MADEMOISELLE LECOUVREUR.

Dans l'amour de Voltaire pour Adrienne Lecouvreur, il y eut beaucoup de

haine, comme dans tous les amours. Voltaire, quoique assez voltairien,

ne pardonnait pas à la comédienne de lui ouvrir la porte de l'escalier

dérobé quand elle entendait le carrosse de milord Peterborough ou

du maréchal de Saxe. Voltaire, qui a toujours tranché du souverain,

voulait qu'on l'aimât comme un grand seigneur et non comme un poëte. Je

crois même que cette conquête lui coûta plus qu'un rôle et plus qu'une

épître.

C'est en vain qu'on cherche dans ses lettres les souvenirs de cette

passion. A l'inverse des poëtes, ce que Voltaire oublie le plus, c'est

sa jeunesse. En cherchant bien, je retrouve ces quelques lignes, datées

des fêtes de Fontainebleau: «Mademoiselle Lecouvreur réussit ici à

merveille. Elle a enterré la Duclos. La reine lui a donné hautement

la préférence. Elle oublie, au milieu de ses triomphes, qu'elle me

hait[31].»

Traduction libre: Elle me hait tant, qu'elle m'aime!

Si on cherche dans les vers, on trouve d'abord ce billet:

L'Amour honnête est allé chez sa mère,

D'où rarement il descend ici-bas.

Belle Chloé, ce n'est que sur vos pas

Qu'il vient encor. Chloé, pour vous entendre,

Du haut des cieux j'ai vu ce dieu descendre

Sur le théâtre; il vole parmi nous

Quand sous le nom de Phèdre ou de Monime

Vous partagez entre Racine et vous

De notre encens le tribut légitime.

Si vous voulez que cet enfant jaloux

De ces beaux lieux désormais ne s'envole,

Convertissons ceux qui devant l'idole

De son rival ont fléchi les genoux:

Il vous créa la prêtresse du temple;

A l'hérétique il faut prêcher d'exemple:

Prêchez donc vite, et venez dès ce jour

Sacrifier au véritable amour.

Adrienne Lecouvreur ne manqua pas, sans doute, de se rendre à un si

beau dessein.

La comédienne eut pour maîtres Dumarsais et Voltaire: Dumarsais comme

ami, Voltaire comme amant. Je crois que Voltaire lui donna encore de

meilleures leçons que Dumarsais. Si l'amour est un grand maître, c'est

surtout au théâtre.

La comédienne joua mieux encore l'amour que la tragédie. Elle est

restée célèbre par ses passions tout autant que par son grand jeu.

Elle est morte jeune, d'ailleurs; c'est encore une bonne fortune pour

la postérité. Il n'y a que les philosophes, comme son ami Voltaire,

qui aient le droit de vivre leur siècle. Les poëtes et les comédiennes

portent mal leur couronne de cheveux blancs. Le vieillard de Téos ne

serait admis en France que dans les jours du carnaval.

Adrienne Lecouvreur mourut peut-être dans les bras de Voltaire, mais à

coup sûr bien loin de lui, car elle avait les yeux fixés sur un buste

de Maurice de Saxe, à qui elle débitait à tort et à travers des tirades

tragiques[32].

Après sa mort, il lui arriva ce qui arriva plus tard à Voltaire. Elle

qui avait légué cent mille livres aux pauvres, lui qui avait bâti une

église, ils furent tous les deux proscrits du cimetière. Si l'on peut

retrouver Voltaire au Panthéon, on ne sait où aller prier pour sa chère

comédienne. Pourtant, si on démolissait les maisons qui sont à l'angle

de la rue de Bourgogne et de la rue de Grenelle, on retrouverait

peut-être les cendres de celle-là qui a fait tressaillir dans leurs

tombeaux les pâles héroïnes de Voltaire.

Adrienne Lecouvreur a passé sa vie à aimer: du comédien Legrand au

chevalier de Rohan, du chevalier de Rohan au poëte Voltaire, du poëte

Voltaire à lord Peterborough, de lord Peterborough au maréchal de Saxe,

sans compter celui-ci qui fut père de sa première fille, sans parler

de celui-là qui fut père de la seconde; car, si on cherchait bien, on

trouverait, à ce qu'il paraît, beaucoup de descendants de l'illustre

comédienne: par exemple, le mathématicien Francœur.

Ce n'était pas précisément le théâtre qui l'avait enrichie. Il y a une

fable antique qui raconte que Jupiter, conseillant l'Amour, lui disait:

«Quand tu auras usé tes flèches dans ton voyage, il te restera encore

une ressource pour aveugler les femmes: tu leur jetteras à pleines

mains la poussière d'or qui est dans ton carquois.»

Mademoiselle Lecouvreur ne s'était pas montrée dédaigneuse pour la

poudre d'or. Elle pouvait dire, comme Marion Delorme: «Je prends quand

je n'ai rien à donner,» c'est-à-dire quand elle ne pouvait donner que

le masque de l'amour; mais au moins c'était un masque charmant. Milord

Peterborough lui disait: «Allons, madame, qu'on me montre beaucoup

d'amour et beaucoup d'esprit!» Et elle montrait beaucoup d'esprit et

beaucoup d'amour; mais son cœur ne battait que lorsque milord était

parti.

Le dix-huitième siècle est l'époque où l'esprit français, dégagé de

l'esprit gaulois et de l'esprit d'imitation, rayonne du plus vif éclat,

de Voltaire à Rivarol, du régent à Diderot, de Fontenelle à Chamfort,

de Saint-Simon à Beaumarchais. Voilà des Français pur sang qui ne

doivent rien aux Grecs ni aux Romains, qui se sont dépouillés de la

perruque de Louis XIV pour reposer leur front sur le sein de quelque

femme trois fois femme,--ni précieuse, ni ridicule,--faite pour aimer

et non pour prêcher. Les femmes de ces belles saisons étaient pétries

de pâte d'amour. Adrienne Lecouvreur appartient, par son génie comme

par son cœur, à ces belles furies de la passion, à ces souriantes

mélancolies du sentiment, qui font de la femme un être de raison dans

la folie, ou un être de folie dans la raison.

Le roi Voltaire · 第 79 / 187 题