On se rappelle que le régent avait exilé Voltaire. Quand le poëte
partit pour l'exil, comme tout allait mal pour lui et qu'il jugeait
que tout allait mal pour les autres, il s'écria avec colère: «Il faut
croire que le royaume des cieux est tombé en régence!» Lui-même allait
tomber sous la régence de mademoiselle de Corsembleu.
Le duc de Béthune le conduisit au château de Sully, où Chaulieu, La
Fare et Chapelle avaient naguère ouvert gaiement les séances de leur
académie païenne.
Voltaire était seul. Au lieu de chanter le pampre qui court en
guirlandes sur les flancs de Vénus, il composa mélancoliquement une
tragédie, _Artémire_. Mais voilà sa solitude qui va se peupler: il
rencontre un jour en promenade une voisine de campagne, mademoiselle
de Corsembleu. «Vous êtes fort belle, lui dit-il, mais vous portez un
nom de comédie.--Je ne porte pas un nom de comédie, mais je voudrais
jouer la tragédie.» Il lui donne à apprendre le rôle d'Artémire; il en
devient amoureux, et ne voit pas qu'elle joue mal.
La pièce s'achève, la passion commence à peine; il revient à Paris deux
fois fou. Il va droit au Théâtre-Français, la tragédie d'une main et la
tragédienne de l'autre. On reçoit du même coup sa pièce et sa maîtresse.
Le 15 février 1720, le beau Paris, le Paris lettré et curieux fut
appelé à voir ce qu'on appelait le miracle de l'amour. On annonçait
tout à la fois un chef-d'œuvre et une grande actrice. Déjà on ne jurait
que par Corsembleu.
Mais mademoiselle de Corsembleu n'eut pas le génie de sauver une pièce
qui manquait de génie. Voltaire fut deux fois sifflé: sifflé pour son
esprit et sifflé pour son cœur.
Mademoiselle de Corsembleu ne voulut pas prendre sa revanche. Elle
repartit pour son pays, entraînant Voltaire, qui, d'ailleurs, ne se
fit pas prier pour aller oublier dans la solitude de Sully cette
mésaventure tragico-amoureuse. Il aimait mieux encore être exilé par le
régent que par le parterre du Théâtre-Français.
Voltaire prit sa revanche; mais que devint mademoiselle de Corsembleu?
Artémire se vengea-t-elle sur quelque gentillâtre de sa province,
ou passa-t-elle ses jours attristés dans quelque couvent de filles
repenties?