_En ce temps-là, il était un roi qui s'appelait Voltaire._
_Son royaume n'avait ni commencement ni fin._
_Il succéda à Louis XIV et transmit son sceptre à Napoléon._
_Il fut sacré roi de l'esprit humain à la cour de Prusse par son frère
Frédéric II, dans cette savante Allemagne où Gœthe a dit: «Après avoir
enfanté Voltaire, la nature se reposa.»_
_Il fut couronné aux Tuileries, dans la salle du trône tragique._
_Ses ministres furent tous de grands hommes,--hormis les athées.--Ils
se nommaient: Diderot, d'Alembert, Buffon, Helvétius, Turgot,
Condorcet._
_Comme tous les rois, il eut son fou; son fou, c'était un abbé: l'abbé
de Voisenon._
_Il eut pour alliés l'impératrice de Russie, le pape Clément XIV,
le roi de Prusse, le roi de Danemark, le roi de Suède, toutes les
royautés,--sans compter la marquise de Pompadour, une reine de la main
gauche._
_Il eut pour ennemis,--je ne parle pas des infiniment
petits,--Jean-Jacques Rousseau et M. de Voltaire, ce M. de Voltaire qui
ne s'indigna pas du partage de la Pologne, qui rima_ LA PUCELLE, _qui
fut gentilhomme de Louis XV, et qui ne fut pas gentilhomme du Christ_.
_Il bâtit une ville et éleva une église à Dieu,--je ne parle pas de
la ville de Ferney, mais de la ville idéale de la raison humaine qui
abrite tous les grands esprits;--je ne parle pas de l'église de Fernex,
mais de l'Église universelle qui s'appelle la liberté de conscience._
_Sa cour se composait de princes, de savants, de poëtes et de
comédiens; car il ne voulait pas que la vérité prît chez lui des
airs moroses. Il avait une galerie de tableaux, une bibliothèque et
un théâtre: Louis XIV a dansé dans les ballets, Voltaire a joué la
tragédie._
_Son peuple, c'était tous les peuples; sa famille, c'était la nièce de
Corneille, le fils de Lally, les enfants de Calas et de Sirven, tous
les déshérités et tous les opprimés._
_Avant sa mort, il fut porté en triomphe «et étouffé sous les roses»
par son bon peuple de Paris. Après sa mort, on lui donna un temple pour
sépulture._
_Ce fut un roi,--le roi de Prusse,--qui prononça son oraison funèbre en
pleine Académie._
_Le roi Voltaire repose au Panthéon à côté de son ennemi, le
républicain Jean-Jacques Rousseau, tous deux réconciliés par la
Révolution, parce que le roi et le républicain ont travaillé pour la
justice._
_Les soldats de Napoléon, enfants de la Révolution, disaient, quand
le héros fut enterré à Sainte-Hélène_: Napoléon n'est pas mort, il
reviendra.
_Il est revenu._
_Les soldats de Voltaire, enfants de l'Encyclopédie, ont dit aussi_:
Voltaire n'est pas mort, il reviendra.
_Voltaire est revenu._
_Qui donc en douterait en entendant les clameurs de ses ennemis?_
_Jean-Jacques lui écrivait: «Les injures de vos ennemis sont le cortége
de votre gloire.»_