I.

Voltaire, qui était plus une âme qu'un corps, n'a pas longtemps chanté

le _Cantique des cantiques_. Il a commencé de bonne heure, mais il

n'a pas perpétué ses hymnes amoureux. Sa jeunesse n'était pas flétrie

encore, qu'il abandonnait à d'autres les pêches des espaliers de Vénus.

Il a aimé comme on aimait sous la Régence,--après souper,--sous le ciel

de lit, mais pourtant avec toute la délicatesse licencieuse dont parle

Ninon. Madame de Genlis, qui refusait tant à Voltaire, lui accorde

que seul entre tous les hommes du dix-huitième siècle il avait l'art

perdu de parler aux femmes comme les femmes aiment qu'on leur parle.

Richelieu n'avait pas fait adopter partout sa grammaire à la dragonne.

Mais chez Voltaire, la muse faisait tort à la femme; il n'avait pas la

flamme qui embrase, il n'avait pas la passion qui déchire. La curiosité

plutôt que la nature le poussait en avant; des qu'il avait goûté la

pomme, il disait: «Tu n'as pas mûri sur l'arbre de la Science;» et il

se retournait vers l'étude.

Donc, toujours inquiet et turbulent, se fuyant soi-même dans ses

aspirations vers l'imprévu, Voltaire a pris à peine le temps d'aimer

quand il aimait. Quelques femmes de son temps ont dit qu'il n'avait

que le masque de l'amour. Dans sa jeunesse, c'était d'ailleurs un joli

masque.

Mais pourquoi calomnier son cœur? direz-vous. Ce beau vers:

C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime,

est le vers d'un poëte, mais d'un poëte qui a aimé. Sa première

jeunesse fut tout envahie par la passion. Comme saint Augustin, il

a traversé la forêt de flammes vives. «Vous prétendez donc que j'ai

été amoureux de mon temps tout comme un autre? Vous pourrez ne pas

vous tromper. Quiconque peint les passions les a ressenties; il n'y

a guère de barbouilleur qui n'ait exploité ses modèles.» Ainsi parle

Voltaire dans une lettre à Chabanon. La marquise de Boufflers, qui a

reçu ses confessions pendant que Voisenon recevait celles de madame du

Chastelet, écrivait ainsi à Saint-Lambert: «Vous l'avez vaincu sur

son déclin, mais il était vaillant à son aurore.» A quoi Saint-Lambert

répondait dans le mauvais style du marquis de Bièvre: «Pas si vaillant

à son Aurore de Livry, puisque son ami Génonville la lui enlevait tous

les soirs pendant qu'il était en tête-à-tête avec son Dictionnaire de

rimes.»

Non, Voltaire n'était pas de ceux que l'Amour destine à brûler

éternellement, comme l'a dit Virgile, dans les enfers de la passion.

La fête de son cœur n'avait pas de lendemain. Il se consolait d'une

trahison par un éclat de rire; il fut, en un mot, plutôt le philosophe

que le poëte de l'amour.

Cette philosophie lui a valu des injures comme les autres. Dans un

livre où l'on a beaucoup parlé des friponneries d'un Voltaire que je

ne connais pas,--sans doute un Voltaire qui n'a pas étudié chez les

jésuites,--il y a tout un chapitre écrit avec indignation sous ce titre

curieux: _Comment Voltaire eut toute sa vie des maîtresses qui ne lui

coûtaient rien_. Il paraît que c'est un péché mortel de ne pas payer

l'amour. «Voltaire, dit l'auteur du libelle, a été l'amant connu de

mademoiselle du Noyer, de Laura Harley, de la Duclos, de la Corsembleu,

de la Lecouvreur, de la Livry. Que lui ont coûté toutes ces liaisons?

Des vers, mais pas un sou de dépense[23].» Et plus loin Voltaire est

accusé de payer par des galanteries son loyer dans l'hôtel de la

présidente de Bernière.--Après tout, dirait Chamfort, on paye avec la

monnaie qu'on a.--Mais Voltaire payait ses dettes d'argent avec de

l'argent, et ses dettes de cœur avec du cœur ou avec des vers; fausse

monnaie peut-être, mais monnaie ayant cours.

Que Voltaire ait été l'amant de la présidente de Bernière, il n'y a

pas grand mal, puisqu'elle était jolie; mais ce n'est pas une raison

pour l'accuser d'avoir voulu se loger au même prix dans l'hôtel

de la comtesse de Fontaine-Martel[24]. Voltaire avait trop peur

de la Bastille et de l'exil pour bâtir la maison du poëte sur le

sable mouvant de Paris, entre les Tuileries et le Parlement, entre

l'Archevêché et la Sorbonne. Il n'était pas assez sûr de la branche

pour y faire son nid. Il trouvait bien plus simple de se cacher à demi

chez la présidente ou chez la comtesse. D'ailleurs, tout le monde lui

chantait la chanson de l'hospitalité. Il disait plus tard à madame de

Florian que toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui, excepté la

porte de la chambre à coucher de la duchesse de Villars.

Les vingt ans de Voltaire ont été disputés par trois amours qui ont

répandu leur prisme sur toute sa vie. Il disait: «J'ai aimé les trois

Grâces quand j'étais jeune. Que n'ai-je joué toute ma vie avec leurs

ceintures!» Mais les trois Grâces n'ont-elles pas toujours un peu dansé

sur les rives étoilées de son imagination?

La première de ces trois Grâces, la Grâce enjouée, la Grâce ingénue,

la Grâce fuyante, c'était mademoiselle Olympe du Noyer, devenue

célèbre sous le nom de Pimpette. La seconde, la Grâce pensive, la

Grâce soucieuse, la Grâce attendrie, c'était mademoiselle de Livry,

qui devint la marquise de Gouvernet. La troisième, la Grâce sévère,

la Grâce passionnée, la Grâce divine, c'était Adrienne Lecouvreur,

qui jouait la tragédie amoureuse pour tout le monde, et qui jouait la

comédie de l'amour pour lui.

Je dirai ces romans de Voltaire, ces romans qu'il eût peut-être écrits

dans ces jours sombres de la vieillesse où l'on se retourne vers le

soleil des belles années, si Jean-Jacques n'eût parlé trop tôt de faire

ses _Confessions_. Et d'ailleurs Voltaire ne se mettait jamais en scène

dans ses passions. Les romans de son cœur ne pouvaient rien prouver

contre la Sorbonne ni contre l'Église; il les garda pour lui.

Nous ne le regrettons point. Voltaire était un dessinateur plutôt qu'un

peintre; il n'avait pas cette volupté de touche qui est le charme le

plus vif des pages amoureuses. Là il eût été vaincu par Jean-Jacques.

Le citoyen de Genève était bien plus féminin que le Parisien de la

décadence. Jean-Jacques avait appris l'amour sur le sein toujours ému

de madame de Warens, sous les ramées printanières des Charmettes;

Voltaire avait appris l'amour aux soupers de la Régence, dans les

bras distraits de quelque comédienne à moitié ivre, comme la Duclos

et la Desmares. Aussi quel mauvais poëte quand il chante l'amour! Le

roi de Prusse, à la manœuvre, aurait mieux traduit que lui les versets

de Salomon, le grand poëte des profanes voluptés. Mais quand Voltaire

raille l'amour, comme il redevient un charmant poëte! Si on lui permet

de railler, il s'attendrira presque, il aura même une larme, comme dans

ce chef-d'œuvre qui s'appelle _les Vous et les Tu_.

Ce qu'il faut regretter, ce sont les premières lettres de Voltaire.

Je donnerais tous les vers de la _Henriade_ pour ses billets à

mademoiselle de Livry et à Adrienne Lecouvreur. Mais Adrienne

Lecouvreur avait trop d'amants pour conserver leurs lettres, et

mademoiselle de Livry fit le sacrifice des billets de l'amour sur

l'autel de l'hyménée. On ne retrouve guère de lettres de Voltaire

jeune. Il en est ainsi de tous les hommes célèbres. On ne garde pas

leurs lettres parce qu'elles sont charmantes, mais parce qu'elles sont

signées d'un nom immortel. Heureusement Voltaire fut déclaré immortel

de bonne heure.

Le roi Voltaire · 第 68 / 187 题