[90] A la barrière de Fontainebleau, les commis lui demandèrent s'il
n'avait rien à déclarer. «Messieurs, il n'y a que moi de contre-bande,»
répondit-il.
[91] J'ai passé deux saisons dans l'appartement de ce grand esprit,
dans ce cabinet qui, selon Grimm, ressemble beaucoup plus «au boudoir
de la volupté qu'au sanctuaire des Muses».
Sous ces lambris dorés,--dorés pour lui et non pour moi,--sous cet
harmonieux plafond où les Muses de Vanloo tressent toujours des
couronnes, comme s'il était encore là celui qui les aima toutes sans
passion sérieuse, j'ai relu avec une passion sérieuse les contes de
Voltaire. C'était relire tout Voltaire.
J'ai déménagé pour deux raisons: la première, c'est que je n'écrivais
plus, sous prétexte que Voltaire avait bien assez fait de livres comme
cela. La seconde, c'est que les Anglais demandaient trop souvent à voir
l'appartement de M. de Voltaire, qu'ils voulaient bien appeler l'homme
le plus spirituel de France, ce qui faisait dire à mon groom, gamin
de Paris qui n'aimait pas les Anglais: «Oui, mylord, l'homme le plus
spirituel de France et d'Angleterre.»
[92] Madame Vestris étant venue le surprendre à son petit lever, il
lui dit: «J'ai passé la nuit pour vous comme si j'avais vingt ans.» Il
avait refait avec amour le rôle d'Irène.
[93] Selon les gazetiers: «M. de Voltaire avait un habit rouge doublé
d'hermine, une grande perruque à la Louis XIV, noire, sans poudre, et
dans laquelle sa figure amaigrie était tellement enterrée, qu'on ne
découvrait que ses deux yeux, brillants comme des escarboucles. Sa tête
était surmontée d'un bonnet carré rouge en forme de couronne, qui ne
semblait que posé. Il avait à la main une petite canne à bec-de-corbin:
son sceptre de Ferney.
M. de Voltaire se plaignit de la pauvreté de la langue française (M.
l'abbé Delille venait de lire un poëme); il parla de quelques mots peu
usités, et qu'il serait à désirer qu'on adoptât, celui de _tragédien_,
par exemple, pour exprimer un acteur jouant la tragédie. _Notre
langue est une gueuse fière_, disait-il en parlant de la difficulté
d'introduire des mots nouveaux; _il faut lui faire l'aumône malgré
elle_.»
Je reproduis aussi ces lignes du même journal, qui prouvent jusqu'au
dernier jour le patriotisme trop souvent nié de l'auteur de la
_Henriade_:
«M. de Voltaire se trouvant chez madame la maréchale de Luxembourg,
il fut question de la guerre. Cette dame souhaitait que les Anglais
et nous entendissions assez bien nos intérêts et ceux de l'humanité
pour la terminer sans effusion de sang.--_Madame_, dit le philosophe
bouillant, en montrant l'épée du maréchal de Broglie, qui était
présent, _voilà la plume avec laquelle il faut signer ce traité_.»
[94] Voici un autre témoignage contemporain, celui de M. le comte de
Ségur:
«Il faut avoir vu à cette époque la joie publique, l'impatiente
curiosité et l'empressement tumultueux d'une foule admiratrice pour
entendre, pour envisager et même pour apercevoir ce contemporain de
deux siècles, qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de
l'autre.
C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant.
On pouvait dire qu'alors il y avait pendant quelques semaines deux
cours en France, celle du roi à Versailles et celle de Voltaire à
Paris. La première, où le bon roi Louis XVI, sans faste, vivait avec
simplicité, paraissait l'asile paisible d'un sage, en comparaison de
cet hôtel du quai des Théatins où toute la journée on entendait les
cris et les acclamations d'une foule idolâtre qui venait rendre avec
empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.
Dans sa maison, qu'on eût dit alors transformée en palais par
sa présence, assis au milieu d'une sorte de conseil composé des
philosophes, des écrivains les plus hardis et les plus célèbres de ce
siècle, ses courtisans étaient les hommes les plus marquants de toutes
les classes, les étrangers les plus distingués de tous les pays.
Son couronnement eut lieu au palais des Tuileries, dans la salle
du Théâtre-Français: on ne peut peindre l'ivresse avec laquelle cet
illustre vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots
pressés tous les bancs, toutes les loges, tous les corridors, toutes
les issues de cette enceinte. En aucun temps la reconnaissance d'une
nation n'éclata avec de plus vifs transports.»
[95] L'enthousiasme des Parisiens était traversé par quelques
railleries. Un joueur de gobelets disait sur la place Louis XV: «Le
grand Voltaire, notre maître à tous.»
[96] Ainsi les deux hommes les plus illustres du dix-huitième siècle,
Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, sont morts par le poison.
[97] Cette souveraine a joint aux présents qu'elle a fait remettre à
madame Denis une lettre écrite de sa main. La suscription est: _Pour
madame Denis, nièce d'un grand homme qui m'aimait beaucoup._ Cette
épître singulière est un monument à conserver.
«Je viens d'apprendre, madame, que vous consentez à remettre entre mes
mains ce dépôt précieux que monsieur votre oncle vous a laissé, cette
bibliothèque que les âmes sensibles ne verront jamais sans se souvenir
que ce grand homme sut inspirer aux humains cette bienveillance
universelle que tous ses écrits, même ceux de pur agrément, respirent,
parce que son âme en était profondément pénétrée. Personne avant
lui n'écrivit comme lui: il servira d'exemple et d'écueil à la race
future. Il faudrait unir le génie à l'esprit, être M. de Voltaire pour
l'égaler.»
[98] Il y eut en même temps les injures de quelque rimeur embourbé dans
l'infamie.
De vice et de talent quel monstreux mélange!
Son âme est un rayon qui s'éteint dans la fange.
Il est tout à la fois et tyran et bourreau.
Sa dent d'un même coup empoisonne et déchire.
Il inonde de fiel les bords de son tombeau,
Et sa chaleur n'est plus qu'un féroce délire.
S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné....
[99] «Le jour n'avait pas été assez long pour ce triomphe. Le cercueil
de Voltaire fut déposé entre Descartes et Mirabeau. C'était la place
prédestinée à ce génie intermédiaire entre la philosophie et la
politique, entre la pensée et l'action. Cette apothéose, c'était
l'intelligence qui entrait en triomphatrice sur les ruines des préjugés
dans la ville de Louis XIV. C'était la liberté qui prenait possession
du temple de Sainte-Geneviève.» LAMARTINE.