_Où est la femme?_ Ce point d'interrogation, qui cherche la lumière
dans l'existence de tous les hommes, ne vient pas se poser souvent
dans l'histoire de Voltaire. La femme, pour lui, c'est l'humanité.
Toutefois, la femme a aussi son influence chez lui. Quand il écrit pour
la première fois en prose et en vers, où est la femme? C'est Olympe
du Noyer. Madame du Noyer, qui vivait à La Haye de libertinage et de
libelles[25], a conté ce premier amour de Voltaire avec beaucoup de
complaisance.
Ce qui est curieux à étudier ici, c'est le cœur de la mère qui juge
gravement, comme un critique désintéressé, le style épistolaire de
l'amant de sa fille: «Il me semble que quoiqu'on n'ait pas besoin
de dispense d'âge pour être agrégé dans la confrérie des amants, le
rôle d'amoureux que M. Arouet a joué en Hollande, et qui est soutenu
dans ses lettres, ne lui convient pas mieux que la charge qu'il a
usurpée sur le Parnasse, où il prétend régler les rangs; je doute même
qu'il ait été véritablement amoureux. Il me paraît qu'il y a beaucoup
d'esprit dans les lettres de M. Arouet, mais j'y ai remarqué le style
des _Lettres portugaises_ et plusieurs traits de celles d'Héloïse et
d'Abailard.»
Après quoi madame du Noyer ne craint pas d'écrire d'une main délicate
et tout à fait maternelle: «Les beaux esprits se rencontrent. Il se
peut bien que les auteurs de ces lettres anciennes et modernes se
soient rencontrés dans le choix de leurs expressions, quoique leurs
épîtres aient été écrites dans des cas bien différents, puisqu'il n'est
question ici ni des larmes d'Héloïse ni du triste sort d'Abailard.»
On ne s'explique pas beaucoup les colères de madame du Noyer contre le
premier amant de sa fille avec sa sollicitude à publier le scandale
de cette aventure. La galante chroniqueuse, ou plutôt la chroniqueuse
galante, aurait-elle voulu que le jeune poëte s'acoquinât avec elle?
Certes, ce n'est pas l'indignation de la vertu qui lui monte à
l'esprit. Sa fille est destinée à vivre de l'amour, comme elle a fait
elle-même avant de vivre de sa plume. Il est vrai qu'un page comme
Voltaire, déjà entaché de poésie, ne payera pas à prix d'or ce morceau
de prince. Mais alors pourquoi publier ces quatorze lettres qui vont
apprendre à la postérité que sa fille se déguisait la nuit en cavalier
pour aller consoler Voltaire, retenu prisonnier à l'ambassade? C'est
que madame du Noyer était plus gazetière que mère de famille. Elle
sacrifiait tout à ses _Lettres historiques et galantes_. Le roman de
Voltaire et de sa fille était, pour ce journal, une bonne aubaine.
Cinquante pages de copie amoureuse où l'on met en scène un jeune poëte
déjà célèbre dans le beau monde, et une jeune fille déjà pervertie
parce qu'on lui a donné à boire le lait de la femme adultère, quoi de
plus curieux pour une coquine de la force de madame du Noyer?
C'est d'abord une lettre de Paris dont je reproduis quelques lignes:
«Ce qui m'étonne, c'est que vous n'ayez pas démêlé parmi les personnes
de la suite de M. le marquis de Châteauneuf un jeune homme qui fait
grand bruit par ses poésies. Il s'appelle Arouet: c'est le fils d'un
trésorier de la chambre des comptes.»
A cette lettre de madame du Noyer de Paris, madame du Noyer de La Haye
répond par celle-ci: «Votre M. Arouet ne m'a pas échappé, quoiqu'il
n'ait fait que très-peu de séjour dans ce pays. La qualité de poëte
convient très-bien avec celle d'amant dans laquelle M. Arouet a brillé
en Hollande, et qui a causé son départ. Il s'était avisé d'en conter à
une jeune personne de condition qui avait une mère difficile à tromper
et que pareille intrigue n'accommodait nullement; et ce fut sur les
plaintes de cette mère qu'on jugea à propos de renvoyer notre amoureux
d'où il était venu.»
Suivent quatorze lettres romanesques de Voltaire. Rendez-vous,
déguisements, surprise, séparation, larmes, serments, rien n'y
manque, pas même le coup de théâtre prévu. Dans ces lettres, Voltaire
est bien de cet âge exalté où l'on voudrait acheter «aux dépens
de toutes les peines d'Amadis le plaisir de s'en plaindre avec
autant d'éloquence.» Dans la première lettre, le page du marquis de
Châteauneuf est prisonnier d'amour. Sans doute, madame du Noyer, pour
rehausser l'éclat de sa vertu, a été se plaindre à l'ambassadeur des
tentatives téméraires d'Arouet pour séduire sa fille. Comme madame du
Noyer est une méchante femme, et, qui pis est, une femme qui écrit,
l'ambassadeur, craignant sa colère, s'est hâté de lui faire justice.
Il a mis son page aux arrêts, en décidant qu'il retournerait en France
sous peu de jours. Jusque-là le poëte n'était peut-être qu'amoureux à
demi; mais à peine emprisonné, le voilà éperdument amoureux. C'était
à peine de l'amour, c'est déjà de la passion: le cœur bondit et les
larmes coulent. Il demande à grands cris, pour charmer les ennuis de
sa solitude, le portrait de sa maîtresse; que dis-je? le portrait!
il demande sa maîtresse elle-même. Mais, comme il est gardé à vue,
il ne sait à qui confier son message. Dans la seconde lettre, il
s'écrie avec passion: «Je suis ici prisonnier au nom du roi; mais
on est maître de m'ôter la vie, et non l'amour que j'ai pour vous!
Oui, mon adorable maîtresse, je vous verrai ce soir, dussé-je porter
ma tête sur un échafaud! Gardez-vous de madame votre mère comme de
l'ennemi le plus cruel que vous ayez; que dis-je? gardez-vous de tout
le monde. Tenez-vous prête: dès que la lune paraîtra, je sortirai de
l'hôtel incognito, je prendrai un carrosse, nous irons comme le vent à
Schevelin.»
Dans les lettres suivantes, Voltaire, qui s'est jusque-là montré
timide, s'enhardit en amoureux de bonne lignée, qui a entendu le duc
de Richelieu parler de ses hauts faits. Ce n'est point assez d'avoir
vu Pimpette au clair de la lune, il veut la voir à minuit: «Vous ne
pouvez pas venir ici; il m'est impossible d'aller en plein jour chez
vous; je sortirai par une fenêtre à minuit, si tu as quelque endroit
où je puisse te voir, si tu peux à cette heure quitter le lit de ta
mère. Mande-moi si tu viendras à ta porte cette nuit, j'ai des choses
d'une conséquence extrême à vous dire.» Ce n'est point encore assez
d'avoir vu ou plutôt d'avoir appuyé sur son cœur le front rougissant de
Pimpette, Arouet rêve qu'il lui serait bien plus doux encore d'attirer
sa maîtresse dans l'hôtel où il est prisonnier. Vous voyez que le
roman se complique. En effet, voici le chapitre des déguisements: «Si
vous voulez changer nos malheurs en plaisirs, il ne tiendra qu'à vous.
Envoyez Lisbette sur les trois heures, je la chargerai pour vous d'un
paquet qui contiendra des habillements d'homme; vous vous accommoderez
chez elle; et, si vous avez assez de bonté pour vouloir bien voir un
pauvre prisonnier qui vous adore, vous vous donnerez la peine de venir
sur la brune à l'hôtel. A quelle cruelle extrémité sommes-nous réduits,
ma chère! Est-ce à vous à me venir trouver? Voilà cependant l'unique
moyen de nous voir. Vous m'aimez; ainsi j'espère vous voir aujourd'hui
dans mon petit appartement. Le bonheur d'être votre esclave me fera
oublier que je suis prisonnier du roi. Comme on connaît mes habits et
que par conséquent on pourrait vous reconnaître, je vous enverrai un
manteau qui cachera votre justaucorps et votre visage. Mon cher cœur,
songez que ces circonstances-ci sont bien critiques.»
Pimpette, pour le moins aussi romanesque, sinon aussi amoureuse que
son amant, se hasarda à ce curieux déguisement; sur quoi le lendemain
cette lettre de Voltaire: «Je ne sais si je dois vous appeler monsieur
ou mademoiselle. Si vous êtes adorable en cornette, ma foi! vous êtes
un aimable cavalier, et notre portier, qui n'est point amoureux de
vous, vous a trouvé un très-joli garçon. La première fois que vous
viendrez, il vous recevra à merveille. Vous aviez pourtant la mine
aussi terrible qu'aimable, et je crains que vous n'ayez tiré l'épée
dans la rue, afin qu'il ne vous manquât plus rien d'un jeune homme.
Après tout, tout jeune homme que vous êtes, vous êtes sage comme une
fille:
Je vous ai vue, ô Pimpette que j'aime,
En cavalier déguisée en ce jour;
J'ai cru voir Vénus elle-même
Sous la figure de l'Amour.
L'Amour et vous, vous êtes du même âge,
Et Vénus a moins de beauté;
Mais malgré ce double avantage,
J'ai reconnu bientôt la vérité:
Pimpette, vous êtes trop sage
Pour être une divinité.»
Et le poëte continue en prose: «Il n'est point de dieu qui ne dût vous
prendre pour modèle. On compte nous surprendre ce soir; mais ce que
l'amour garde est bien gardé: je sauterai par les fenêtres, c'est le
chemin des amants, et je viendrai sur la brune à la porte de madame
votre mère.»
Cette entrevue fut découverte: au lieu de deux gardes, Voltaire en eut
quatre. De son côté, madame du Noyer mit Pimpette sous clef; mais,
en dépit de tous les geôliers du monde, des amoureux de bonne volonté
ne parviennent-ils pas à se voir? Arouet et Pimpette eussent trompé
l'univers. Ils se revirent encore, mais ce fut pour la dernière fois. A
La Haye, des rendez-vous nocturnes ne sont pas si doux qu'à Venise ou
à Séville: Pimpette s'enrhuma; bon gré mal gré, il lui fallut rester
au lit. Voltaire n'avait plus que deux jours à passer en Hollande, il
écrivit lettres sur lettres; mais il lui fallut partir sans dire adieu
à la divine Olympe. Le lundi au soir, 16 décembre 1713, il écrivit
avant de monter en voiture: «Adieu, mon adorable: si on pouvait écrire
des baisers, je vous en enverrais une infinité par le courrier.»
Trois jours après, il écrivait du fond d'un yacht qui le conduisait
de Rotterdam à Gand: «Nous avons un beau temps et un bon vent. Nous
ne sommes que nous deux, M. de M*** et moi; je vous jure que je ne
m'aperçois pas que je suis dans la compagnie d'un bon pâté et d'un
homme d'esprit. Ma chère Pimpette me manque; mais je me flatte qu'elle
ne me manquera pas toujours, puisque je ne voyage que pour la faire
voyager elle-même.»
Dans la lettre suivante, Voltaire raconte son arrivée à Paris, où
il débarqua la veille de Noël: «A peine suis-je arrivé à Paris, que
j'ai appris que M. L*** avait écrit à mon père contre moi une lettre
sanglante; qu'il lui avait envoyé les lettres que madame votre mère
lui avait écrites, et qu'enfin mon père a une lettre de cachet pour me
faire enfermer. Je n'ose me montrer. J'ai fait parler à mon père; tout
ce qu'on a pu obtenir de lui a été de me faire embarquer pour les Iles;
mais on n'a pu le faire changer de résolution sur son testament qu'il
a fait, dans lequel il me déshérite. Ce n'est pas tout: depuis plus de
trois semaines je n'ai point reçu de vos nouvelles, je ne sais si vous
vivez et si vous ne vivez point bien malheureusement; je crains que
vous ne m'ayez écrit à l'adresse de mon père, et que votre lettre n'ait
été ouverte par lui.»
Voltaire caressa beaucoup ses amis les jésuites pour les déterminer
à enlever sa maîtresse à la religion protestante, c'est-à-dire à
l'arracher de la Hollande pour le bon plaisir du poëte amoureux. Il
dressa si bien ses batteries, il mit si à propos tout son monde en
campagne, qu'il s'en fallut de bien peu que ce dessein tout catholique
ne réussît. Il continue à écrire: «Si vous avez assez d'inhumanité pour
me faire perdre le fruit de tous mes malheurs et pour vous obstiner à
rester en Hollande, je vous promets bien sûrement que je me tuerai à
la première nouvelle que j'en aurai. Je me suis mis, perdant la tête,
en pension chez un procureur, afin d'apprendre le métier de robin
auquel mon père me destine; me voilà fixé à Paris pour longtemps;
vous n'avez qu'un moyen pour y venir, car est-il possible que j'y
vive sans vous? L'évêque d'Évreux, en Normandie, est votre cousin;
écrivez-lui; insistez surtout sur l'article de religion; dites-lui que
le roi souhaite la conversion des huguenots, et que, étant ministre
du Seigneur et votre parent, il doit, par toutes sortes de raisons,
favoriser votre retour. Écrivez-moi à M. de Saint-Fort, chez Me Alain,
procureur au Châtelet, près les degrés de la place Maubert.»
Enfin nous arrivons à la catastrophe. Vous croyez peut-être que
Pimpette se convertit à la religion catholique pour les beaux
yeux d'Arouet? Hélas! Pimpette était femme, Arouet était loin: le
dirai-je? elle trouva plus simple de s'en faire conter par un autre.
Ce n'était point le poëte que la belle avait aimé, c'était le page de
l'ambassadeur de France; or le page qui succéda à Voltaire chez le
marquis de Châteauneuf lui succéda dans le cœur de Pimpette. La pauvre
madame du Noyer eut bientôt à enregistrer parmi ses _Lettres galantes_
celles de cet autre page à sa fille.
De page en page, mademoiselle Olympe du Noyer finit par trouver un
homme. Le baron de Vinterfeld paya les dettes d'amour de Voltaire. Il
est vrai que bientôt Voltaire paya les dettes d'argent du baron de
Vinterfeld. Au bout de quelques années, il déjeunait avec mademoiselle
de Livry quand on annonça madame la baronne de Vinterfeld. «C'est
Pimpette!» s'écrie-t-il. Et il lui saute au cou avec une soudaine
renaissance d'amour. Il parut si follement heureux, que mademoiselle de
Livry lui demanda une pièce de vingt-quatre sous pour se faire conduire
chez elle par des porteurs, disant qu'elle n'avait que faire devant de
telles embrassades. Mais Olympe du Noyer de s'écrier: «N'est-ce que
cela, madame? Apprenez donc que je suis mariée!»
Et elle conta que son mari avait joué au jeu du système et qu'il
n'avait plus rien. Voltaire donna une poignée d'or et jeta une planche
de salut sur ce naufrage.
* * * * *
Je ne retrouve plus Olympe du Noyer dans la vie de Voltaire, si ce
n'est par cette lettre qu'il écrit au comte d'Argental des neiges
de Berlin, le 22 février 1751: «O destinée! ô neiges! ô maladies!
ô absence! Comment vous portez-vous, mes anges? Sans la santé tout
est amertume. Le roi de Prusse m'a donné la jouissance d'une maison
charmante; mais, tout Salomon qu'il est, il ne me guérira pas. Tous les
rois de la terre ne peuvent rendre un malingre heureux. Il faut que
je vous parle d'une autre anicroche. André, cet échappé du système,
s'avise, au bout de trente ans, un jour avant la prescription, de faire
revivre un billet que je lui fis étant jeune homme pour des billets de
banque qu'il me donna dans la décadence du système, et que je voulus
faire en vain passer au _visa_, en faveur de madame de Vinterfeld, qui
était alors sans argent. Ces billets de banque d'André étaient des
feuilles de chêne. Il m'avait dit depuis qu'il avait brûlé mon billet
avec toutes les paperasses de ce temps-là; aujourd'hui, il le retrouve
pendant mon absence, il le vend à un procureur, et fait saisir tout
mon bien. Ne trouvez-vous pas l'action honnête? Je crois que je serai
obligé de le payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur
et simple, et qu'il n'y a pas moyen de plaider contre sa signature et
contre un procureur[26].»
Mais paye-t-on jamais trop cher les belles dettes de la jeunesse?