GÉNÉALOGIE DE VOLTAIRE.

Au commencement du monde, rien n'était; mais déjà l'arbre généalogique

de Voltaire avait pris racine.

Ce grand roi a eu plusieurs existences. Comme Satan, il s'est incarné

dans tous les esprits. Il s'est révélé dans chaque siècle où l'idée

humaine a lutté contre la tyrannie des dieux, où l'esprit a dominé le

cœur, où la raison a régné sur le sentiment. On a dit de Voltaire comme

de Jupiter Amphitryon: «C'est toujours lui qui, quoique étranger, a

l'air d'être le maître de la maison.»

Dans le paradis, ce n'est pas lui qui s'appelle Adam, car il a déjà

toutes les aspirations et toutes les curiosités d'Ève. Il secoue d'une

main révoltée l'arbre de la science. Il veut connaître le mal pour

faire le mal et pour revenir au bien en toute liberté. Bientôt il dit

au pommier: «Tes pommes sont amères.» Et il plante la vigne.

Quand la vigne, mère des passions et des révoltes, amena le déluge,

Voltaire emporta dans l'arche le plus beau cep.

Il a dit à Japhet: «Marche vers l'occident; marche et multiplie en

chemin: c'est là que les enfants des hommes verront de plus près la

lumière de la vérité; c'est là qu'ils oseront regarder Dieu en face,

et seront toujours en révolte pour lui ou contre lui, disputant pied à

pied avec les armes de la philosophie contre la révélation.» Mais tout

en conduisant l'esprit des générations de Japhet, Voltaire suivait Sem

et lui conseillait la sagesse qui voit par l'œil simple et qui met le

paradis sur la terre, sans s'inquiéter des ascensions futures vers les

mondes inconnus. Qu'importe ce qui se fait et ce qui se fera au ciel,

si l'amour fleurit au sein de la femme, si le maïs fleurit dans la

vallée, si la rose fleurit sur le chemin?

Dans la Bible, cette patrie des idées et des génies, on retrouve

souvent Voltaire. Il dit au fils d'Abraham qu'il n'y a «ni présages

superstitieux, ni divinations, ni sortiléges». Après avoir compris

la symphonie de la confusion des langues, Voltaire a deviné la terre

promise, et il y conduit le peuple de Dieu. Mais déjà Moïse-Voltaire

ne croit pas à la terre promise, et il ne lui sera pas permis d'y

pénétrer. Il parle par la lèvre désenchantée de Salomon tout en

soulevant la queue de la robe de la reine de Saba. Il parle par le

désespoir révolté: parti des voluptueuses stations du _Cantique des

cantiques_, il va verser ses pleurs d'ange rebelle sur ce fumier de Job

où il a reconnu le lit de l'humanité.

Même avant Homère, il a osé dire qu'un esclave avait autant qu'un roi

l'étoffe de la vie et la dignité du cœur. Avant Socrate, il a osé

douter des dieux et des déesses. Mais, même avec Diogène, il ne douta

jamais des hommes, parce que celui-là ne portait pas une lanterne

sourde et qu'il fut toujours plus occupé des choses visibles que des

choses invisibles. Quand, sur les bords de l'Ilyssus, il apportait

toutes les malices de la comédie là où Platon apportait toutes les

sublimités de la poésie, il disait à Socrate: «Que m'importe que

Jupiter fronce le sourcil ou que Vénus dénoue sa ceinture? Ce n'est

pas le ciel qui m'inquiète, c'est la terre.» Et quand Socrate fut à

sa dernière heure, ce fut lui qui versa la ciguë: «Buvez, mon maître,

car c'est le calice de la libre croyance.» Et quand Socrate eut bu, il

garda le calice.

Après avoir été à l'école de Socrate, il passa à l'école de Platon,

mais ne s'y arrêta pas, parce qu'il ne voulut pas croire que la

philosophie est un art et non une science. Il alla jouer la comédie

avec Aristophane pour apprendre à rire de tout, même des dieux, même de

Socrate.

Ne le reconnaissez-vous pas sur la galère qui emporte Alcibiade chez le

satrape Tissapherne? Il apprend à Alcibiade l'art de couper la queue

de son chien et l'art de tromper Aspasie. Ne le reconnaissez-vous

pas sous le manteau étoilé d'Aristote, qui voyage à la suite des

armées d'Alexandre, pour apprendre à celui qui sait vaincre pourquoi

l'analyse a détrôné le symbole? Ce n'est pas tout. Voulez-vous

l'entendre raisonner par la bouche d'Épicure? Il vous dira que vivre

est tout et que mourir n'est rien; que la joie est la seule hôtesse

qu'il faille choyer. C'est lui qui enlève aux dieux le gouvernement

des choses humaines et qui ne veut pas, dans sa voluptueuse rêverie,

que les hommes se donnent la peine de se gouverner eux-mêmes. Mais au

Portique, Voltaire se relève de cet abaissement en dictant à Zénon de

sublimes paroles sur la grandeur de l'homme. Il va s'appeler Lucrèce

pour décider que tout est dans l'homme. Cet opiniâtre éclaireur dans

la nuit du doute traduit en vers ce qu'il a déjà dit en prose quand il

s'appelait Épicure. Mais s'amusera-t-il longtemps à cette nuit sans

aurore, à cette orgie sans dieu, à cette fête sans lendemain? Comme il

s'est attristé! comme cette lumière nouvelle éclaire la désolation des

désolations! Plus tard, il aura beau masquer ses larmes par le beau

rire de Rabelais, il sera plus désolé encore quand il écrira _Candide_

et aboutira à cette dernière moralité: Qu'il faut cultiver son jardin.

Un grand cri traverse le monde: Un Dieu nous est né,--_Ecce homo_--qui

va être le trait d'union du ciel à la terre. Mais Voltaire ne croit

pas que Dieu daigne se montrer aux hommes sur la terre. Toutefois, il

écoute Jésus prêcher, et il s'indigne contre le peuple juif qui demande

la mort du Nazaréen. Il a lu dans les saintes Écritures: «Si quelqu'un

se mêle de prophétiser, son père et sa mère lui donneront la mort au

nom du Seigneur.» Mais il ne croit pas tous les jours aux saintes

Écritures, et il ne veut pas la mort du prêcheur.

Il a horreur du sang, il a horreur des révoltes armées; il aime mieux

se métamorphoser en fils d'affranchi, s'appeler Horace, vivre à la

table d'Auguste, et verser sa poésie dans la coupe des Césars.

Dirai-je toutes ces métempsycoses? N'est-ce pas lui qui écrit là-bas

_l'Ane d'or_ par la main d'Apulée? N'est-ce pas lui qui rit du beau

rire attique avec les dieux de Lucien et qui répand sa flamme vive

dans le _Satyricon_ de Pétrone? Il traverse la vie de Marc-Aurèle et

l'Église disparate d'Alexandre-Sévère. Il décide avec Julien l'Apostat

que Paris sera la Rome de l'Antéchrist. Je le retrouve partout, même au

désert, où il tente saint Antoine avec cet aiguillon mortel qui entra

si avant au cœur de saint Jérôme et qui allait déchirer Jésus lui-même

à cette heure de défaillance où il demanda à son père: _Pourquoi

m'as-tu abandonné?_

Il doute avec saint Thomas, il discute avec les docteurs, il prend

toutes les figures, même celle de Satan. Il monte dans la chaire avec

Abailard et fait succéder le règne de la conscience à la servitude de

la tradition. S'il est vaincu par Grégoire VII, il soufflette Boniface

VIII. Il décentralise son action; il organise les communes. Il est

battu dans les croisades, mais il a ses revanches. Il fomente le grand

schisme d'Occident; il ouvre Constantinople aux Turcs; et, pour se

distraire des grandes entreprises, il sculpte aux portails des églises

toute cette famille d'anges déchus qui raillent les chrétiens dans leur

maison.

Roger Bacon, qui pile dans sa cellule le soufre et le salpêtre, servira

les haines religieuses qui donnent la fièvre à Voltaire; mais Gutenberg

va donner des armes à la raison. L'Évangile de Voltaire va courir sur

le monde comme si des millions d'oiseaux l'emportaient sur leurs ailes:

l'imprimerie éteindra la poudre. _Ceci tuera cela._

Voltaire ne se contente pas d'imprimer; il peint. Il enseigne sa

philosophie à Léonard de Vinci, qui veut que la beauté humaine soit la

beauté divine; qui remplace par les voluptés du coloris la pâleur des

vierges mystiques. Le voyez-vous dans l'atelier de Raphaël, qui prend

une courtisane pour en faire une vierge, disant que l'art crée des

dieux? La Fornarina va peupler le Vatican.

L'aurore du seizième siècle répand sur le monde une clarté plus vive.

L'humanité, elle aussi, a mis au monde un fils qui va délivrer sa

mère: c'est le Messie du libre examen, c'est le dictateur du droit. Ce

fils se nomme Voltaire. Je me trompe; ce jour-là il se nomme Luther.

L'hérétique est mis au ban de l'Empire. Il se cache au château de

Wartzbourg, qu'il appelle son Pathmos, comme plus tard il se réfugiera

au château de Fernex. De Wartzbourg comme de Fernex, il secouera ses

mains pleines de révoltes. Il déconcertera plus que jamais le pouvoir

spirituel et le pouvoir temporel; il violera la porte des cloîtres et

dira que rien n'est plus sacré que la famille humaine. Il prouvera au

pape et à l'empereur qu'ils n'existent pas; il renversera la royauté

des sots; il fondera celle de l'esprit et de la joie, ou plutôt il n'y

aura plus qu'une royauté: celle du roi Tout-le-Monde--_Herr omnes._

L'âme de Voltaire pénètre de plus en plus dans toutes les âmes; les

échafauds et les bûchers n'ont rien pu sur elle. Elle court du nord au

midi, de l'aurore au couchant: de Jean Huss à Savonarola, de Jérôme

de Prague à Galilée. Elle raille avec Rabelais, elle doute avec

Montaigne, elle prend avec Érasme le masque de la folie pour qu'on

apprenne à reconnaître la sagesse. Elle s'arme avec Coligny contre les

législateurs de la torture; elle va s'asseoir sur le trône de Henri IV,

je veux dire sur les genoux de Gabrielle, en confessant que _Paris vaut

bien une messe_. Elle descend du trône jusqu'au cabaret, pour rire,

avec les Théophile et les Desbarreaux, de la foudre et de la Trinité.

Mais elle empêche Spinoza de ne pas croire à Dieu pour ne pas ravaler

l'homme jusqu'à l'athéisme. Elle affirme avec Descartes le moi humain,

qu'elle glorifie avec Corneille. Elle va se recueillir à Port-Royal,

où elle ose commenter le livre de la foi; elle traverse le cabinet de

Fénelon pour lui montrer par la fenêtre les perspectives de l'avenir.

Mais elle a beau faire, le dix-septième siècle n'est pas son siècle.

Voltaire a franchi plus d'une fois le seuil de madame de la Sablière,

quand La Fontaine cherchait la moralité de sa fable--j'ai failli dire

de ses contes. On l'a rencontré souvent chez Ninon, sa commère, quand

elle débitait ses impertinences philosophiques. Mais Bossuet, éloquent

comme le tonnerre et comme l'Évangile, Bossuet qui a osé dire à Louis

XIV: «l'État, ce n'est pas vous, c'est l'Église,» dit alors à l'esprit

de Voltaire: «C'est moi qui suis l'esprit de Dieu: tu n'iras pas plus

loin!»

Cependant Voltaire n'est jamais vaincu.

Ce valet de chambre qui s'assied à la table de Louis XIV, n'est-ce pas

Voltaire qui, sous Louis XV, se fera gentilhomme de la chambre? Oui,

Poquelin, c'est déjà Arouet. C'est la même comédie, à la cour sinon au

théâtre. Molière s'est fait courtisan de Louis XIV, pour dire la vérité

à tout le monde, même à Louis XIV, comme Voltaire se fera courtisan de

Louis XV. _Tartufe_ est une _tragédie_ de Voltaire.

Voltaire ne s'attache ni à un trône ni à un pays. Bossuet a dit: «Tous

les hommes sont nés d'un seul mariage, afin d'être à jamais, quelque

dispersés et multipliés qu'ils soient, une seule et même famille.»

Voltaire s'est reconnu partout dans sa famille. Sa patrie, c'est

l'humanité.

Ne le reconnaissez-vous pas dans le ciel de Newton, qui s'écrie une

fois de plus: _Fiat lux!_

Mais avant son avénement comme après son règne, où ne retrouve-t-on

pas ce roi, dont la légitimité se prouve d'un seul mot: «Quel est le

souverain que vous craignez le plus en Europe? demandait-on à Frédéric

le Grand.--Le roi Voltaire,» répondit-il.

Le roi Voltaire · 第 48 / 187 题