[35] «La Bastille changea Arouet en Voltaire, dit Méry dans sa
_Critique du Roi Voltaire_. Ce fut l'inverse de la fable: la souricière
accoucha d'une montagne. _Candide_ est fils de la Bastille. Le
prisonnier adolescent se souviendra toujours de son grabat; il a fait
le serment d'Annibal devant des barreaux de fer. Toutes les fois
qu'une injustice éclatera sous le soleil, Voltaire se souviendra de
sa prison. Calas, Sirven, La Barre, tous les criminels innocents
auront un implacable défenseur. Voltaire, comme Hercule, a étouffé
des serpents au berceau, il continuera le jeu jusqu'à la tombe. Dans
sa généreuse ardeur contre l'injustice, il sera quelquefois injuste
lui-même! Tant pis! le point de départ est son excuse. Le geôlier de
la Bastille le poursuivra jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans; il
se nommera tour à tour Fréron, Nonnotte, La Beaumelle, Desfontaines,
Guénée, Patouillet, Gilbert. Tant pis! Il était né pour la haute
vie de gentilhomme, pour les élégances de la cour de Versailles,
pour les sourires des favorites, pour les triomphes du madrigal, les
grâces du bel esprit, les suprêmes délicatesses de la distinction;
on a bouleversé ce naturel d'élite par un an de cachot; eh bien! le
lion ne pardonnera jamais à ceux qui n'ont pas deviné le lionceau;
son hyperbole dépassera même celle de Juvénal; il s'irritera même un
jour au point de s'écrier, avec le géant de Sirius: _Je suis tenté de
faire un pas et d'écraser cette fourmilière!_ au point d'écrire, dans
sa haine cyclique contre les superstitions, un poëme de vingt-quatre
chants sur l'innocence de Jeanne d'Arc.»
[36] Ce qui explique la durée du règne de la marquise de Parabère,
c'est qu'elle était bête. «Je ne sais rien et ne veux rien savoir que
l'amour.» Il y a un autre mot du régent: «Elle n'a rien inventé, si ce
n'est l'amour.» Lequel?
[37] Voltaire fut éloquent pour Bayle contre d'Alembert, qui avait
écrit: «Heureux si Bayle avait pu respecter la religion et les mœurs!»
Voltaire lut, et écrivit: «J'ai vu avec horreur ce que vous dites de
Bayle: vous devez faire pénitence toute votre vie de ces deux lignes.»
[38] Un écrivain qui a, comme Fontenelle, osé être spirituel quoique
savant, paradoxal quoique philosophe, M. Flourens, pour appeler la
science par son nom, a dit avant moi, dans son livre sur Fontenelle,
que l'auteur des _Mondes_ avait ouvert ses mains. «Voltaire, ajoute M.
Flourens, l'appelle _le discret Fontenelle_. Fallait-il qu'il fût aussi
indiscret que Voltaire?»
[39] Un historien sans le vouloir, Édouard Thierry, a mieux qu'aucun
historien de profession raconté l'histoire de l'Entre-sol, qui, selon
lui, fut pour l'Académie des sciences morales et politiques ce que la
maison de Conrart avait été pour l'Académie française.