Le maréchal de Villars était un héros de roman plutôt qu'un héros du
grand siècle. Mais la maréchale était plus romanesque encore. Elle se
prit d'une vraie passion pour Voltaire, peut-être parce qu'elle l'avait
vu à la première représentation d'_Œdipe_ paraître sur la scène et
porter irrespectueusement la queue du grand prêtre. Elle demanda quel
était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que
c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna
sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le
présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des
larmes.--Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux
yeux se vengèrent sur lui.
Voltaire, pour cette belle action, bien plutôt que pour avoir écrit
_Œdipe_, fut présenté à la duchesse, qui lui fit porter la queue de sa
robe, mais qui ne lui permit pas de la trop relever.
On a quelques notes à peine sur la passion de Voltaire pour la
maréchale de Villars, «la seule femme qui l'ait emporté sur l'amour du
travail.» Il écrit, en 1716, à la marquise de Mimeure, sa confidente:
«On a su me déterrer dans mon ermitage pour me prier d'aller à Villars;
mais on ne m'y fera point perdre mon repos. Je porte à présent un
manteau de philosophe dont je ne me déferai pour rien au monde. Vous
me faites sentir que l'amitié est d'un prix plus estimable mille fois
que l'amour. Il me semble même que je ne suis pas du tout fait pour
les passions. Je trouve qu'il y a en moi du ridicule à aimer, et j'en
trouverais encore davantage dans celles qui m'aimeraient. Voilà qui est
fait; j'y renonce pour la vie.» Il avait vingt-deux ans!
Il est amoureux, mais il dit aux autres qu'il ne l'est pas; il se le
dit à lui-même «pour tromper sa faim». La belle maréchale de Villars
joue de l'éventail comme Célimène; elle promet par son sourire toutes
les fêtes de l'amour; elle cache dans son sein les brûlantes épîtres de
Voltaire; mais quand Voltaire veut aller où sont ses épîtres, on lui
dit qu'il n'y a pas de place.
Il a beau dire, à lui comme aux autres, qu'il n'est point amoureux:
il passe ses nuits, le railleur Voltaire, à rêver sous les arbres du
parc de Villars ou sous les fenêtres de la maréchale. Ces vers ne
disent-ils pas tout haut combien il l'aime?
Divinité, que le ciel fit pour plaire,
Vous qu'il orna des charmes les plus doux,
Vous que l'Amour prend toujours pour sa mère,
Quoiqu'il sait bien que Mars est votre époux:
Qu'avec regret je me vois loin de vous!
Et quand Sully quittera ce rivage,
Où je devrais, solitaire et sauvage,
Loin de vos yeux vivre jusqu'au cercueil,
Qu'avec plaisir, peut-être trop peu sage,
J'irai chez vous, sur les bords de l'Arcueil,
Vous adresser mes vœux et mon hommage!
C'est là que je dirai tout ce que vos beautés
Inspirent de tendresse à ma muse éperdue;
Les arbres de Villars en seront enchantés,
Mais vous n'en serez point émue.
N'importe, c'est assez pour moi de votre vue.
La belle duchesse _que l'Amour prenait pour sa mère_ consentait bien
à se pencher au bras de Voltaire pour courir avec lui sous les ramées
ténébreuses; mais Voltaire avait beau supplier, c'était toujours la
forêt de Diane.
Toutefois, plus d'un commentateur a osé mettre en doute la vertu de la
maréchale en lisant d'autres vers de Voltaire:
Alors que vous m'aimiez, mes vers furent aimables....
Voltaire avait vingt-deux ans; il était célèbre; un portrait de
Largillière nous le représente plein de grâce et d'esprit: bouche
moqueuse, profil spirituel, airs de gentilhomme, front lumineux, main
fine ornée d'une fine manchette. En vérité, la duchesse était bien
vertueuse: résister à Voltaire sous la régence! Pendant plus d'une
année, Voltaire ne vécut que pour elle. «Elle m'a fait perdre bien du
temps,» disait-il plus tard. C'était de l'ingratitude! Aimer,--quand
on a vingt-deux ans,--est-ce du temps perdu? Gœthe aussi disait en
ressouvenir de Frédérique: «Elle m'a fait perdre les deux plus belles
années de ma vie.» Et Frédérique morte lui avait donné la Marguerite de
Faust! deux mille ans d'immortalité!