Eh donc! le revoilà; c'est bien lui! Je le reconnais à son sourire, à
sa malice, à son génie, à sa politesse exquise, à cette élégance innée,
à ses passions, à ses délires, à ses métamorphoses, à sa profonde
horreur pour ce qui est lâche et vil, à son admiration pour ce qui est
simple et vrai! Tant de génie et d'éloquence en un si petit corps! Tant
d'autorité toute-puissante dans ce petit bonhomme «Arouet, fils de mon
notaire et garçon d'esprit!» Çà! voyons comment donc M. Arsène Houssaye
a pu s'y prendre avec ce papillon, ce taureau, ce zéphyr et ce volcan?
D'abord il l'a couronné roi. Rien que cela? Une simple couronne de
roi... Et pour qui donc gardes-tu les étoiles?... «Ma destinée a été,
disait-il, d'être un homme public coiffé de trois ou quatre lauriers,
et d'une centaine de couronnes d'épines.» Il eût dit tout simplement:
«d'une centaine de couronnes,» que pas un ne l'eût démenti. Le temps
même, le temps, ce grand destructeur, ajoute à ce royaume, à cette
domination, à cette couronne! Il est resté notre espoir, notre
consolation et notre orgueil, notre père et notre mère; il est tout
nous-mêmes; il est tout ce siècle; il est le monde!... Et plus nous
sommes insultés par les cuistres, et plus nous comprenons combien il
disait vrai:--«Je vous ai délivrés d'une bête féroce!» nous disait-il.
Non, non! il l'avait muselée à peine, et la bête féroce a brisé sa
muselière. Il est vrai que Voltaire est encore le seul aujourd'hui qui
la puisse dompter de nouveau.
Ainsi ce _Roi Voltaire_ est un livre heureux et bien fait, qui arrive
au moment propice. Il produit sur nos esprits le même effet qu'une
image vue de loin aux yeux d'un amoureux bien épris: il n'a pas vu
depuis longtemps le portrait de sa maîtresse,... on le lui montre:
«Ah! c'est vous, lui dit-il, c'est bien vous! Que vous êtes pâlie et
ressemblante, ô mes amours!» Alors il la contemple, il l'admire, il
la porte à sa lèvre amoureuse, et s'il rencontre en son chemin le
peintre heureux de cette image, il ne pensera pas à lui reprocher ce
crayon trop vif ou trop lent, ces beaux yeux remplis d'une langueur
inaccoutumée, et ce sourire où respirent à demi les passions et les
transports d'autrefois. Ce nouveau portrait de Voltaire, et le portrait
de notre premier amour, quel homme assez hardi pour l'entreprendre?
Et cependant, comme on les remercie et comme on les aime ces bons
peintres, ces peintres obstinés, cléments, fidèles, de tout ce qui
était l'esprit, la grâce et voire le falbala de nos printemps!
Nous voyons d'abord dans le livre de M. Arsène Houssaye, dans cette
histoire du règne et de la royauté de Voltaire, naître et fleurir
ce roi légitime du doute et de la discussion en toutes choses. Tout
d'abord, ce maître absolu du libre arbitre est porté comme un simple
enfant des hommes, par sa nourrice, au petit autel du petit village
de Châtenay, et Dieu sait ce qu'eût répondu le prêtre ingénu qui
baptisait ce petit catéchumène souffreteux, mal venu, aussi faible et
plaintif que Pascal enfant, si quelque voix prophétique eût révélé au
curé de Châtenay que ce front, caché sous le bourrelet des nourrices,
contenait en germe le _Dictionnaire philosophique_, _Candide_, l'_Essai
sur les mœurs_, la _Pucelle_ et _Mahomet_? Ah! quelle épouvante! Et
quoi détonnant si le prêtre eût laissé tomber, sans le baptiser, ce
phénomène, au pied de son autel?
On les devine, et très-volontiers, ces belles années de l'enfance et de
l'étude en commun: l'esprit qui s'éveille, et les premières passions
qui murmurent, les cris, les larmes, les spasmes, les révoltes subites,
les commencements, les premiers rêves, le premier rire de cet enfant
précoce, et tout ce qui se révèle à la fois dans ces natures exquises,
dans ces _têtes par Dieu touchées_, dans ce génie adolescent, dans ces
paroles enfantines, et dans ce regard hardi, plein de pensées et de
soleil. On les sait par cœur, et c'est pourquoi, peut-être, M. Arsène
Houssaye oublie, en passant à travers ces jeunes années, de nous
raconter les premiers pas de cet esprit indomptable, indompté. _Puer
ingeniosus, sed insignis nebulo_, «garçon plein d'esprit, mais un franc
polisson,» disait le bon jésuite du jeune Crébillon, qui sera plus
tard l'auteur de _Rhadamiste et Zénobie_. Nous voudrions bien savoir
ce qu'eût dit le P. Porée, en parlant du jeune Arouet? Devait-il être
amusant le P. Porée, à la suite de cet indiscipliné qui l'entraînait
dans son cercle, et l'aveuglait de son rayon! Figurez-vous un merle
élevant un jeune aiglon, ou bien la poule qui a couvé des œufs de cane,
et qui s'en va haletante après sa progéniture ingrate et parfaitement
oublieuse du lit maternel.
De ce Voltaire enfant, nous ne voulons rien perdre. Il avait
des éclairs et des grâces qui le faisaient adorer; il avait des
emportements et des colères qui le rendaient haïssable. Il était
insolent, malin, taquin, furieux, rebelle à tout, très-éloquent,
très-comédien, également disposé à la joie, aux larmes, aux cris, aux
injures, à toutes les passions bonnes ou mauvaises; que vous dirai-je?
il était déjà Voltaire.
Si l'enfance de Voltaire est un peu absente du livre d'Arsène Houssaye,
en revanche il a fait de Voltaire une jeunesse éclatante, une splendide
et merveilleuse vingtième année, au milieu des fêtes, des hasards, des
amours, des élégies, des tragédies et d'un poëme épique; une jeunesse
où tout chante, où tout sourit, où la raillerie a je ne sais quoi
d'enivré et d'enchanteur, où la tendresse est presque une ironie.
Ninon elle-même voulut être la marraine de cet enfant dont le fragile
abbé de Châteauneuf était le parrain. Elle le prit dans une espèce
d'adoption qui n'était pas sans une certaine curiosité de savoir les
destinées de ce beau génie. Elle était vieille alors, et décrépite, et
contrefaite; elle expiait sans se plaindre, et contente encore, les
délires et les délices de ses vingt ans. Elle avait brisé sa coupe
et renvoyé son dernier amant, l'abbé de Châteauneuf, le dernier des
Romains. Elle-même était la dernière passion et le dernier vice aussi
du dix-septième siècle, enfoui dans son nuage de pourpre et d'or...
Et pourtant, ces beaux yeux qui avaient vu tant de scandales, ces
lèvres éloquentes qui avaient prêté et faussé tant de serments, ces
oreilles délicates qui avaient entendu tant de blasphèmes, oui, Ninon
de Lenclos tout entière, ce rendez-vous de volupté, de doute, de
folie, de billets à La Châtre, elle eut assez de force et de bon sens
pour découvrir à travers cette enfance et cette adolescence enjouée
un incendiaire, un faiseur de révolutions, un révolté en morale, en
poésie, en religion, en prose, en vers, en billets, en conduite, en
chansons. «Toi», disait-elle au jeune Arouet qui ne l'écoutait pas,
«on te salue enfant de perdition, on te salue et on espère en toi,
enfant précoce, enfant de la perdition universelle, pierre éternelle
de l'éternel achoppement, toi qui ris, toi qui mords, toi qui déjà
balbuties avec l'énergie et la logique infernales de Satan lui-même,
la négation de dix-huit siècles, toi l'ennemi-né du moyen âge et de ses
fureurs, l'implacable persécuteur des vieilles passions, des antiques
misères, des inquisitions furieuses! Et moi Ninon de Lenclos, je
t'admire et je t'applaudis comme le dernier des miracles! Certes, mon
bel enfant, mes rides, mon fard et mes ajustements de rose éventée et
de feuille morte te font peur; quand j'avance à toi, tu recules, et tu
te sauves quand je veux t'embrasser; eh bien! moi aussi, ton sourire
et tes mépris m'épouvantent. Que tes mépris sont redoutables et pleins
de ruines! Que ton sourire est dangereux et rempli de blasphèmes!
Certes, j'ai terriblement usé de la vie, à ce point que s'il fallait la
recommencer ainsi faite, je me pendrais de ces mains défaillantes...,
oui, moi-même jeune et belle, entraînée au delà de toutes les choses
possibles, dans ce cercle infini des poésies, des passions, des amours
permis et défendus, moi qui eus l'honneur d'être, un jour, la première
à l'enfantement de _Tartufe_, et qui la première ai vu chez moi, dans
ma chambre jaune où Villarceaux donnait ses rendez-vous à madame
Scarron, huer, flageller et châtier le _monstre_ inventé par Molière;
moi qui ai vu à mes pieds, tout chargé de lauriers, le vainqueur de
Fribourg et de Rocroy, moi dont la main fut baisée par la reine de
Suède, Christine, encore sanglante du meurtre de Monaldeschi, moi dont
madame de Maintenon eût racheté l'âme au prix de ses plus ferventes
prières et d'une pension de la cour, s'il me fallait revivre ainsi,
au pied de tous les trônes, au milieu de toutes les renommées, sur le
bord de tous les précipices, au fond de tous les abîmes, je refuserais
avec rage, avec terreur.... Une seule tentation, cependant, me ferait
recommencer la vie, et la voici, mon enfant, cette extrême tentation:
Je voudrais savoir ce que tu vas devenir; quel parti tu sauras tirer
de ton génie, et de cet esprit, semblable à la flamme, qui va tout
dévorer? Auras-tu les passions d'un gentilhomme ou les fureurs d'un
serf révolté? Vas-tu vivre au milieu du peuple, ennemi de tout ce qui
résiste, ou bien dans le tas brodé des courtisans, complices de tout
ce qui s'abaisse? Es-tu le poëte ingénu qui s'abandonne au courant de
l'heure et de la passion présente? Es-tu le poëte ambitieux qui s'est
dit que la fortune est une force, et que celui-là qui n'a besoin de
personne a de grands motifs pour n'être le valet et le flatteur de
personne? Voilà pour l'homme, et de quoi je m'inquiète en te voyant.
Le poëte aussi, j'interroge, en mourant, toute sa destinée. Poëte en
vers, iras-tu jusqu'à la grande poésie? Écrivain en prose, iras-tu
jusqu'à l'éloquence? Ah! voilà ce que je voudrais savoir avant de
mourir! Je voudrais savoir en même temps, si par bonheur, avec cet
esprit incomparable, ton âme est généreuse et clémente, et si ton rire
éclatant, victorieux, qui retentit d'un bout du monde à l'autre bout,
sera mouillé parfois de grosses larmes? Tu vas mordre, mais sauras-tu
toucher de ta lèvre amoureuse le front de ta maîtresse? Vous serez
furieux, mon fils; serez-vous tendre? Hélas! voilà encore ce que je
voudrais savoir. Je voudrais savoir en même temps si, par bonheur, avec
cet esprit incomparable, ton âme est généreuse et clémente; si ce rire
éclatant, victorieux, sans réplique, universel, sera mouillé parfois
des douces larmes de la pitié, de la tendresse? O poëte! ô flamme! ô
ruine! Gaieté, connaîtrez-vous la tristesse? Esprit, aurez-vous pitié
des hommes simples? Mépris universel, saurez-vous bien respecter ce qui
est honnête? Intelligence, aurez-vous quelque admiration sincère pour
ce qui est noble et grand, en deçà ou au delà de vous-même? Activité,
connaîtrez-vous le repos? Ambition, dépasserez-vous toutes limites?
Vagabondage, aurez-vous pied quelque part? Ironie, aurez-vous des
sanglots?
Voilà vraiment ce que je voudrais savoir, moi Ninon de Lenclos, et
voilà ce qu'apprendra l'Europe, avant qu'il soit dix ans d'ici. Mais
quoi! mon heure a sonné, mon siècle est mort; le roi est parti pour
le Versailles invisible; les amoureux m'attendent dans les enfers de
Lucien, en attendant les enfers de Voltaire; le dernier janséniste
est mort emportant le dernier moliniste. Il n'y a plus rien ici-bas
de mon siècle, rien; ni le roi, ni le prêtre, ni le capitaine et le
courtisan, ni la maîtresse royale, ni Bossuet, ni Corneille; Racine et
Molière, ils sont morts; nous sommes morts. Moi, je t'attendais avant
de mourir, et maintenant, dans cette confusion qui s'avance aux clartés
de la nouvelle aurore, à peine si j'entends des tonnerres confus,
des malédictions inarticulées, des poëmes sans fin, des blasphèmes
sans nom, toutes les rumeurs de l'abîme; à peine si, dans ces ombres
claires, j'entrevois les fantômes qui deviendront bientôt sans doute,
à ta voix souveraine, autant de réalités. Hélas! mon pauvre enfant,
tu es vraiment jeune, et que c'est laid la vieillesse à l'aspect de
toutes ces jeunesses révoltées! Que c'est triste, la mort, quand elle
arrive au milieu des nouveautés les plus hardies et des escalades
surnaturelles! Cependant, il faut que je meure, il me faut quitter ce
monde qui m'a quittée. Adieu, mon fils, adieu, précurseur de tous les
étonnements, vengeur de tant d'injustices, appui du faible, exécration
de l'hypocrite; adieu, Voltaire, adieu!»
A ces mots, elle prit congé de l'enfant, qui s'en souvenait plus tard,
comme on se souvient de quelque vieux parchemin sur lequel le temps
efface à plaisir les lignes les mieux tracées. Ce visage de la vieille
Ninon était pour le jeune Arouet un palimpseste; ces deux yeux qui
avaient tout brûlé n'étaient plus que deux volcans éteints sous la
neige. «Adieu, adieu,» disait Ninon. En même temps, elle laissait au
jeune Arouet, dans l'acte de sa volonté dernière, cent écus pour qu'il
achetât des livres, et Dieu sait comme Arouet a dépensé ces cent écus.
Les livres, en ce temps-là, les livres qui traitaient de la liberté de
la pensée et qui parlaient des libertés politiques, ces chefs-d'œuvre
impérissables du doute et de la discussion philosophique, étaient une
des grandes passions de la jeunesse. On avait beau les défendre, les
proscrire et les brûler par la main du bourreau, sur les dernières
marches du grand escalier du palais de justice, la cendre même de
ces livres lacérés, déchirés, brûlés, était féconde autant que cette
poignée de poussière que jette en mourant le dernier des Gracques,
comme si le tribun expirant eût su à l'avance que de cette poussière
allait sortir Caïus Marius! Non, non, rien ne meurt, Dieu soit loué,
rien ne meurt de ce qui est juste, et vous ne sauriez anéantir, bûchers
et bourreaux, une seule ligne, une seule de ce qui est vrai... Au fond
des bûchers, au sommet de ces flammes, se tenait la résurrection, et si
l'auteur était brûlé en même temps que son livre, eh bien! c'était un
motif de plus pour que son livre fût immortel.
Cent écus _pour acheter des livres_, dans la pensée et dans l'intention
de mademoiselle de Lenclos, c'était donner au jeune Arouet une
tentation à laquelle il a vaillamment succombé. A peine il eut dans
les mains cet argent, qui était la première récompense de son génie,
il se mit à dresser la liste de tous les livres qu'il voulait lire,
et il acheta tout d'abord le _Dictionnaire_ de Bayle, en quatre
tomes in-folio «Rotterdam, 1720», avec l'épître dédicatoire à M. le
régent, et les deux articles concernant le roi David, roi des Juifs.
Ce _Dictionnaire_ de Bayle lui prit dix écus; les seconds dix écus le
rendirent possesseur attentif, curieux, studieux, étonné du fameux
livre de Spinoza: _Des Cérémonies superstitieuses des Juifs_ (1670).
Que s'il n'acheta pas tout d'abord les œuvres de maître François
Rabelais, imprimées chez Étienne Dolet (brûlé vif), c'est que déjà
il savait son Rabelais par cœur. Vous pensez bien qu'il trouva tout
de suite le _Régnier_ de 1652, son maître en satire, et ses autres
maîtres: Montaigne, Arioste, Boccace et La Fontaine; les _Contes_ de
La Fontaine, lecture agréable aux mânes de Ninon. Que vous dirai-je
enfin? Il achète à la fois les révoltes, les douleurs, les amours et
les élégances de la pensée humaine; il veut savoir ce que les hommes
ont rêvé, ce que les hommes ont souffert; pourquoi ces rires, pourquoi
ces larmes; quelle flamme alluma ces bûchers, quelle force éteindra
ces incendies? Il veut tout entendre et tout voir, tout savoir, tout
comprendre, et ce qu'il ne comprend pas, il le devine. Il est attiré
également par la philosophie autant que par les poëmes, par les
victorieux et par les vaincus, par le bruit des royautés qui s'amusent,
par le cri des nations éplorées; il porte aux bourreaux une haine
égale à la tendresse que lui inspirent les victimes. Hélas! parmi ces
victimes, il y en avait de si touchantes, de si résignées, résignées
jusqu'à sourire au milieu des flammes! Le jour où Jérôme de Prague,
attaché à son bûcher sous les yeux d'une multitude ivre et furieuse,
attendait la mort des martyrs, il vit arriver, haletante et se hâtant
de toute sa vieillesse, une bonne vieille qui portait un petit fagot,
et qui s'en vint le déposer pieusement dans le bûcher du martyr:--_O
sancta simplicitas!_ s'écria Jérôme de Prague en levant les mains au
ciel. Il y avait beaucoup de cette curiosité suprême dans la curiosité
du jeune Arouet. Il voulait tout lire et tout apprendre, afin de rire
à son aise de la férocité des uns, de la sottise des autres et de la
_simplicité_ de tous.
Surtout, comme un athlète qui se prépare à tous les combats de
la parole, il avait étudié profondément les anciens, nos maîtres
excellents, absolus, inévitables, en ce temps-là du moins où les
Gaume et les Nicolardot n'avaient pas inventé de préférer le moyen
âge à la Renaissance, et sali de leur bave tous les grands prêtres de
l'esprit humain, afin d'honorer le moyen âge. L'antiquité glorieuse et
sainte, Homère, Horace et Virgile, Pindare et Juvénal, Démosthène et
Cicéron, toute la grande littérature, en un mot, au temps où Voltaire
était jeune, était la fête éternelle des plus grands esprits, des
plus vives intelligences; la France et l'Europe étaient uniquement
attentives aux chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome; elles n'avaient
pas d'autre éducation, pas d'autre espérance et pas d'autre orgueil.
Le siècle de Louis XIV n'était pas encore reconnu comme une école
poétique; et que nous étions loin aussi du patois des industriels, des
économistes, de la vapeur, des chaudrons, des ferrailles, la langue
chère aux terrassiers de la France, aux mécaniciens de l'Angleterre,
aux chaudronniers de l'Amérique, une langue à part, ignorante même de
l'accent d'autrefois! Voltaire, dans sa jeunesse, n'entendit parler
que la langue des nations civilisées, la langue des dieux, des lettres
et des lettrés. Disons mieux, la vapeur eût été une force en ce
temps-là, elle n'eût pas détrôné la philosophie, et la langue barbare
des fabricants de rail-ways n'eût pas prévalu contre l'éloquence de
Diderot, l'atticisme de Fontenelle et le mépris de d'Alembert. Tous les
forgerons de l'Europe, entassés dans l'immense forge d'aujourd'hui,
n'auraient pas prévalu, en ce temps-là, contre l'Académie et ses
disputes, contre l'_Encyclopédie_ et ses démons. La Sorbonne elle-même,
cette humble, humiliée et rogue Sorbonne, elle eût réclamé contre ces
écarts de l'esprit humain dérangé de sa voie; elle se fût voilé la
face en voyant les houillères préférées à la théologie, et le Furens,
un ruisseau où se durcit le fer, remplaçant la fontaine de Castalie.
En ceci, il était bien l'enfant de son époque, Voltaire. Il n'a jamais
préféré l'utile à l'agréable, et le commode au charmant. L'homme,
à son compte, qui ne parlait pas la langue universelle des libres
penseurs et des honnêtes gens n'était pas digne d'un regard, à peine
d'un sourire de mépris. Les anciens seuls l'avaient élevé. Enfant, il
se plaisait déjà au doux murmure venu de l'Attique; écolier, sa lèvre
immortelle récitait à l'écho charmé les idylles de Théocrite. Il était
à peine en sa rhétorique, entouré des premiers éclairs de cet esprit
qui brûlera le monde, il glanait déjà des épigrammes charmantes dans
l'_Anthologie_. A coup sûr, il ne savait pas le grec aussi bien que
ce merveilleux enfant de Port-Royal qui savait par cœur Euripide et
Sophocle; il ne savait pas son Homère aussi bien que le jeune Fénelon,
rêvant déjà à composer la suite de l'_Iliade_; Bossuet lui-même, enfant
et jeune homme, il était bien autrement Grec que le jeune Arouet; mais
Bossuet était un Grec de Sparte, Arouet était un Athénien de l'Attique,
un Athénien de cette décadence éloquente qui reconnaît Ménandre pour
son poëte, Aspasie pour sa reine, et Périclès pour son roi.
Donc il avait découvert une antiquité de sa fantaisie et de son
caprice, une Athènes ouverte à toutes les négations, une Rome envahie
et charmée à la fois par les rhéteurs. Il s'enivrait, si jeune! de
ces parfums, de ces grâces, de ces amours, de ces vices, puisés dans
l'amphore élégante et versés dans la coupe d'or. A son réveil enchanté,
il entendait le son des lyres; il se couchait au bruit joyeux des
tambourins frappés par les faunes; il saluait Amaryllis la blonde;
Aglaé, la jeunesse, Euphrosine et Terpsichore; il les reconnaissait
à leurs couronnes, à leurs parfums; il était tout ensemble Horace,
Anacréon, Ovide, Apulée, et pas une de ces métamorphoses n'étonnait le
jeune poëte: pas un de ces enchantements ne le trouvait insensible.
A seize ans, il vivait déjà toute une vie humaine en vingt-quatre
heures, emportant bon gré ou mal gré dans son tourbillon tous ses
maîtres: le P. Tournemine, le P. Porée, le P. Le Jay, le P. La Palue,
et tant de savants jésuites dont la robe innocente exhalait le parfum
du miel de l'Attique.--Ah! le brigand!--Ah! l'aimable enfant! A la fin
de chaque année, messieurs les jésuites exposaient le jeune Arouet
sur le devant de leur théâtre où se jouait en latin, voire en grec,
quelque honnête contrefaçon de la tragédie antique. En même temps,
voyez les innocents! ils montraient avec orgueil ce précoce esprit,
reconnaissable au feu de son regard:--Voilà pourtant, disaient les
bons pères, notre meilleur et plus savant disciple; habile en vers,
heureux en prose; latin comme le _Prœdium rusticum_, et français comme
le P. Sanadon! Ils en écrivaient même au Journal de Trévoux, dans cette
fameuse imprimerie où passe aujourd'hui le chemin de fer. Même le jour
où le jeune Arouet reçut sa dernière couronne au collége des jésuites,
il y rencontrait, pour être le témoin de sa gloire et pour couronner
sa tête bouclée, le maître avéré de l'ode française, J. B. Rousseau,
qui est resté chez nous le poëte lyrique par excellence, jusqu'au jour
où l'ode éclatante, amoureuse, passionnée, idylle et chanson, élégie
et concert, sortit parée, armée, amoureuse, du volcan, du génie et des
révolutions de ce grand homme appelé Victor Hugo.
M. Arsène Houssaye a raconté, avec un grand bonheur, un charmant
style, une vive et sincère admiration, ce moment heureux entre tous
les instants de la vie où le jeune homme, au bout de ses études et
sur le seuil du collége, aspire à toutes les libertés, à tous les
bonheurs de la jeunesse. Ah! quel orgueil! quelle fièvre, et quel
intime contentement! Voilà le monde et ses fêtes, voilà l'abîme et ses
gloires, le vice et ses enchantements! Voilà mon trône et ma domination
qui commencent! En ce moment, ce jeune homme qui sera bientôt Voltaire
était tout semblable à l'archange tombé du poëme de Milton, lorsque,
hors de l'abîme, il contemple éperdu, ravi, plein de son rêve, le
spectacle enchanté de la création divine. «Dans un fluide plus léger et
plus aérien, Satan balance ses ailes déployées, et librement contemple
au loin le vaste Empyrée: si grande en est l'étendue, que son œil ne
peut déterminer s'il est circulaire ou carré. Il découvre les tours
d'opale et les brillants pavillons de saphir, ornements du ciel qui fut
sa patrie. Bientôt il aperçoit notre monde, flottant au bout d'une
chaîne d'or; il lui apparaît comme l'une des plus faibles étoiles que
notre œil aperçoit serrées près du disque de la lune.--O triomphe! à la
fin donc je vais régner sur des hommes! se dit à lui-même l'archange
immortel.»
Tels sont les premiers jours de cette royauté naissante que M. Arsène
Houssaye a racontés dans ce livre intitulé le _Roi Voltaire_, un
charmant livre, et qui a donné un si bon prétexte à tant de plumes
vaillantes de parler du roi Voltaire avec la reconnaissance et le
respect qui lui sont dus.
Cette jeunesse de Voltaire, elle passionne son historien. Il en
est ébloui, charmé, ravi; il a raison. Ces belles premières années
contenaient en germe la _Henriade_ et l'_Œdipe_, et toute une année à
la Bastille. Ajoutez tant de passions, tant d'amour, tant de délires de
la tête et des sens. Certes, M. Arsène Houssaye a raconté avec un grand
bonheur, une admiration vive, et ce bien-aise qu'il ressent toujours
quand il se trouve en pleine lumière, en pleine jeunesse, en plein
idéal, ce moment heureux des premiers enivrements du poëte, à vingt ans.
Tasse, un jour de printemps, comme il gravissait avec un sien compagnon
la haute montagne, allait calme et songeant aux mille visions de son
cerveau. Plus le mont sourcilleux s'avançait, et plus le poëte semblait
plongé dans sa méditation, dans son abîme. A la fin, voici les deux
voyageurs sur le haut de la montagne colorée des premiers feux du
jour. Et le poëte alors, montrant au jeune homme qui l'accompagnait
la plaine et le fleuve à l'orient, les châteaux, les cabanes, le
champ de blé qui se balance au vent tiède et frais, le berger et son
troupeau, le voyageur sur la route entraînant après soi l'ombre et le
rayon; plus loin, le soldat qui passe au bruit des clairons et des
trompettes, le hennissement du coursier, le bêlement du troupeau, le
chant de l'oiseau, le cri de l'orfraie, et tout là-bas le flottant du
drapeau semblable au nuage qui passe; enfin, pour terminer ce grand
spectacle, éternel comme Dieu, passager comme l'homme, on distinguait
la Méditerranée éclatante de mille feux. En même temps ces jardins, ces
chaumières, ces palais, ces marbres, l'abeille errante et le reptile
au soleil; puis des grottes, des rivages, des sables, des forêts, la
charrue à l'œuvre et le rêveur à l'ombre, et tous les accidents de
cette lumière en lutte avec le nuage; enfin tous les bruits, tous
les silences, tous les repos de cette nature digne de Lucrèce et
de Virgile, digne d'Homère et de Théocrite: «Ami, dit Tasse à son
compagnon, tu m'as souvent prié de te montrer mon poëme... eh bien!
regarde, il est devant toi! Ces eaux, ces bois, ces sentiers, ces
monts, ces plaines, ces vallons, ces soldats et ces capitaines dont
les armes reluisent au soleil, ces troupeaux dont les mugissements se
perdent au loin, ces charrues, ces labours, ces oiseaux qui chantent,
la terre et le ciel, les étoiles et les fleurs, Dieu et les hommes, le
temps qui bruit et qui s'agite, l'immobile et silencieuse éternité,
l'univers et moi--voilà mon poëme!»
Et, le jeune homme et le poëte, ils restaient plongés dans une muette
contemplation.
Ainsi, le jeune Arouet (tel il est dans le _Roi Voltaire_), quand il
se vit hors de page, et quand pour la première fois il put toucher
librement, de son doigt superbe, à ces royaumes de Satan, dont il
voit les _tours d'opale et les pavillons de saphir_. «Tu vois bien,
se dit-il à lui-même, la vaste Europe, l'Europe intelligente, la
France, et dans la France aussi tu vois Paris comme une flamme; à côté
de Paris, Versailles comme une étoile; eh bien! ces palais pleins
d'orgueil, ces toits pleins de misère, ces temples, ces autels, ces
portiques, ces boudoirs; ce roi enfant, beau comme l'Amour; ces gens
de rien, gais comme le vin mêlé au bel esprit; ces princesses, ces
courtisanes, ces académiciens, ces prêtres, ces capucins, ces soldats,
ces poëtes, ces prosateurs, ces écoliers, ces philosophes à tout
briser, ces cuistres à tout brûler, ces parlements pleins de révolte,
ce Versailles où le tout-puissant se cache et s'amuse à la façon d'un
satrape d'Asie; un autre les voit ces ministères bruyants au dehors,
vermoulus au dedans, absolus partout; ces généraux qu'un sourire
envoie aux frontières, qu'un baiser en rappelle, privés de leur armée
et privés de leur gloire; ces cardinaux qui se disputent à qui mettra
la pantoufle rose à ce pied blanc, sorti tiède encore de la courtine
doublement adultère; ces maîtresses royales devenues reines par la
grâce du prince, au déshonneur des reines par la grâce de Dieu; les
paroles, les voix et les silences du peuple qui fit la guerre à Louis
XIV, à madame de Maintenon, à l'Évangile; tout ce qui chante ici et
tout ce qui pleure, de l'hôpital à l'Opéra, de l'archevêque à Diderot,
du pape à Mahomet, de l'Encyclopédie à la Camargo, de la duchesse
du Maine à la marquise du Chastelet, de Margot la bouquetière à la
duchesse de Berry tirant les bottes de M. de Lauzun; ces rabats troués,
ces dentelles déchirées, ces épées brillantes, ces mortiers, ces
crosses, ces diamants vrais, ces perles fausses, ces falbalas brodés,
ces taches, ces scories, ces cendres, ces tombeaux, cette liqueur
généreuse et ces poisons, la ville éternelle et la cité d'un jour, le
palais de justice et le Petit Châtelet, Cartouche et Vincent de Paul,
esprit, trahison, fidélité, cruauté, justice, argent, le théâtre et ses
rires, le théâtre et ses pleurs, la chaire et ses foudres, le barreau
et ses passions, l'Église et ses bûchers, les horreurs du moyen âge et
les plaisirs de l'âge d'or, la lettre de cachet, le fort de Joux, le
château de Vincennes; et pour tout dire, un mouvement, une agitation,
une émeute, une révolution qui commencent à madame de Parabère, qui
ne s'arrêtent pas à madame du Barry.... Tout cela, c'est ton poëme, ô
Voltaire, ton poëme, et tes satires, et ton histoire, et ta comédie,
et ton drame; et tout cela c'est ton œuvre et ce sera ta gloire!...
Voilà ta popularité, ta fortune et ta domination!»
Mais avant de se précipiter dans cette mêlée, il aborda tous les
aimables côtés de la jeunesse. Il n'était pas assez malavisé, cet
homme-là, qui devait tirer si grand parti de la vie et de ses fêtes,
de la passion et de ses bonheurs, pour renoncer volontiers au moindre
privilége de la vingtième année. Il avait le pressentiment de sa longue
durée; il savait que des hommes tels que lui sont destinés à vieillir,
et qu'il épuiserait la coupe entière avant qu'elle tombât de ses mains.
Aussi il ne s'est jamais hâté de vivre, il n'a jamais précipité les
heures sur les heures; il vivait lentement; sa fièvre était lente, si
sa colère était rapide; il aimait ses propres passions, il cultivait
ses fantaisies, il prolongeait ses destinées. Et de même qu'il fut un
vieillard énergique, hardi, généreux, tout-puissant par l'action, par
la parole et par la plus active sympathie; redouté par ses colères,
honoré par ses actions, il fut un jeune homme heureux, content,
glorieux, amoureux, facile à vivre; il eut l'enfance d'un véritable
enfant, et la jeunesse ingénue et contente d'un véritable écolier.
Dans le _Satyricon_ de Pétrone, une raillerie mortelle, une vengeance
qui fut le châtiment suprême de Néron et de sa tyrannie, on voit au
premier chapitre de cette satire un jeune homme, un bel esprit, un
jouvenceau presque Athénien, échappé à la férule de ses maîtres, qui
rencontre au coin du carrefour une vieille; et le voilà qu'il demande
à la bonne femme en quel lieu logent les courtisanes.--Arouet, hors
du collége, adressait la même question à l'homme qui pouvait le mieux
le renseigner, à l'abbé de Châteauneuf, son parrain, ce même abbé qui
avait oublié les quatre-vingts ans de Ninon. «Où donc, maître?--Où tu
voudras, mon fils, répondit l'abbé qui savait par cœur tous les chemins
des Cythérées; où tu voudras, le monde appartient à l'esprit, l'amour
appartient aux poëtes.» M. Arsène Houssaye a très-bien raconté tout le
roman de cette jeunesse et de ces amours. Il a tenu dans ses mains, on
le voit, ces billets doux, ces fragments, ces portraits; il a porté à
ses lèvres ces beaux cheveux oubliés au fond des vieux tiroirs.
Tout réussissait à ce jeune homme, enivré de toutes les fortunes. Sa
hardiesse était un charme; sa témérité, une force; son insolence,
une grâce. Le prince de Conti lui montrait des vers, il se moquait
du prince de Conti, parlant à sa personne. M. le régent, qui se
connaissait en beaux esprits, qui était lui-même un bel esprit du
premier ordre, se faisait présenter ce jeune homme, et le jeune homme,
heureux comme on l'est au jeune âge de toutes les hardiesses, répondait
à M. le régent qu'il le suppliait de ne plus se charger désormais de
son logement et de sa nourriture. Ainsi même la Bastille avait réussi à
cet intrépide; il en était revenu parfaitement dédaigneux de ces peines
sans nom, de ces prisons sans droit, et maintenant qu'il avait subi
les caprices du bon plaisir, de toutes les forces de son intelligence,
il méprisait le pouvoir absolu. Vanité des forces injustes! vanité des
prisons que la loi elle-même n'a pas cimentées de sa main puissante!
Cette formidable Bastille qui sera prise à soixante ans de là, et
rasée au niveau du sol par une poignée de gamins, elle était au temps
de Voltaire ouverte à toutes les renommées, à toutes les révoltes.
La Bastille était vraiment l'arc de triomphe et la porte ouverte aux
esprits, aux volontés, aux croyances qui voulaient envahir le monde,
et dominer sur les opinions du genre humain. Toutes les volontés,
toutes les résistances et tous les génies ont passé sous tes voûtes,
ô Bastille, impuissante à retenir les révolutions et les tempêtes que
l'on confie à ta garde!--Elle étouffait les faibles; elle augmentait
les forts; elle agrandissait la pensée; elle ajoutait au courage;
elle forçait les plus jeunes à la méditation, au silence, à la vie
austère.--Ici le silence, ici les longs rêves; ici les taches de sang,
ici les révoltes puissantes; ici la démonstration du philosophe;
ici la résistance du chrétien et les rages sombres du capitaine, un
instant désarmé; ici l'abbé de Saint-Cyran, plus courageux, plus
résigné que le prince de Condé lui-même; ici la plainte, ici l'orgueil,
ici ce que l'âme a de plus vil, ce que l'esprit a de plus glorieux;
ici tout rampe, ici tout s'élève; un abîme... un autel, un trône...
et l'échafaud, cette Bastille... On y passait d'affreuses journées,
mais aussi comme on y faisait de beaux rêves! Le matin du jour où le
bourreau devait décapiter M. le duc de Biron, l'ami de Henri IV, le
même homme que Henri IV appelait l'_instrument le plus tranchant_ de
ses victoires, le condamné éclatait de rire en songe, et le geôlier de
la Bastille le réveilla, pour qu'il fût plus grave et plus recueilli
dans son dernier sommeil!
Mais Voltaire à la Bastille, c'était un oiseau dans sa cage, un
oiseau qui chante, et ne voit pas les barreaux qui l'enferment. Sur
la muraille nouvellement recrépie, faute de plume et de papier, il
écrivait au crayon un poëme épique à la louange de Henri IV. «Un poëme
épique ici, sur ces murs!» criait le geôlier en grattant la muraille.
Il me semble que j'entends d'ici M. et mademoiselle Lambercier
(dans les _Confessions_) s'écriant: «Un aqueduc! un aqueduc!» et
brisant à coups de pioche les constructions souterraines du petit
Jean-Jacques. Un poëme épique!... Un aqueduc!... Et le poëme épique
allait remplissant sa tâche, et tout semblable au poëme épique
d'autrefois; seulement, le jeune homme amoureux se ressentait des
ardeurs de son âme. En vain il avait lu la préface de madame Dacier,
lorsqu'elle félicite Homère de s'être passé de toute espèce d'amours
dans l'_Iliade_, un poëme fondé sur l'adultère d'Hélène avec le berger
de l'Ida.--«Ma foi! se disait le jeune Arouet, madame Dacier, tant pis
pour elle! je veux mettre un peu d'amour dans mon poëme.» Et tant qu'il
en a pu mettre, il en a mis. Que si vous trouvez qu'il aurait pu en
mettre un peu plus, M. Arsène Houssaye vous répondra que son Voltaire
en a mis tant qu'il en avait.
Cependant, toute grande qu'elle était cette nation comprise entre Paris
et Versailles, elle ne suffisait pas à contenir l'esprit de Voltaire;
il en avait à épouvanter le monde entier. En même temps il avait
l'impatience; il ne savait pas attendre; il voulait tout voir, tout
apprendre, tout connaître, en attendant qu'il pût tout renverser; c'est
pourquoi il reçut le conseil de quitter la ville et la cour, et de
voyager. Le conseil était bon, il en profita. Il partit pour Londres,
où il resta trois belles années, les plus studieuses de sa vie.
Ici, M. Arsène Houssaye a suivi Voltaire en ses moindres sentiers. On
voit qu'il l'aime, et que plus il l'étudie, plus il s'attache à ce
grand homme. Il explique à merveille comment le spectacle de ce grand
peuple anglais gouverné par des lois si nouvelles pour un Français,
glorifié par des libertés dont pas un sujet de Louis XV n'avait l'idée,
en France, à cette époque, devait être, pour un esprit aussi avancé
que Voltaire, un spectacle intéressant. Aussi bien, il admirait toutes
choses en ce pays des libertés souveraines: il admirait ce peuple
heureux sous des lois clémentes; ces marchands dont le nom remplissait
toutes les mers; ces seigneurs anglais semblables à autant de rois,
ou, pour mieux dire, à autant de patriciens romains; il honorait ces
philosophes qui pouvaient tout dire, et ces poëtes que rien ne gêne
et ne trouble en leurs essais les plus hardis. Surtout il s'éprit
d'une vive admiration pour Shakspeare, et le rencontrant dans sa voie
entouré de ses foudres et de ses éclairs, qui commandait à l'histoire,
à la vengeance, à la passion, à la douleur..., il s'éprit d'un furieux
amour pour ce génie incomparable. Il le regardait, il le contemplait
l'étudiait sous toutes ses faces; il s'étonnait de ce géant, et tout
de suite il se mit à le célébrer, comme une découverte qu'il avait
faite... Il est vrai que plus tard il se repentit de sa trouvaille, et
qu'il appela Shakespeare «un barbare ivre...» Il comprenait alors que
ce _barbare_ était toute la tragédie et tout l'accent dramatique de
l'avenir.
Voltaire voulut avoir tout de suite une grande fortune, et quand il
l'eut gagnée, il la garda. Il détestait la gêne en toutes choses; il
aimait naturellement le luxe; il lui fallait, pour bien écrire, habiter
un beau cabinet plein de livres, et pour sa promenade un jardin plein
de fleurs. Fi de la chaumière! il habitait les palais de préférence
aux châteaux. Sur lui-même, il n'avait jamais assez de parure,
assez d'ornements. Il se connaissait en marbres, en tableaux, en
_chiffonnerie_, en belles personnes: Adrienne Lecouvreur, mademoiselle
de Camargo, mademoiselle Gaussin, eurent l'honneur de ses préférences.
Il adressait des épîtres à madame de Pompadour, une ode au luxe, une
cantate au superflu. Ses maisons, ses retraites et même les châteaux
qui n'étaient pas à lui et qu'il possédait en viager, respirent la
fortune heureuse, intelligente et calme, «des terrasses de cinquante
pieds de large, des cours en balustrades, des bains de porcelaine, des
appartements jaune et argent, des niches en magots de la Chine...» On
reste ébloui de l'inventaire. Or notez bien que ce n'était pas pour la
marquise du Chastelet qu'il entassait ces belles choses, c'était pour
lui-même. Il n'était jamais plus content que lorsque tout flambait et
flamboyait autour de lui. Il aimait la grâce en tout: Olympe Dunoyer,
mademoiselle de Livry, Adrienne Lecouvreur, et plus d'une grande dame
qu'il n'a jamais dénoncée. Un soir, une des plus belles l'embrasse
publiquement et en pleine loge par ordre du parterre.--«Embrassez-le!
disait le parterre, embrassez-le!» Et la dame l'embrassa. Quelle
récompense! Eh bien! si par bonheur mademoiselle Sophie Arnoult,
souriante, avec sa grâce et ses belles fanfreluches qu'elle portait
si bien, venait à passer par les sentiers de M. Arsène Houssaye:
«Embrassez-le!» dirions-nous à la belle; et, sans se faire prier,
elle embrasserait l'auteur du _Roi Voltaire_. Il n'y a rien de plus
charmant que tout ce passage; il n'y a rien de plus vif que l'histoire
du marquis et de la marquise du Chastelet. Dans ses recherches qui
tiennent à la poésie, M. Arsène Houssaye a trouvé le véritable nom de
toutes les maîtresses de Voltaire: celle-ci et celle-là; la jeune fille
et la dame un peu sur le retour, elles s'appellent d'un nom qui leur
convient à merveille, parce que c'est l'amoureux et le poëte qui les
nomment.
Pendant que nous causons ainsi, un phénomène arrive, éclatant, superbe,
et qui va produire la plus grande révolution dont le monde se glorifie;
écoutez, il arrive, il gronde, il hurle, il chante; ce phénomène,
il a un nom, il s'appelle le dix-huitième siècle, et nous allons le
contempler tout à notre aise, à la suite de son maître et de son héros,
le _Roi Voltaire_.
Ainsi, nous avons laissé Voltaire au milieu de son luxe et des fêtes de
chaque jour; une âcre senteur d'ambre et de billets doux s'exhalait de
ces alcôves, de ces broderies, de ces riches cabinets, de ces meubles
en vieille nacre, de ces colifichets, de ces fanfreluches. Les sofas
muets dans cette nuit profonde--sofas de Memnon--raconteraient au
besoin les mille histoires qui enseignent à pécher. Entrons donc, s'il
vous plaît, à la suite de notre historien, dans le salon de Voltaire,
à Fernex. Si la fenêtre est fermée, ouvrons la fenêtre et laissons
entrer le grand jour. En ce lieu négligé si longtemps, les souvenirs
vifs et pénétrants de ce grand esprit, de ce grand génie et de ses
licences charmantes vous sautent aux yeux, vous montent à la gorge.
O mon Voltaire, es-tu là? réponds-nous, réponds-nous! Il n'est plus
à Fernex, mais nous y retrouvons la trace et le souvenir de sa belle
et charmante compagnie; il n'est plus là, son ombre y reste, et ces
murailles ont gardé l'empreinte ancienne, comme l'écho garde encore le
doute ancien. Voyez! Le fauteuil est resté tout parsemé de la poudre
magistrale; la chaise longue attend le maître à l'heure de midi, quand
il repose un instant. Que de belles personnes ont foulé, sur ces tapis,
les fleurs écloses à la Savonnerie, aux Gobelins! Interrogez ces coupes
en cristal de roche, elles diront de quelles santés elles étaient
remplies; demandez à ces écrans découpés à jour, à ces éventails aux
manches sculptés, à quels visages charmants l'écran prêtait son ombre,
l'éventail son zéphyr? Et même en ce moment, dans ce livre où je les
rencontre, il me semble que je les vois errantes du salon au boudoir,
du bal au souper, du théâtre à l'église, et de l'église au jardin, ces
femmes qui adoraient Voltaire; je les reconnais à leur voix, à leur
silence, à leurs œuvres, à leur nom, à leur sourire; elles aimaient cet
esprit qui représentait tous les esprits du monde: Arioste, Boccace,
La Fontaine, La Fare et Chaulieu. La causerie, à Fernex, c'était le
chaos, mais le chaos épicurien de la puissance et de l'esprit, de
l'atticisme et du plaisir, de la légère poésie et de la prose abondante
en conseils, en ironie, en traits vifs, acérés, charmants. Quelle vie
et quelle animation à l'extrémité de la France, en ce coin libre où
Voltaire est un dieu! L'incrédulité se mêle à l'enthousiasme et le
blasphème à l'amour. Nous renversons avec fureur les vieux autels, pour
adorer les dieux nouveaux avec joie. A Fernex, tel hôte de Voltaire
monte en ballon pour voir de plus près les foudres, les nuages et les
éclairs, qui nie effrontément l'immortalité de l'âme; tel autre qui
veut maintenir les lettres de cachet déchire sans façon l'Évangile
éternel. On s'amuse de mille folies, chaque folie entraînant avec elle
un soutien de l'antique édifice. On attaque, on renverse, on brise, on
élève. On accuse à la fois Fréron et le souverain pontife, l'Académie
et les jésuites, sainte Rosalie et madame de Pompadour, Gluck et
le singe à Nicolet, le génie de M. de Choiseul et le mystère de
l'incarnation. C'était un plaisir, à Fernex, de comparer les nouveaux
miracles aux antiques métamorphoses, Ovide à saint Paul, sainte Marie
Égyptienne à mademoiselle Sophie Arnoult. Ce nouveau débarqué de
Potsdam ou de la rue Saint-Honoré vous démontrait effrontément que
mademoiselle Théophile était plus belle que mademoiselle Thévenin, et
que, sauf votre respect, l'Ancien Testament était coulé à fond par
M. le baron d'Holbach. De ce salon de Fernex, un torrent de vices,
de vertus, de mensonges, de paradoxes, s'est répandu sur le monde
abasourdi. Poétique et terrible maison! je t'ai vue un jour, à travers
tous mes souvenirs de ce siècle des aventures et des découvertes!
Tout croulait, tout s'effaçait, tout était mort. L'araignée avait
filé sa toile immonde sous les poutres dorées; le ver dessinait ses
losanges fantastiques sur le velours des tentures; la cheminée en
marbre aventurin, où se montrent incrustés dans le poli même de la
pierre les insectes et les plantes du premier déluge, se tordait sous
le faix d'une immense pendule de Baillon, espèce de montagne d'or
terni et de bronze écrasé, entourée de candélabres dégarnis! De ces
fêtes, plus rien ne reste, et de ces audaces tout est mort. Dans le
salon de Fernex, la main du temps a brouillé toutes les heures; à ce
cadran funeste, parsemé de fleurettes et de minutes clémentes, l'ombre
fugitive s'est fixée, et rien ne chante plus sur ce timbre muet qui
s'est lassé, qui s'est brisé, qui a donné sans cesse et sans fin le
signal de ces rires, de ces mépris, de ces enfantements. Ce Voltaire
impatient du joug et qui n'obéissait à personne, il obéissait à ce
timbre, aujourd'hui fêlé et sans écho. Salon de Fernex, qu'as-tu fait
de ta gloire? Le lustre, éteint et frappé du vent extérieur, se balance
à son écharpe en lambeaux. Watteau pleure au milieu de ses bergeries
enrubanées. Lancret se lamente sous ses ombrages bleus et roses.
Quelle bouche a donc soufflé sur ces tableaux si brillants jadis du
reflet enivrant de ces beautés et de ces grâces? O misère! on dirait
que le vieux Saturne a laissé sur les glaces ternies le givre insolent
de sa bouche édentée, effaçant ainsi la tiède haleine de ces lèvres
empourprées de la triple ivresse de l'esprit des vins, du doute et des
baisers.
Plus loin, dans ce salon où l'abandon, la pluie et la solitude ont
accompli leurs chefs-d'œuvre; sous ces murailles croulantes et sous ces
voûtes désolées, Voltaire avait posé sa bibliothèque, et je cherche
à me retrouver dans ce dédale et dans cet abîme! C'est ici qu'il
venait chaque jour, ce roi de l'intelligence et ce roi de l'esprit,
pour écrire, pour rêver, pour sourire, et pour parler du haut de ses
Sinaïs, à son peuple de têtes couronnées, de généraux, de marquises, de
duchesses, de comédiennes et d'archevêques. Là il régnait par l'injure
et par l'atticisme, furieux et charmant, unissant la violence des
théologiens à l'urbanité des chambellans, la verve de la place Maubert
à l'atticisme de l'Académie. En même temps, c'est ici qu'il donnait
rendez-vous à tout son monde et à tous les écrivains de sa famille,
à d'Alembert, à Diderot, à Piron, à mademoiselle de Lespinasse, à la
_Religieuse_, aux rêveries, à l'_Émile_ aussi, à l'Encyclopédie en
bloc, à Montesquieu, Helvétius, Grimm, et même au petit Linant. Un
peu de poussière... et voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cet
arsenal!--De ces lieux funèbres s'exhale je ne sais quelle senteur de
cimetière et de jasmin, de jupes fripées et de vieux livres; ossements,
parfums, voiles, linceuls, poëmes éteints, lyres brisées, fantômes
disparus, des grincements, des hurlements, des batailles sans nom.
Sur ces gradins vermoulus l'athée et le chrétien étaient aux prises,
le sceptique et le croyant criaient: Aux armes! Le roi et le sujet
se défiaient dans une rage implacable. Il me semble en ce moment que
j'assiste à ces luttes, à ces morsures, à ces impiétés, à ces défis.
C'est bien vrai, dans cette bibliothèque de Voltaire, le janséniste et
le moliniste se dévorent; le philosophe et le jésuite s'entre-tuent;
une guerre impitoyable est déclarée entre le péché originel et la
grâce, entre la religion naturelle et la religion révélée, entre la
musique italienne et la musique française, entre mademoiselle Salé et
la Camargo, entre Gluck et Piccini. Avec quelle ardeur la bataille est
engagée, et dans quelle ardente frénésie elle se prolonge! Ah! lutte
étrange et glorieuse! A cette bataille suprême, où chaque combattant
veut vaincre ou périr, se présentent avec la même ardeur toutes ces
forces inégales: le génie et l'audace, la renommée et la honte, les
barbares qui font à la fois de l'enthousiasme et des barbarismes,
pendant que l'élégant joueur de flûte chante une douce chanson sur
sa flûte délicate. Voyez! tout le monde est accepté dans ce champ
clos où Voltaire lui-même a tenu la plus grande place. La lice est
ouverte, et... défendez-vous, mes amis! Or, croyez-moi, vous aurez
grand'peine à vous défendre contre ces gredins, la plume au poing, qui
s'en vont sur les grands chemins disant: «Nous calomnions, voilà notre
héritage.» Eh! vrai Dieu, ils y sont tous, tous les gens qui ont écrit
sous le roi Voltaire. Il avait ouvert sa maison à tous les livres et
son âme à tous les doutes. L'épicier Gallet et Collet, son confrère,
coudoyaient sur ces rayons bien garnis M. de Buffon décoré de sa belle
robe aux longs plis solennels. L'abbé Robbé, qui n'avait pas d'autre
logis que l'écurie du prince de Soubise, était à côté de l'abbé de
Voisenon; madame de Tencin heurtait madame Favart; les _Contes moraux_
n'étaient pas loin de l'_Héloïse_, et le _Discours sur l'inégalité
des conditions_ masquait l'_Esprit des lois_. Écoutez, écoutez, quels
bruits! quels concerts! quelle épouvante! Diderot éclate et tonne,
Rousseau rage, la Dudeffant jase, Fréron mord, Gerbier plaide, Linguet
déclame, Lesage sourit, d'Alembert enseigne, Montesquieu juge, Dorat
roucoule, Thomas chante, La Chaussée pleure, Baculard beugle et mendie;
un baron allemand, le baron de Grimm, fait la cour à cette pédante
sans tetons et sans cœur, madame d'Épinay; mademoiselle Aïssé fait
l'amour, et mademoiselle Aïssé est la plus sage. Voyez-vous cette
écume, entendez-vous ce bruit frelaté? c'est l'autre Allemand, le
plagiaire, le vantard, le fameux d'Holbach, cet étranger qui s'amuse
à briser les autels du peuple qui lui donne un asile, et mendie à ses
parasites un blasphème inédit qu'il puisse signer de son nom! Aussi
bien, parmi ses invités, c'est à qui fournira à ce plagiaire impudent
un gros blasphème contre un petit écu.
Cependant, le dernier Romain de ces années de tumulte et de révolte,
hébété et malheureux dans cette bagarre où Pierre Corneille lui-même
eût perdu la raison, Crébillon joue avec ses chiens, M. de Moncrif avec
ses chats, Crébillon fils avec ses danseuses. Une espèce de paysan de
haute encolure, un Normand de hasard, Marmontel, le rival heureux du
maréchal de Saxe et l'indigne rival de Quinault, emprunte impudemment
à celui-là ses maîtresses, à celui-ci ses poëmes; Duclos écoute et se
tait; Fontenelle, un peu à l'écart de ce tumulte, se cache, écoute et
vieillit doucement.
Pendant ce temps, le roi de ces tempêtes, le maître absolu de ces
discours, de ces pensées, de ces résistances, de ces révoltes, celui
qui commande même aux tyrans du parterre, et même aux tyrans du café
Procope, le dominateur souverain des cercles, des clubs, des académies,
des sociétés savantes, de l'opinion publique, d'un bout du monde à
l'autre, Voltaire, il regarde, il écoute, il rit de son rire éternel,
entre Charles XII et Cartouche, entre Esprit Fléchier et l'esprit de
Sophie Arnoult.
Tout ce mouvement que nous indiquons à peine, cette vie et cette
abondance au milieu de tous ces bruits et de tous ces esprits révoltés,
M. Arsène Houssaye les produit dans son livre excellent.
Le roi de Versailles néglige Voltaire et l'évite, le roi de Berlin
l'appelle et l'invoque. Il ouvre à deux battants son palais et sa cour
militaire à l'écrivain qu'il admire et au philosophe qu'il honore;
à cette flamme, à cette gaieté, à cette bonne humeur. Les charmants
soupers que l'on faisait à Sans-Souci, comme ils gâtaient les soupers
de Versailles! Comme ils effaçaient l'esprit des petits appartements!
Quel bruit ils faisaient dans le monde, et comme on s'étonnait dans le
monde entier de cette amitié d'un poëte et d'un roi! C'est là toute
une histoire, une grande histoire, et toute nouvelle, ici, chez nous!
Le philosophe Aristippe à la cour de Denys, qui était un bel esprit,
mais un roi destiné à la ruine, à l'abandon, à la servitude, ne
saurait se comparer à Voltaire, lorsque Voltaire remplit de son génie
et de sa gaieté le palais de Berlin. Pas une parole et pas un bon mot
n'échappaient aux oreilles attentives; ils avaient beau s'enfermer
entre quatre murailles, le prince et ses _sages_, la muraille avait
des oreilles et la parole avait des ailes.... Le philosophe et le roi
se sont brouillés, quoi d'étrange?... Ils se sont raccommodés, quoi
de plus simple? Ils se sont boudés de près, mais ils se sont aimés de
loin, et longtemps, et toujours, ceci soit dit à leur double louange.
En effet, M. de Voltaire, absolu comme un roi, entêté comme un dieu,
irascible autant que peut l'être un simple mortel, n'était pas plus
facile à vivre que le roi de Prusse, avec ses armées, ses fusils, ses
canons, ses citadelles, tout l'attirail des conquérants.
J'aime aussi et beaucoup, dans le livre de M. Houssaye, sa peinture et
sa description du château de Fernex: la ferme et le château, la maison,
le jardin, la comédie, en un mot le vieillard à quatre-vingts ans,
lorsqu'il offre à la belle madame Suard une tasse de Sèvres aux armes
de madame de Pompadour; la tasse était pleine du lait de ses vaches,
car il disait: «Mes vaches»; il transportait la _Henriade_ au milieu
de ses prés et de ses bois. Le brave homme, et l'aimable vieillesse!
Il vieillissait dans sa gloire, et tout vieux qu'il était, tout vieux
que le voilà, il se faisait volontiers le défenseur des grandes causes:
il adoptait les Calas, les Sirven et cet infortuné chevalier de La
Barre, un enfant plié sur la roue, tué à petits coups par le bourreau!
Il était triste alors, il était furieux ce Voltaire. Il oubliait
toutes choses et même sa tragédie à peine commencée; et si parfois il
éprouvait le besoin d'un instant de repos, il causait avec la nièce du
grand Corneille, sa fille adoptive: «Eh! ma fille, disait-il, parlons
de ton grand-père et du mien.» Une autre fois, c'était l'impératrice
de Russie elle-même qui tendait la main à cette gloire, en songeant
qu'elle en aurait le reflet. Ainsi l'_Ermitage_ et Fernex traitaient
de puissance à puissance; on s'écrivait, on se louait l'un l'autre, et
si le poëte était charmé, la souveraine était contente; en trois ou
quatre lettres de son ami Voltaire, elle en apprenait beaucoup plus
que tout ce qu'elle avait deviné de l'urbanité de la langue française.
Elle aimait tant à plaire... et lui aussi! Elle s'entendait si bien
à la parure, à l'ornement, à la coquetterie... et lui aussi! Elle
allait chercher avec tant d'énergie et de grâce les douces paroles, les
flatteries exquises... et lui aussi! Elle était si complétement une
femme coquette... et lui aussi!
Enfin, quand cette longue vie est à son terme, quand cette immense
tâche est accomplie enfin, et qu'il approche à grands pas ce jour,
ce _maître jour_ qui va couronner l'œuvre et la vie, il faut bien
convenir que cet homme était mortel. Ici commence, avec l'apothéose,
un chapitre éclatant et le plus beau de ce livre. Avec un grand art
et une grande passion, M. Arsène Houssaye a suivi dans son dernier
sentier ce grand vieillard devant qui tout Paris s'incline avec des
bénédictions. A la sortie du spectacle, il se croyait délivré de tant
d'honneurs, mais tout n'était pas fini. Les femmes le portèrent, pour
ainsi dire, jusqu'à son carrosse. Il voulait monter, on le retint
encore: «Des flambeaux! des flambeaux! Que tout le monde puisse le
voir!» Enfin, monté dans son carrosse, il lui fallut donner sa main à
baiser; on s'accrochait aux portières, on montait encore sur les roues,
que déjà les chevaux prenaient le pas; la foule, de plus en plus ivre
d'enthousiasme, faisait retentir les airs de son nom. Le peuple, qui
était aussi de la fête, criait avec admiration: «Vive Voltaire! Il
a été cinquante ans persécuté! vive Voltaire!» Arrivé à la porte de
l'hôtel, Voltaire se retourna, tendit les bras en pleurant et s'écria
d'une voix brisée: «Vous voulez donc m'étouffer sous des roses?»
Tout le reste est écrit dans ce ton plein d'émotion et d'une simplicité
parfaite. Ce sont là les véritablement belles pages du livre où respire
en traits vivants une profonde et poétique admiration.
Et quand Voltaire est mort, son nouvel historien le traite en roi. Que
dis-je? en héros. Il appelle autour de ce Panthéon toutes les conquêtes
et toutes les victoires de son roi et de son dieu: la _Henriade_
animée de l'esprit des L'Hôpital et des Coligny; les _Lettres sur les
Anglais_ où Newton se rencontre avec Shakspeare: l'humanité proclamée,
le moyen âge exécré, le peuple compté pour quelqu'un, l'innocent
défendu, l'écrivain rebelle au joug, la tragédie renouvelée, la langue
assouplie, et tant d'idées généreuses, tant de grandes pensées, tant de
chefs-d'œuvre, tant d'amitiés illustres, tant d'esprit, tant de clarté,
tant d'honneur rendu à l'espèce humaine avec ce merveilleux bon sens,
ce beau sens commun dont M. Sainte-Beuve parlait si bien l'autre jour
en parlant de M. de Sacy et de son livre!
Ajoutez l'inspiration; ajoutez l'intelligence; ajoutez la verve et
l'esprit de _Candide_, une des gloires de l'esprit humain; ajoutez le
conte et le récit, la grâce et la bonne humeur, la satire la plus vive
et le poëme ingénieux, et vous ne serez pas étonnés, disait Gœthe, un
des esprits de cette famille, le père de Méphistophélès, cousin germain
de _Candide_; et vous ne serez pas étonnés «que Voltaire se soit assuré
en Europe, sans contestation, la monarchie universelle des esprits.»
Ceci est écrit....
Arrêtons-nous; il est des paroles que l'on affaiblirait en les
commentant. Félicitons cependant de tout notre cœur M. Arsène Houssaye
de cette popularité nouvelle à laquelle il apporte, abondamment, tous
les droits de l'esprit, de l'invention, du style et du talent.