s'y jeter elle-même.

Voltaire avait commencé la guerre avec une gaieté amère, Beaumarchais

la finissait avec un éclat de rire.

Louis XVI, qui savait lire, et qui ne savait pas rire, avait mis son

veto sur cette comédie révolutionnaire; mais Marie-Antoinette, qui

voulait rire, la joua à Trianon. Quand elle monta sur l'échafaud, ne

se souvint-elle pas que dans son règne il y avait eu aussi _la folle

journée_, comme dans le _Mariage de Figaro_?

Chamfort continuait Voltaire avec l'esprit voltairien. Rivarol le

continuait avec l'esprit qui rit de tout, de Voltaire lui-même[124].

Mais le jour des tempêtes est arrivé, Voltaire ne rira plus que sous le

masque de Camille Desmoulins, et encore l'espace d'un matin, comme les

roses de Fernex. Voici l'heure de toutes les révoltes. 1789 a sonné le

glas funèbre et les matines joyeuses.

Napoléon Ier, qui n'aimait pas Voltaire, a pourtant dû reconnaître que

Voltaire avait préparé son peuple. La France voltairienne et la France

napoléonienne sont la même France, avec deux Églises. Napoléon III

a dit de Napoléon Ier qu'il avait été l'exécuteur testamentaire de

la Révolution[125]. C'est une grande parole: or, qui avait dicté le

testament?

Voltaire et Napoléon ont fait le dix-neuvième siècle; le premier,

un grand esprit, a donné la lumière; le second, un grand génie, a

débrouillé le chaos.

Voltaire avoue à chaque page de son œuvre qu'il n'est pas maître de

lui. Il se croit de la famille de ces esprits dont les actions sont

écrites là-haut. Il a ruiné mathématiquement le fatalisme. Mais si le

premier venu est libre de faire le bien et le mal, l'homme de génie a

une étoile, parce qu'il travaille pour Dieu, même si c'est un athée.

Une invisible destinée conduit Voltaire. Jeune, il quitte le lit de

sa maîtresse pour armer la raison; mourant, il soulève la pierre du

sépulcre pour plaider la cause des sacrifiés.

C'est l'histoire de Napoléon, qui va de conquêtes en conquêtes sans

pouvoir s'arrêter. Le héros, qui n'avait que son épée, ne se contentera

pas tout à l'heure d'être maître de la France; il voudra conquérir le

monde. C'est l'esprit de la révolution qui le pousse, la révolution

qui a trouvé son homme pour faire le tour du globe. Le soldat français

sera le peuple initiateur, le peuple martyr, le peuple apôtre. Il

ira semer son sang jusqu'aux sables des Pyramides, jusqu'aux neiges de

Moscou.

Napoléon, c'est le peuple fait empereur. Quand il monte sur le trône de

France, il y fait monter la Révolution avec lui. Le pape, qui vient de

le sacrer, sacre la Révolution. Le peuple se salue et se reconnaît tous

les jours en passant sous le balcon des Tuileries. «Savez-vous pourquoi

ils m'aiment? c'est que je suis le peuple couronné,» disait Napoléon à

Benjamin Constant.

Waterloo, c'est la revanche des rois. Quand on jette Napoléon à

Sainte-Hélène, il semble que la France soit jetée elle-même sur le

rocher anglais. Les vieux débris tentent vainement de reconstituer le

monument du passé. Le peuple souffre et n'a plus foi; le peuple demande

son empereur, vivant ou mort. Sa grande armée se retrouvera debout,

comme le grenadier de Henri Heine: «Je resterai dans ma tombe comme une

sentinelle, avec ma croix sur le cœur et mon fusil à la main, et quand

il passera à cheval je sortirai tout armé du tombeau pour le défendre,

lui, l'Empereur.»

Cependant, où est Voltaire. Il est redevenu ambassadeur avec

Talleyrand, et roi de France avec Louis XVIII, ce qui ne l'empêche pas

de chanter des chansons dans la mansarde de Béranger; d'écrire des

pamphlets dans la vigne de Paul-Louis Courier; de monter à la tribune

avec le général Foy et Benjamin Constant; de courir toujours le monde

et de s'appeler tour à tour Gœthe et Byron[126]; de hanter le Vatican

et de rattacher l'école d'Athènes à l'école de Voltaire.

Je reconnais aujourd'hui Voltaire dans chaque génération, dans ses

ennemis comme dans ses amis. Joseph de Maistre et Louis Veuillot ont

ri du rire de Voltaire contre les voltairiens. Henri Heine a bu la

raillerie dans la coupe de Candide; Alfred de Musset paraphrase _les

Vous et les Tu_; Proudhon, fils de Jean-Jacques, a été baptisé par

Voltaire[127]. Victor Hugo appelait, il y a vingt ans, Voltaire un

singe de génie; mais l'esprit de Voltaire a pénétré le génie de Victor

Hugo, qui est maintenant en train de sacrer

«Celui qui dépensa le génie en esprit.»

A l'Académie, tout nouveau venu salue Voltaire roi de l'opinion

publique et roi de l'esprit humain. Ainsi a fait hardiment Ponsard,

ainsi a fait bravement Émile Augier. L'Académie elle-même n'a-t-elle

pas dit, par la bouche éloquente de M. de Salvandy: «Ce que Voltaire a

détruit tombait en ruines, ce qu'il a fondé est indestructible[128].»

Et, pourtant, un jour est venu où la France tout entière, épouvantée de

ces révoltes qui l'ont conduite à l'échafaud, qui l'ont frappée de mort

à la retraite de Russie, qui l'ont assassinée à Waterloo, un jour est

venu où la France a répudié Voltaire comme son mauvais génie, a menacé

son tombeau et a expatrié son esprit. C'était en 1815. Il avait beau

crier: «C'est moi qui suis Voltaire, c'est moi qui suis Paris, c'est

moi qui suis la France, c'est moi qui suis le monde. J'ai été de toutes

les victoires de Bonaparte, j'ai veillé sous sa tente pour le protéger

même lorsqu'il me condamnait. Ces victoires perdues pour la France

sont des conquêtes éternelles pour l'humanité, car nous avons ensemble

labouré la terre par un sillon de lumière.» Il avait beau crier, on le

condamnait. Et pendant que Napoléon s'en allait à Sainte-Hélène, César

sans épée, mais malgré lui César encyclopédiste, Voltaire s'envolait en

Allemagne, tout droit chez Gœthe, avec les vestiges du dernier drapeau

de Waterloo.

Mais c'est en vain que la France peu à peu reprise par les ténèbres,

la France humiliée devant les rois de l'Europe qu'elle a si longtemps

humiliés, défend à Voltaire de revenir jamais. Elle lui ferme les

colléges, parce qu'elle se dit que pour ce fléau de l'Église, la

jeunesse est une vaillante armée; elle réveille contre lui les haines

apaisées; elle met à toutes les frontières quatre hommes et un caporal

pour défendre le passage à l'impie. Mais voilà qu'un jour l'impie est

revenu. L'imprimerie donne des millions d'ailes à son verbe; les deux

mondes réapprennent leurs droits à son école. Et un soir de distraction

il entre au cabaret. Le roi Voltaire se fait peuple pour chanter les

airs du soldat et de l'ouvrier, les airs connus mais toujours nouveaux

qui disent le courage et l'amour. Le ci-devant gentilhomme du roi Louis

XV verse à boire au peuple de 1815, pour lui verser à plein verre le

patriotisme et la liberté. Et voilà que toute la France chante avec

lui. Et voilà qu'un cri du cœur part et retentit dans tous les cœurs.

La France qu'il a réveillée, la France lève la tête en chantant le

_Vieux drapeau_.

Le vieux drapeau, ce n'est pas seulement la bannière qui conduisait à

la victoire les volontaires de 92 et les grenadiers de Napoléon; le

vieux drapeau, c'est aussi le drapeau de Voltaire, car si les héros

y ont inscrit le mot _Patrie_, Voltaire y a inscrit le mot _Esprit

humain_.

Le roi Voltaire · 第 138 / 187 题