Ce fut au Théâtre-Français, à une représentation de _Mérope_, que
Voltaire comprit pour la première fois sa royauté[48].
Il était dans la loge de la maréchale de Villars, assis entre elle et
sa belle-fille, la duchesse de Villars. Le parterre se tourna vers lui
pour l'acclamer. Tous les spectateurs auraient voulu se jeter dans ses
bras. «Eh bien! dit un enthousiaste, que madame la duchesse de Villars
l'embrasse pour tout le monde.» La maréchale de Villars--celle-là que
Voltaire avait adorée--se leva pour embrasser le poëte. «Non, non! la
plus jeune!» s'écria-t-on de tous les points de la salle.
Voltaire aurait pu lui dire, à cette amoureuse rebelle: _Il est trop
tard_.
La jeune duchesse, très-émue, tout à la fois pâlissante et rougissante,
se leva à son tour et embrassa Voltaire avec une grâce aristocratique,
mais avec une bonne grâce plébéienne.
Ce baiser du parterre par la bouche de la belle duchesse fut le sacre
de cette royauté du droit humain.
Voltaire n'était pas allé à Versailles pour être un courtisan, mais
pour se faire consacrer dans la royauté de l'esprit. A Versailles,
l'esprit n'avait pas ses coudées franches, ou plutôt c'était un
étranger qui ne passait que par la porte de l'amour à l'heure du souper.
Voltaire n'était plus amoureux et ne soupait plus. Non-seulement on ne
reconnaissait pas son esprit, mais on parlait devant lui à toute heure
du génie de Crébillon. Il avait voulu être gentilhomme de la chambre
du roi; on ne voulait plus lui accorder un autre titre, hormis celui
d'historiographe quand le roi gagnait une bataille; mais l'épée du roi
laissait trop de loisirs à la plume de l'historiographe.
Il voyait donc peu à peu, cet homme qui vivait de lumière, la nuit
tomber sur ses œuvres. Renié à Paris par tous les gazetiers, dépaysé à
Versailles, il partit, un jour de bravade, pour se faire sacrer roi de
l'esprit français par son frère le roi de Prusse.
Il était déjà allé en Prusse comme ambassadeur, et son ambassade, on le
sait, avait réussi[49]. Mais l'ambassadeur Voltaire n'avait pas même
été remercié. Cette fois il allait traiter de puissance à puissance. Le
roi de Prusse lui écrivait comme à son pareil. «Il est ici une petite
communauté qui érige des autels au dieu invisible; mais prenez-y bien
garde, des hérétiques élèveront sûrement quelques autels à Baal, si
notre dieu ne se montre bientôt. Vous serez reçu comme le Virgile de
ce siècle, et le gentilhomme ordinaire de Louis XV cédera, s'il lui
plaît, le pas au grand poëte. Adieu; les coursiers rapides d'Achille
puissent-ils vous conduire, les chemins montueux s'aplanir devant vous!
Puissent les auberges d'Allemagne se transformer en palais pour vous
recevoir! Les vents d'Éole puissent-ils se renfermer dans les outres
d'Ulysse, le pluvieux Orion disparaître, et nos nymphes potagères se
changer en déesses, pour que votre voyage et votre réception soient
dignes de l'auteur de la _Henriade_!»
Déjà, le roi de Prusse, en vrai disciple de Voltaire, rimait pour son
maître de ces galantes épîtres qu'il aurait pu adresser tout aussi bien
à sa maîtresse. Il lui rappelle l'histoire de Jupiter et de Danaé:
Ah! si, dans sa gloire éternelle,
Ce dieu si galant s'attendrit
Sur les appas d'une mortelle
Stupide, sans talents, mais belle,
Qu'aurait-il fait pour votre esprit?
Hébé vous eût offert un verre
Rempli du plus exquis nectar;
Mais vous le connaissez, Voltaire,
Vous en avez bu votre part:
C'était le lait de votre mère.
Cette image si bien trouvée de l'éternelle jeunesse de Voltaire
n'est-elle pas d'un poëte?
Voilà donc Voltaire parti. Il passe par Compiègne, pour obtenir la
bénédiction de madame de Pompadour. On le laisse aller sans trop y
regarder. Dès qu'il aura passé la frontière, on s'irritera. Le roi dira
un jour en s'éveillant: «Mais ils s'en vont tous, Paris sera bientôt
à Berlin.--Sire, rassurez-vous, le roi des poëtes est parti, mais le
poëte Roy est toujours à Paris.» Ainsi parlait le duc de Richelieu, qui
savait qu'un concetti avait plutôt raison devant Louis XV qu'un trait
de génie.
Frédéric accueille Voltaire comme le roi son frère; c'était le roi des
philosophes et des poëtes. Voltaire trouve à Potsdam un appartement
qui touche à celui de Frédéric, la clef de chambellan, la croix du
Mérite, vingt mille livres de pension, enfin une table et un carrosse
pour lui, à la seule charge de corriger les vers du roi. Il s'imagine
qu'il va trouver la liberté dans une cour et un ami dans un roi. Les
rois sont toujours rois, même les rois philosophes. Il raconte son
voyage au comte d'Argental: «Mes divins anges, je vous salue du ciel de
Berlin. J'ai passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m'a
retenu quinze jours à Clèves, et ni la duchesse de Clèves ni le duc de
Nemours n'étaient plus dans le château. Enfin me voici dans ce séjour
embelli par les arts et ennobli par la gloire. Cent cinquante mille
soldats victorieux, point de procureurs; opéra, comédie, philosophie,
poésie, un héros philosophe et poëte, grandeur et grâce, grenadiers et
muses, trompettes et violons, repas de Platon, société et liberté!
Qui le croirait? Je suis tout honteux d'avoir ici l'appartement de M.
le maréchal de Saxe. On a voulu mettre l'historien dans la chambre du
héros.»
A de pareils honneurs je n'ai point dû m'attendre;
Timide, embarrassé, j'ose à peine en jouir.
Quinte-Curce lui-même aurait-il pu dormir,
S'il eût osé coucher dans le lit d'Alexandre?
C'est surtout à madame Denis que Voltaire dit la vérité. «J'ai peu de
temps à vivre. Peut-être est-il plus doux de mourir à sa mode à Potsdam
que de la façon d'un habitué de paroisse à Paris.» Et plus loin, il
indique ses aspirations vers l'Italie. «J'irai sur la fin de cette
automne, faire mon pèlerinage d'Italie, voir Saint-Pierre de Rome,
le pape et la Vénus de Médicis. J'ai toujours sur le cœur de mourir
sans voir l'Italie.» Et dans une autre lettre: «Le tumulte des fêtes
est passé; mon âme en est plus à son aise. Je ne suis pas fâché de me
trouver auprès d'un roi qui n'a ni cour, ni conseil. Il est vrai que
Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier;
mais, Dieu merci! je ne les vois point. Je travaille paisiblement dans
mon appartement au son du tambour. Je me suis retranché les dîners
du roi; il y a trop de généraux et trop de princes. Je ne pouvais
m'accoutumer à être toujours vis-à-vis d'un roi en cérémonie et à
parler en public. Je soupe avec lui et en plus petite compagnie. On
m'a cédé en bonne forme au roi de Prusse. Mon mariage est donc fait;
sera-t-il heureux? je n'en sais rien. Je n'ai pas pu m'empêcher de dire
_oui_. Il fallait bien finir par ce mariage, après des coquetteries de
tant d'années. Le cœur m'a palpité à l'autel.»
Madame de Pompadour lui avait dit à son départ: «Allez donc, ingrat,
allez donc nous oublier avec votre Achille tudesque!» Une fois
arrivé, Voltaire écrit sans façon à Cotillon II, comme il écrirait à
mademoiselle Gaussin, qu'Achille dit bien des choses galantes à Vénus
point tudesque.
Voltaire a écrit en quelques pages l'histoire de cette royauté étrange
qui n'avait ni cour, ni conseil, ni culte. «C'était la première fois
qu'un roi gouvernait sans femmes et sans prêtres. On soupait dans une
petite salle, dont le plus singulier ornement était un tableau dont
il avait donné le dessin à Pêne, son peintre, l'un de nos meilleurs
coloristes. C'était une belle priapée. On voyait des jeunes gens
embrassant des femmes, des nymphes sous des satyres, des Amours qui
jouaient au jeu des Encolpes; quelques personnes qui se pâmaient en
regardant ces combats, des tourterelles qui se baisaient, des boucs
sautant sur des chèvres, et des béliers sur des brebis.» Et Voltaire
parle des repas encore plus philosophiques. Il dit que celui qui aurait
écouté les professions de foi des convives en regardant les peintures
se fût imaginé entendre les sept sages de la Grèce dans un lupanar.
«Jamais on ne parla en aucun lieu du monde avec tant de liberté de
toutes les superstitions des hommes, et jamais elles ne furent
traitées avec plus de plaisanterie et de mépris. Dieu était respecté,
mais tous ceux qui avaient trompé les hommes en son nom n'étaient pas
épargnés.»
Le poëte s'étonna d'être à la fois chambellan du roi de Prusse et
gentilhomme ordinaire du roi de France. «Me voilà donc à présent à
deux maîtres. Celui qui a dit qu'on ne pouvait servir deux maîtres à
la fois avait assurément raison; aussi, pour ne point le contredire,
je n'en sers aucun. Ma fonction à Berlin est de ne rien faire, comme à
Versailles. Je finirai ici ce _Siècle de Louis XIV_, que peut-être je
n'aurais jamais fini à Paris. Les pierres dont j'élevais ce monument à
l'honneur de ma patrie auraient servi à m'écraser.»
Et ainsi, tout en écrivant l'histoire du siècle de Louis XIV et en
corrigeant les rimes du Louis XIV de l'Allemagne, Voltaire vivait
gaiement, sans être heureux, avec ces aimables païens de cette académie
d'athées que le roi de Prusse avait instituée sans y mettre de
Prussiens. Car il est à remarquer que, si le vers célèbre avait raison,
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière,
ceux qui portaient le flambeau ne l'avaient pas allumé par là. Les
soupers du roi de Prusse auraient bien rappelé les soupers du régent,
si l'Amour fût venu s'y accouder au dessert; mais l'Amour était tout
transi dans la quadrature du cercle de Maupertuis, dans la philosophie
de Frédéric, dans la science de Kœnig, dans les cinquante-cinq ans de
Voltaire. La Métrie le cajolait quelquefois sous la figure de quelque
fille de chambre haute en couleur et robuste en appas. Mais le plus
souvent La Métrie, qui buvait comme une outre, cuvait son vin sur la
table après avoir jeté son feu d'artifice; car au premier service nul
ne pouvait lutter avec la gaieté de son esprit. Voltaire s'en disait
ébloui, mais c'étaient des éclairs dans le ciel nocturne. La Métrie
allait sans savoir son chemin. Il publiait un livre impie et s'étonnait
qu'on ne comparât pas l'auteur à Épictète. Il était tour à tour lecteur
et médecin du roi de Prusse. «Dieu me garde de le prendre pour mon
médecin, dit Voltaire, il me donnerait du sublimé corrosif au lieu de
rhubarbe, très-innocemment, et puis se mettrait à rire. Cet étrange
médecin est lecteur du roi; et ce qu'il y a de bon, c'est qu'il lui
lit à présent l'_Histoire de l'Église_. Il en passe des centaines de
pages, et il y a des endroits où le monarque et le lecteur sont prêts à
étouffer de rire.»
La Métrie dit un jour à Voltaire d'un air distrait: «Le roi notre
maître ne tiendra pas toujours pour nous table ouverte; ne vous y fiez
pas; car hier, comme on s'étonnait devant lui de votre faveur, il nous
a dit négligemment: «Oh! quand on a sucé le jus de l'orange, on jette
l'écorce!»» Voilà Voltaire qui se donne au diable. «La Métrie! que me
dites-vous là?--Mon cher Voltaire, pourquoi sommes-nous ici? Obtenez
ma grâce de M. de Richelieu, c'est trop souper à la cour d'Apollon; je
n'aime pas les muses du Nord.» Et la Métrie se met à pleurer. «Quoi!
vous aussi? s'écrie Voltaire; tout le monde pleure donc?--Oui, je
pleure, dit La Métrie. Dans mes préfaces, je me félicite d'être près
d'un grand roi qui me lit ses beaux vers, mais la vérité, c'est que je
voudrais retourner en France, à pied, sans argent, fût-ce pour y mourir
bientôt.» Et, là-dessus, La Métrie prend son chapeau et s'en va en
chantant.
O philosophe! pensa Voltaire en le voyant partir, tu ne travailles pas
pour le lendemain, toi! Pour moi, si je suis repoussé de la Prusse,
j'irai en Russie, j'irai en Chine, j'irai au Vatican. Il faudra que
le pape me donne raison: j'ai allumé le flambeau de la vérité, je
souffrirai toutes les douleurs pour que la lumière ne s'éteigne pas. Je
comptais sur un dernier ami, je ne compterai plus que sur moi, car moi,
je ne me trahirai pas!
Le soir, il va, comme de coutume, au souper du roi. Au lieu d'un petit
souper, c'est un grand souper. Frédéric place Voltaire auprès de lui
entre deux princesses qui, selon l'expression du roi, ont voulu ce
soir-là être du banquet de Platon. On soupe, on parle, on rit; Voltaire
oublie l'orange, le nuage s'envole de son front, le pli de la rose
est effacé. Il prend la parole, il n'a jamais eu plus d'esprit. Une
thèse philosophique est mise sur la nappe entre deux bouteilles de vin
de Champagne. On demande l'opinion du roi. Frédéric ne répond pas.
Pourquoi ne répond-il pas? «Le roi, dit-il, ce n'est pas moi, c'est
Voltaire. Quand je commande cent mille hommes, je suis le roi, mais
quand je soupe avec Voltaire, c'est lui qui est le roi. Il est la
lumière, je ne suis que la force!»[50]
Voltaire était sacré pour la seconde fois.
Ce La Métrie, cet homme où il y avait un fou brouillé avec un sage, ce
beau convive qui avait prédit à Voltaire que le roi serait bientôt un
tyran, fut le premier dont on chanta l'oraison funèbre. Et cependant
il était le plus jeune. Voici comment Voltaire raconte l'épopée
tragi-comique de sa mort: «La Métrie, cette folle imagination, vient
de prendre le parti de mourir. Notre médecin est crevé à la fleur de
l'âge, brillant, frais, alerte, respirant la santé et la joie, et
se flattant d'enterrer tous ses malades et tous les médecins. Une
indigestion l'a emporté. Voilà une grande époque dans l'histoire des
gourmands. Les chênes tombent, et les roseaux demeurent. Le roi s'est
fait informer très-exactement de la manière dont il était mort; s'il
avait passé par toutes les formes catholiques, s'il avait eu quelque
édification; enfin il a été bien éclairci que ce gourmand était mort en
philosophe. _J'en suis bien aise pour le repos de son âme_, nous a dit
le roi. Nous nous sommes mis à rire et lui aussi.»
Cependant Frédéric, qui ne riait pas toujours, prononça gravement en
son Académie l'éloge de cet homme qui n'avait cru qu'à son estomac. Cet
éloge chagrina Voltaire, parce qu'il diminuait de beaucoup le prix des
éloges du roi. «Il m'appelle divin, mais il appelle La Métrie un sage.
C'est bien la peine de mourir en buvant la ciguë, si on est surnommé
Socrate pour être mort d'un pâté d'anguilles!»
On chantait aux soupers de Frédéric, mais ce n'était plus la
philosophie de la chanson, c'était la chanson de la philosophie. Le
roi, par exemple, mettait sur la nappe des vers comme ceux-ci:
O mes amis, d'où viens-je? Où suis-je? Où vais-je?
Je n'en sais rien. Montaigne dit: Que sais-je?
Et sur ce point, tout docteur consulté
En peut bien dire autant sans vanité.
Mais, après tout, pourquoi donc le saurais-je?
Voltaire applaudissait, mais il songeait avec quelque mélancolie
qu'autrefois, quand il doutait de l'existence de Dieu, la marquise du
Chastelet, quoique femme savante, avait encore assez d'amour dans le
cœur pour lui prouver, plus éloquemment que Frédéric, que Dieu était là.
Voltaire continuait son train de vie[51], écrivant le _Siècle de
Louis XIV_, donnant au roi de Prusse des leçons d'esthétique et de
grammaire, lui apprenant l'art de gouverner les hommes par les armes à
feu de l'esprit, habitant un palais peuplé de belles statues, de beaux
tableaux et de beaux livres, soit à Berlin, soit à Potsdam, soit à
Sans-Souci, invité à toutes les fêtes avec le privilége de ne fâcher
personne en restant chez soi, soupant avec la fleur des beaux esprits
sous la présidence de Frédéric, et assaisonnant le rôti de louanges ou
de railleries. Mais l'écorce d'orange faisait toujours un peu grimacer
Voltaire.
Cependant les beaux esprits de l'Académie de Berlin voulaient bien
accepter un maître, mais ils trouvaient que c'était trop de deux.
Comme on ne pouvait sacrifier Frédéric, on sacrifia Voltaire. Ce fut
Maupertuis qui le premier porta des paroles de guerre. Je ne raconterai
pas cette querelle d'Allemands entre Maupertuis, Kœnig, Frédéric et
Voltaire. Voltaire prit parti pour Kœnig, c'était le parti du juste et
du faible; Frédéric prit parti pour Maupertuis, ce fanfaron de science.
Le mal fut irréparable. Voltaire, qui osait tout dire, n'osa parler au
roi. «Si la vérité est écartée du trône, c'est surtout lorsqu'un roi
se fait auteur. Les coquettes, les rois, les poëtes sont accoutumés
à être flattés. Frédéric réunit ces trois couronnes-là. Il n'y a pas
moyen que la vérité perce ce triple mur de l'amour-propre.» Et un peu
plus loin: «Il faut oublier ce rêve de trois années. Je vois bien qu'on
a pressé l'orange, je ne songe qu'à sauver l'écorce. Je vais me faire,
pour mon instruction, un petit dictionnaire à l'usage des rois. _Mon
ami_ signifie _mon esclave_. _Mon cher ami_ veut dire _vous m'êtes
plus qu'indifférent_. _Soupez avec moi ce soir_ signifie _je me moque
de vous ce soir_. Le dictionnaire peut être long; c'est un article à
mettre dans l'_Encyclopédie_. Je suis très-affligé et très-malade, et,
pour comble, je soupe avec le roi. J'ai besoin d'être aussi philosophe
que le vrai Platon chez le vrai Denys. C'est le festin de Damoclès.»
L'épée de Damoclès n'est jamais tombée. Voltaire pouvait rester à la
cour de Berlin; Frédéric avait ses mauvais jours, mais il ne se fût
jamais donné le tort de proscrire Voltaire.
Cependant, Voltaire se demanda sérieusement s'il n'était pas à Syracuse
trois mille ans plus tôt. Il renvoya au Salomon du Nord pour ses
étrennes «les grelots et la marotte» qu'il tenait de lui depuis trois
ans; mais Frédéric, tout en faisant brûler par le bourreau la _Défense
de Kœnig_, par Voltaire, renvoya au poëte «les brimborions», en lui
écrivant qu'il aimait mieux vivre avec lui, contre qui il avait fait
une brochure, qu'avec Maupertuis, pour qui il avait fait une brochure.
Mais Voltaire ne voulait plus vivre ni avec l'un ni avec l'autre:
«Je sais qu'il est difficile de sortir d'ici; mais il y a encore des
hippogriffes pour s'échapper de chez madame Alcine. Il est plus facile
d'entrer en Prusse que d'en sortir.» Il ne sait comment il partira. Ses
manuscrits et ses livres sont déjà hors du royaume, mais sa personne
est prise. En vain il demande à aller aux eaux de Plombières, disant
qu'il va mourir s'il ne boit pas. Frédéric lui répond: «N'avons-nous
pas les eaux de Galatz?»
Enfin Voltaire part sous le nom de M. James Delacour; il ne dit adieu
qu'à son ami d'Argens. Mais il a compté sans son maître. Frédéric
le fait poursuivre et lui prouve que la force est aux baïonnettes.
Voltaire est atteint et convaincu d'avoir emporté tous les trésors
d'Apollon, d'Apollon prussien. On l'arrête, on l'emprisonne, on le
malmène, sous prétexte qu'il a emporté l'_Œuvre de poéshie du roi mon
maître_. Toute cette histoire de la fuite de Voltaire est passée à
l'état de légende, je ne sais pourquoi, car on trouverait dans la vie
de Voltaire cent pages inconnues beaucoup plus curieuses.
Frédéric fortifia Voltaire dans l'opinion publique. On le considérait
comme traitant désormais de puissance à puissance avec les rois.
Pendant qu'il professait la philosophie à Berlin, Paris, naguère si
dédaigneux, ouvrait ses mille oreilles, comme si les échos de la
sagesse devaient lui revenir. Le mot du roi de Prusse: «J'ai pris
Voltaire à Louis XV, cela vaut mieux qu'une province», disait à la
France toute la valeur de Voltaire. Il pouvait donc y rentrer en
triomphe; mais Voltaire ne devait pas alors rentrer en France. Il
avait les mains pleines de vérités, et il les ouvrait. C'était de
la contrebande qu'on ne laissait pas passer aux frontières. Mais si
Voltaire ne passe pas, les vérités passeront.
Le voyage en Prusse fut pour Voltaire une station de plus vers sa
couronne immortelle: Frédéric le Grand ne l'avait-il pas sacré roi de
l'esprit humain dans l'église philosophique de son palais?