I.

Voltaire, qui sentait que son pays n'était plus sa patrie, qui ne

voulait pas retourner sous les brumes de l'Angleterre, même pour y

trouver le soleil de la raison, qui ne voulait plus se laisser prendre

aux caresses dangereuses des tyrans comme Frédéric, ce Marc-Aurèle armé

de cent mille baïonnettes; Voltaire, dis-je, ne savait où aller. Il

avait soixante ans. Il est bien difficile à cet âge de replanter sa vie

sur un sol inconnu: au lieu de planter un arbre, on plante un roseau.

Mais qu'importe, si c'est le roseau pensant de Pascal?

Voltaire passa d'abord quelques jours à Mayence, disant que c'était

pour sécher ses habits mouillés du naufrage. L'électeur palatin

l'appela et l'accueillit par des fêtes; mais Voltaire avait peur des

fêtes. Il prit un instant pied à Strasbourg. De Strasbourg il alla à

Colmar; de Colmar à l'abbaye de Senones, où il se fit bénédictin avec

dom Calmet. Voltaire avait le génie des métamorphoses, parce qu'il

avait plus d'un rôle à jouer dans la comédie de la vie, et que de

bonne heure il était devenu comédien. Ces rôles divers plaisaient à

son esprit mobile. Il aimait le nouveau, l'imprévu, l'impossible. Le

bénédictin revint homme du monde pour aller aux eaux de Plombières[52];

l'homme du monde redevint philosophe pour retourner à Colmar. Il y

travailla aux _Annales de l'Empire_, avec le concours de quelques

savants en législation allemande. Mais apprenant que sur la place

publique de cette ville on avait brûlé peu de temps auparavant des

exemplaires du _Dictionnaire_ de Bayle, il prit ce pays en aversion et

retourna à l'abbaye de Senones.

Il était toujours dépaysé; il ouvrait l'oreille du côté de Paris pour

étudier l'opinion. Il jugea que l'heure n'était point venue d'y montrer

sa force. Frédéric criait par-dessus le Rhin que Voltaire était venu

pour le corriger, mais qu'il avait corrigé Voltaire; la Sorbonne disait

encore aux bourreaux de se tenir prêts pour brûler plus d'un livre de

l'exilé; la canaille littéraire, plus que jamais ameutée, plus que

jamais jalouse, étouffait son nom sous les brochures. Il salua en signe

d'adieu sa ville natale.

Il partit pour Lyon, où, grâce à son ami l'archevêque de Tencin et à

son ami le maréchal de Richelieu, le pouvoir temporel et le pouvoir

spirituel, il espérait vivre à l'abri, sans souci de la cour de

Rome et de la cour de Versailles. Mais le cardinal de Tencin, qui

avait beaucoup à se faire pardonner, pensa que c'était bien assez

de s'occuper de son salut sans s'occuper de celui de Voltaire. Il

refusa de le voir. Heureusement que le maréchal de Richelieu, un

poëte en action, qui avait tourné à l'amour au lieu de tourner à la

philosophie, ouvrit ses bras à celui qui lui prêtait de l'argent et de

l'héroïsme. Les Lyonnais l'accueillirent avec des fanfares de joie;

on joua ses pièces au théâtre, on lui donna des sérénades. C'est

de ce passage à Lyon que date ce mot célèbre: «Il serait à propos,

disait-il au maréchal de Richelieu, que, dans chaque monarchie, il y

eut tous les cinquante ans un Cromwell.» Comme Louis XV ne pressentait

pas encore le Cromwell qui devait frapper Louis XVI, il continuait

à rire des philosophes et à les tenir à distance. Voltaire attendit

des temps meilleurs et se réfugia en Suisse. A son arrivée à Genève,

les portes étaient fermées; à peine eut-il dit son nom, que les

portes s'ouvrirent à deux battants. Il voulait vivre à Genève, mais

le rigorisme des réformés l'effraya autant que le fanatisme des

catholiques. Il acheta le beau domaine des _Délices_[53], aux portes

de la ville républicaine où le républicain Jean-Jacques ne voulait pas

vivre; car tout est contraste: Jean-Jacques Rousseau, né Spartiate de

Genève, va vivre à Paris, et Voltaire, né Athénien de Paris, va vivre

à Genève. Voltaire n'en aimait pas plus Genève pour cela. «Vous ne

sauriez croire combien cette république me fait aimer les monarchies.»

Et partant de là, il va fonder la sienne.

Il y avait soixante ans que Voltaire courait le monde sans s'arrêter

jamais. C'était la revanche du Juif errant. Cette fois, il va planter

sa tente et s'y reposer. Il touche à cette journée sereine qui

s'appelle l'automne de la vie. La grappe s'empourpre sous le pampre

encore vert, les bois chantent leur dernière chanson, le soleil a

les bons sourires d'un ami qui part pour un voyage. Mais ne vous fiez

pas à la sérénité de ce beau ciel; le soleil brûle encore, les nues

s'amoncellent à l'horizon, le temps des orages n'est point passé pour

Voltaire. C'est en vain qu'il oublie et qu'il veut qu'on l'oublie: il

sera roi malgré lui. Les jours où il ne voudra être qu'un agriculteur,

comme les Romains désabusés des batailles, les encyclopédistes vont

l'arracher à sa charrue: «Général, la patrie est en danger; prends ton

épée flamboyante et marche à notre tête!»

Le roi Voltaire · 第 104 / 187 题