Un ancien disait après un discours souvent interrompu: «Quoique le vent
fut mauvais, mes paroles ont traversé les vagues sans faire naufrage.»
Ainsi pourrais-je dire de mon livre, mais c'est le navire de Voltaire
qui l'a sauvé.
Les grands hommes font la patrie quand elle n'existe pas encore;
ils la font vivre quand elle n'est plus. Le Panthéon--le tombeau
de Voltaire--n'a-t-il pas dit: _Aux grands hommes la pairie
reconnaissante_?
J'ai couronné la statue de Voltaire. «Une simple couronne de roi! a
dit Jules Janin, et pour qui donc les étoiles?» Mais en revanche,
des grimauds se sont offensés de voir qu'on parlait encore de M. de
Voltaire. Et ils ont crayonné quelques injures de plus sur le piédestal
de son monument. Mais c'est en lui voulant arracher sa couronne qu'ils
ont consacré _le Roi Voltaire_.
Chaque âge a ses Patouillet. Patouillet a beau se nommer aujourd'hui
M. de Patouillet, c'est toujours Patouillet. M. de Patouillet m'a
raillé avec infiniment d'esprit. Voltaire avait plus d esprit que
tout le monde, mais M. de Patouillet a plus d'esprit que Voltaire.--La
preuve que vos livres sont mauvais, m'a crié Patouillet, c'est qu'ils
sont dans toutes les mains--comme les mauvais livres,--mais je vous
attends au siècle prochain. On ne parlera plus de vous et on me
lira--moi--Patouillet.
Divin Patouillet, je vous accorde le vingtième siècle tout entier--et
la trompette du dernier jugement par-dessus le marché;--mais je ne
serai plus là pour vous lire.
Comme on est heureux d'avoir son Patouillet pour égayer un peu les
entr'actes quand la comédie est sérieuse!
Mais renvoyons Patouillet à l'office,--il dira que c'est l'office
divin.--Maintenant que nous sommes en bonne compagnie, remercions le
lecteur qui a vu dans mon livre l'âme de mon livre, le sentiment du
beau et le sentiment du bien. _L'art pour l'art_, disions-nous en
pleine jeunesse. _L'art pour Dieu_, disons-nous aujourd'hui. «Voltaire
et Dieu!» va crier Patouillet qui écoute aux portes.--Oui, Patouillet.
Il n'y a pas si loin de Dieu à Voltaire que de Voltaire à Patouillet.
La critique française et étrangère a beaucoup discuté sur mon livre,
ce dont je la remercie. Elle m'a reproché des contradictions, comme
on en reprochait à Voltaire. Il y a des contradictions étudiées d'où
jaillit la lumière, comme l'éclair du choc des nuages. La critique m'a
reproché de ne pas bien savoir l'histoire.--Quelle histoire?--Voltaire
disait dans sa souveraine raison: «L'histoire n'est jamais faite, on la
fait toujours.» Voltaire disait aussi: «Je n'ai jamais fait une phrase
de ma vie.» La critique m'a reproche de n'avoir pas suivi ce conseil
de Voltaire. Je le répète: je ne suis pas de son école. Et d'ailleurs,
celui qui imite Homère n'imite pas l'_Iliade_. J'ai donc fait des
phrases. En cela j'ai été de la grande école de Dieu.
Le monde est un livre écrit dans tous les styles. Moïse n'est pas plus
grand, Homère n'est pas plus beau, Salomon n'est pas plus passionné,
Bossuet n'est pas plus sublime. Les orages et les tempêtes, les
mugissements de la mer, les ténèbres de la forêt, les avalanches des
Alpes, les éruptions des volcans, les hurrahs de la victoire, les
déchirements de la passion, ce sont des phrases.
Le Niagara avec «ses colonnes d'eau du déluge», ses îles suspendues,
ses torrents, ses cataractes, ses tourbillons, ses arcs-en-ciel, est
un prosateur qui fait des phrases poétiques, comme la vallée de Tempé
est une muse qui fait des vers amoureux. Le mont Ossa, tout peuplé
encore des ombres des Titans révoltés, est un philosophe qui, à travers
le bruit, se recueille pour étudier les dieux du passé. Il voit sans
sourciller les colères du torrent qui se brise sur les rochers pour
tomber un peu plus tôt dans le gouffre invisible. C'est la vie, c'est
la révolte, c'est la mort, c'est l'infini.
Oui, la nature, l'œuvre du maître des maîtres, a toutes les notes de
la gamme du style. Elle chante le poëme comme le sonnet, la tragédie
comme la chanson. Elle est épique comme elle est rustique. Est-ce donc
avec le même style qu'elle salue le printemps et l'automne, l'été et
l'hiver, le pommier de la Normandie et le pampre du Pausilippe, les
moissons de la Beauce et les neiges des monts inaccessibles?
Dans les arts il y a aussi les éloquents par le style sublime et les
éloquents par le style simple. L'architecte du Parthénon est peut-être
grand parce qu'il est simple: mais, dans ses figures, Phidias est grand
parce qu'il est sublime. Saint-Pierre de Rome est grand aussi par la
simplicité; mais la chapelle Sixtine, qui flamboie sous les phrases de
Michel-Ange, est plus grande que la plus grande église de Rome.
Si j'avais lu la grammaire, je trouverais peut-être de meilleurs
exemples; mais je n'ai jamais eu le temps de lire la grammaire.
La nature est tout art, Voltaire le disait lui-même. On ne la comprend
pas en la voulant voir de trop près. Voltaire, qui osait tout, avait
peur des merveilles. Il n'osait habiller sa muse du manteau d'azur aux
étoiles d'or. La nature mathématicienne le frappait plus que la nature
poétique. En horreur des phrases, il n'a voulu avoir qu'un style, le
style de la raison: aussi pourrait-on dire que son poëme épique est un
poëme sans poésie, et son Dieu un Dieu sans divinité.
Et pourtant c'est un grand écrivain, parce qu'il est tout esprit. Il
écrit avec un charbon ardent, un charbon d'enfer, et le soleil court à
travers sa prose comme à travers les grands arbres un peu ébranchés de
la forêt. Mais qu'un voltairien vienne avec les leçons du maître nous
dire: «J'écris à la Voltaire,» nous lui répondrons: «Ton charbon est
éteint et ton soleil est couché.»