Si Voltaire avait des courtisans et des flatteurs, il avait aussi son
peuple. Quiconque avait souffert était admis dans le royaume de son
intelligence. Ce peuple, c'était les opprimés, les malheureux, les
torturés, tous ceux qui errent dans le ciel de l'histoire avec une
plaie au flanc, morts ou vivants, qu'importe! Pour l'homme de génie
comme pour Dieu, tout existe dans un présent éternel.
Pendant que le roi Louis XV jetait aux sultanes de son sérail le
mouchoir brodé aux armes de la France, le roi Voltaire veillait, armé
de la raison, pour le règne de la justice.
En 1761, un coquin perdu de débauches, Marc-Antoine Calas, revint
chez son père, non pas comme l'enfant prodigue pour renaître à une
vie nouvelle après le festin du veau gras, mais pour terminer par
le suicide une existence qu'il n'avait pas le courage de porter
plus longtemps. Le père était protestant; c'était un beau vieillard
qui vivait en Dieu, adoré dans sa famille, et qui, âgé de près
de quatre-vingts ans, n'avait jamais eu qu'un chagrin: son fils
Marc-Antoine. Son premier fils s'était converti au catholicisme; le
vieux Calas l'avait aimé catholique comme il l'eût aimé protestant.
Un magistrat fanatique, ennuyé de n'avoir rien à condamner, s'imagina
que le père avait tué son second fils pour l'empêcher à son tour de se
faire catholique; et du premier coup on jette toute la famille dans
un cachot. Le père paralytique, la mère à moitié folle de douleur, le
fils qui proteste au nom du Dieu des chrétiens, la sœur, déjà mère de
famille, la petite sœur qui est à la veille de ses noces. Ce n'est pas
tout. On met sur la tête du débauché la couronne du martyre; on lui met
à la main une branche de palmier; on lui met dans l'autre la plume qui
devait, assure le magistrat, écrire son abjuration. La confrérie des
pénitents blancs, pour finir la comédie, vient chanter la messe des
morts pour le repos de l'âme de ce saint improvisé.
Cependant on interroge le vieillard, on interroge sa femme, on
interroge ses enfants. Tous répondent par des larmes, «Ce sont vos
larmes qui vous accusent,» disent les magistrats. On menace de mettre
toute la famille à la question; mais les quatre-vingts ans du père le
sauvent, lui et les siens, de la torture. En vain la vérité crie de
toutes ses forces: les juges veulent des coupables. Calas est condamné
au supplice de la roue, sa femme et ses enfants sont bannis de France.
Où iront-ils? Il n'y a maintenant qu'un homme de toute cette nation qui
daignera leur ouvrir sa porte, les appuyer sur son cœur et défendre
leur cause. Le père a subi le supplice de la roue, mais il faut sauver
sa mémoire. A cette famille, riche hier, aujourd'hui frappée de toutes
les misères, il faut lui rendre son bien et son honneur.
Allons, Voltaire, c'est à toi d'écrire le dernier mot de cette tragédie
de Calas qui comptera dans tes œuvres bien plus qu'_Œdipe_, bien plus
que _Mahomet_, bien plus que _Zaïre_.
Voltaire passa trois années de sa vie à demander justice; la justice
vint enfin. Ce fut un beau spectacle que le jour où la France déclara,
aux applaudissements de Paris et du monde, que la cause que Voltaire
avait prise contre la justice était la cause de la justice. Calas fut
déclaré innocent; on réhabilita sa mémoire; sa famille proscrite rentra
dans sa patrie et dans ses biens. En outre, le ministre du roi Louis
XV, qui était ce jour-là le ministre du roi Voltaire, donna cent mille
livres à cette malheureuse famille pour payer le crime du parlement du
Languedoc.
Durant ces trois mortelles années, Voltaire vécut tout entier dans
cette cause célèbre. Il se reprochait comme un crime ses moindres
sourires. Si la lumière ne s'était pas faite, il n'eût pas survécu
à cette iniquité. Quand plus tard, à son dernier voyage à Paris, il
entendait dire autour de lui: «C'est l'auteur de la _Henriade_, c'est
le sauveur des Calas,» il pensait avec raison que l'homme l'emportait
de beaucoup sur le poëte.
Après les Calas ce furent les Sirven, seconde édition de la même
tragédie, moins le dénoûment tragique. Voltaire triomphe encore. Mais
Voltaire ne fut pas toujours écouté. On comprit en France que si
on laissait faire le roi de Fernex, il allait renouveler l'édit de
Nantes. Les cris de douleur que Voltaire poussait depuis longtemps
déjà à tous les anniversaires de la Saint-Barthélemy, il les poussa
bientôt, plus désolé que jamais, devant le supplice du chevalier de
La Barre, un jeune homme de vingt ans qui avait méconnu, après souper
en folle compagnie, la divinité du Christ dans ses images; qui, le
matin, pendant qu'on le coiffait, avait chanté un refrain irréligieux.
Cette fois, ce fut le parlement de Paris qui donna tort à Voltaire, en
consacrant la condamnation de cet enfant gâté qui avait commis un autre
crime, le crime d'avoir lu Voltaire.
Le chevalier de La Barre demanda grâce à Louis XV, qui fit le signe
de la croix par la main de madame du Barry et qui fut impitoyable,
dans la crainte du Dieu vengeur. L'enfant subit la question,--lui qui
n'avait rien à dire;--on lui arracha la langue,--cette langue qui avait
osé chanter quelques chansons impies de l'abbé de Grécourt, de l'abbé
Voisenon ou de l'abbé de Bernis,--et on le décapita,--et on le brûla
dans un feu de joie[72].
Ce fut un cri d'horreur qui retentit dans toute la France, qui monta
jusqu'au ciel et qui rouvrit la blessure du Fils de Dieu.
Calas avait quatre-vingts ans et le chevalier de La Barre n'en avait
pas vingt. «On s'est indigné pendant un jour, mais on est allé le soir
à l'Opéra-Comique.»
Voltaire ne fut jamais plus éloquent qu'en se faisant l'avocat
des pauvres et des sacrifiés. A-t-on oublié sa lettre à l'évêque
d'Annecy[73]?
Le trait le plus frappant de Voltaire, c'était le sentiment de la
justice. Cet homme, dont le cœur était dans la tête, ne s'attendrissait
point sur des chimères; mais toute violation du droit, tout outrage à
l'humanité lui arrachait un de ces cris qui traversent les âges. Ce
qu'il y avait de plus sensible chez lui, c'était la raison, une raison
droite, tolérante pour les faiblesses humaines, inexorable pour les
institutions fondées sur l'erreur ou sur la barbarie. Ses sympathies
ne connaissaient aucune limite de sectes ni d'écoles: sa charité était
universelle. Il eût détaché Jésus de la croix simplement parce qu'il
le croyait le fils de l'homme; il eût arrêté la main qui présentait la
coupe à Socrate; il eût éteint le bûcher de Jean Huss, en prouvant aux
bourreaux que le bûcher brûle et n'éclaire pas; il eût dit aux moines
qui serraient les jambes de Campanella dans des bottes de fer: «Est-ce
ainsi que vous croyez apprendre au genre humain à marcher droit?» Il
eût dit à la sainte inquisition _examinant_ Galilée: «Que vous importe
le mouvement de la terre, si c'est dans le ciel qu'elle tourne?» Il eût
fait rougir les juges de Savonarole et ceux de Jordano Bruno, en leur
demandant s'ils croyaient éteindre le soleil en lui jetant des pierres.
Il eût dit à Calvin rôtissant Servet: «Quelle est cette liberté
d'examen qui n'échappe au feu que pour allumer le feu?»
Parmi ce peuple de victimes il avait des sujets préférés,
c'étaient ceux dont la blessure saignait encore: les ombres de la
Saint-Barthélemy. Dès qu'il sut lire, il s'indigna de toutes ses larmes
et de toutes ses colères contre les sanglantes matines. Le marquis
de Villette raconte que tous les ans Voltaire éprouvait un accès de
fièvre le jour anniversaire de ce lugubre massacre. Peut-être l'auteur
de la _Henriade_ avait-il pris trop de café: il eût pu se contenter
de la fièvre de l'indignation; celle-ci du moins était sincère. Non
content d'imprimer le sceau de la réprobation aux auteurs de cette
nuit sanglante, il a, ce qui est mieux encore, consolé les morts en
les enveloppant du linceul de la gloire. Ces spectres vengeurs qui ont
secoué l'anathème sur l'agonie de Charles IX passaient sur la tête de
Voltaire en le bénissant. Coligny saluait cette majesté enfermée à la
Bastille, Voltaire premier et dernier du nom. Les morts ne saluent que
ce qui est immortel. C'est à la Bastille que Voltaire, qui n'avait ni
plume ni encre, alignait ces vers sur les pages encore blanches de son
esprit:
Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris,
Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,
Le fils assassiné sur le corps de son père,
Le frère avec la sœur, la fille avec la mère,
Les époux expirants sous leurs toits embrasés,
Les enfants au berceau sur la pierre écrasés.
Du haut de son palais excitant la tempête,
Médicis à loisir contemplait cette fête;
Ses cruels favoris, d'un regard curieux,
Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux;
Et de Paris en feu les ruines fatales
Étaient de ces héros les pompes triomphales.
Que dis-je! ô crime! ô honte! ô comble de nos maux!
Le roi, le roi lui-même, au milieu des bourreaux,
Poursuivant des proscrits les troupes égarées,
Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées.
Une chose manque à Dante, c'est l'attendrissement. Je n'aime point son
Virgile contemplant d'un œil sec les mystères et les profondeurs de
la souffrance éternelle. Voltaire, lui, a, sous le masque du sourire
plissé et grimaçant, le cœur de sainte Thérèse: il aime les damnés de
l'histoire, il plaint les démons. Si sa tendresse n'est pas drapée dans
la poésie, elle n'en est que plus vraie et plus profonde. L'émotion de
Voltaire ressemble à celle du volcan qui jette rarement des larmes
parmi la cendre et le feu, mais ce sont des larmes brûlantes.
On a beaucoup parlé de l'esprit de Voltaire, mais on n'a pas assez dit
que cet esprit était une arme, l'arme de la raison et de la justice.
Ses railleries ne tuaient que de fatales erreurs ou de mauvaises
actions. Quant aux méchants, il les blessait pour les guérir. Je ne
découvre dans ses écrits qu'un genre de haine implacable, la haine du
mal, la haine des lois sanguinaires, la haine du supplice immérité ou
des châtiments qui rendent la victime intéressante en dépassant la
limite de l'expiation.
Si Voltaire n'eût été que poëte et écrivain, il eût pu éblouir le
monde par les qualités inépuisables de sa nature; mais il n'eût point
régné comme il l'a fait sur toute l'Europe. Son signe à lui, ce qui
l'isole--dans les hauteurs étoilées--même des autres grands hommes,
c'est d'avoir personnifié son temps, d'avoir été la couronne de la
révolution naissante. Voltaire ne croyait point aux incarnations, il
avait tort: la société de 89 s'était faite homme dans cet adversaire
ardent de tous les abus, de toutes les violences, de tous les
mensonges. Les prisonniers de la Bastille étaient son peuple; les
vainqueurs qui prenaient la Bastille étaient son peuple encore. Les
cahiers du tiers état, c'était Voltaire qui les avait rédigés, au style
près. Toutes les réclamations légitimes des campagnes et des villes
avaient été visées par lui. _Nous Voltaire, roi de France par la grâce
de la raison publique, nous avons lu et_ _approuvé_... Il n'apposait
son veto que sur l'injustice ou sur l'erreur.
Il comptait autant de sujets que de malheureux, et il en comptait dans
toutes les classes de la société, car l'ancien régime pesait sur toutes
les têtes. De l'esprit, Voltaire le répandait à flots; des fleurs, il
en jetait partout, mais son œuvre littéraire recouvrait une mission
plus sérieuse. Il marchait sur le feu, parmi les cendres d'une société
qui se bouleversait. C'était le roi de la destruction, mais de la
destruction intelligente, qui abat d'une main et qui reconstruit de
l'autre.
Ses triomphes furent des fêtes pour l'humanité.
Le 5 février 1778, un de ces beaux jours d'hiver qui sourient
quelquefois aux vallées de la Suisse, Voltaire oublie son grand âge;
il secoue la neige des ans, il se coiffe de sa perruque poudrée, prend
sa canne à pomme d'or et s'achemine vers Paris. Le 10, à trois heures
et demie de l'après-midi, la grande nouvelle se répand par toute la
ville: «Voltaire est arrivé!» Toute la population s'émeut comme un seul
homme. Le quai des Théatins est encombré d'une multitude immense. Les
voitures ne circulent plus; le peuple qui stationne refoule le peuple
qui accourt. Le roi de la pensée trône dans l'hôtel Villette, en face
du palais des Tuileries désert. Chaque fois que Voltaire se montre à la
fenêtre, les acclamations retentissent jusque sur les ponts, jusque sur
l'autre rive du fleuve. Voltaire règne, il règne sur la ville et sur
la cour. Toutes les classes de la société, la noblesse, le clergé, le
tiers état, concourent à ce triomphe, car Voltaire a des amis dans tous
les ordres. Mais au milieu de cette foule mêlée, qui se distingue le
plus par la ferveur de son admiration et ses cris de «Vive Voltaire!»
qui se presse autour de la voiture pour dételer les chevaux? qui traîne
le triomphateur? Des hommes aux bras nus. Qui répand des fleurs sur la
route? ceux qui ne connaissent de la vie que les épines.
Le dieu de la pensée est salué, acclamé, béni par ceux qui ne savent
pas même lire. Un instinct électrique leur révèle que le génie des
lumières est aussi l'étoile du peuple. Quiconque a pleuré, souffert,
espéré, se console dans l'ovation de ce vieillard, penché comme un
roseau, caressé par le souffle de cette tempête qui va déraciner le
grand chêne de la monarchie. Le buste de Voltaire est couronné sur
tous les théâtres; mais sa vraie couronne à lui, c'est le peuple qu'il
éclaire depuis plus d'un demi-siècle. Qu'adore dans le patriarche
de Fernex cette multitude émue jusqu'aux larmes, jusqu'au délire?
L'intelligence, sans doute. Mais le monde a vu passer l'intelligence
sous les traits de Descartes, de Pascal et d'autres philosophes, sans
se livrer à de semblables transports. Les préjugés? D'autres les ont
combattus avec le même courage, sinon avec la même force et avec le
même esprit. Les abus? D'autres les ont dénoncés. L'erreur? Fontenelle
lui-même avait ri de cet enfant en cheveux blancs. Non, il faut le
dire: ce que le peuple aimait dans Voltaire, c'était la bonté.
Oui, ce malicieux vieillard était bon jusque sous sa raillerie la plus
mordante. Son indignation était le cri de la tolérance irritée. Il ne
voulait pas la mort de ses ennemis: il voulait qu'ils vissent clair et
qu'ils apprissent à raisonner. Les tirades de ses tragédies, froides
aujourd'hui comme des brûlots éteints, ont éclairé dans le temps sans
blesser personne,--si ce n'est l'ignorance. Voltaire n'a pas seulement
préparé la Révolution française: il l'a adoucie,--au moins dans le
début,--en désarmant la résistance des classes privilégiées. Quand, la
nuit du 4 août, l'Assemblée nationale donna au monde l'exemple d'un
sacrifice unique dans l'histoire, c'est que l'âme de Voltaire avait
passé par ses écrits dans l'âme de la noblesse et du clergé.
Le peuple de Voltaire, c'était tout le monde, comme le peuple de Dieu.