otre lettre, mon amie, avant de me parvenir, a couru le monde comme une
folle aventurière. Je l'ai reçue seulement il y a quelques jours, dans
ma mystérieuse retraite. La poste encore l'avait-elle marquée
d'estampilles plus nombreuses que celles que nous vîmes, s'il vous en
souvient, certain soir, sur le passe-port d'un envoyé chinois. Vous me
mandez qu'absent de Paris depuis près de dix-huit mois, on daigne
s'inquiéter fort de ma disparition dans le milieu élégant et féminin où
j'avais coutume de me laisser vivre. Les gageures sont ouvertes,
dites-vous, et, tandis que l'envahissante comtesse de C*** professe,
avec des sous-entendus, l'opinion que je suis retiré dans quelque
Chartreuse chanter matines sur les dalles froides d'un prieuré, la
jolie petite baronne de P*** tient pour un mariage, en due forme, avec
voyage circulaire à prix réduit autour de la lune de miel.—La plupart
de vos belles amies protestent cependant, et affirment avec raison
qu'un misogame aussi entêté que je le suis, ne saurait contracter des
liens si légitimement contraires à ses opinions. La tendre et vaporeuse
madame de L***, concluez-vous, ajoute en soupirant qu'une douce et
enlaçante passion m'enclôt dans les roses du plaisir et des délices
partagées; seule, la vieille douairière hoche la tête dans son fauteuil
et déclame sentencieusement contre les équipées inconséquentes de la
jeunesse.
Le tableau est bien en place, et je le vois d'ici, avec la mise en
scène de votre salon délicieux, au milieu des allées et venues de votre
jour de réception.—Eh bien! mon adorable petite reine, toutes ces
caillettes, dans ce gentil jeu de _cache-cache_ et de
_devine-devinotte_, brûlent peut-être, mais ne découvriront pas
assurément le but réel de mon exil volontaire et les causes dominantes
de mon séjour aux champs.
Laissez-moi vous dire que je vous soupçonne tout particulièrement d'une
haute dose de curiosité à mon endroit, et peut-être, par esprit
tracassier, devrais-je laisser languir votre attention pour donner plus
longtemps carrière aux broderies ravissantes de votre imagination. La
vérité tue le rêve que le mystère nourrit; je veux bien croire
cependant que l'intérêt que vous n'avez, en toute occasion, cessé de me
témoigner, vous donne quelques droits à mes confidences; mais
aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement d'un petit conte saupoudré de
sel grivois, d'une anecdote scandaleuse, ni même d'un récit purement
galant; les faits que j'ai à vous exposer rentrent dans le domaine de
la confession intime et complète, je vous fais donc mieux qu'une
confidence, et, pour bien écouter les variations fantastiques et
mélo-dramatiques de cette aventure, je réclame votre recueillement.
Ordonnez donc à Rosine de vous laisser seule et de condamner votre
porte, puis daignez me donner audience, à huis-clos, comme autrefois,
dans ce galant oratoire tendu de crêpe de chine bleu pâle, sur le
moëlleux confessionnal de votre causeuse, où pendant d'heureux jours,
l'amour—qui sait, peut-être le caprice—fut entier entre nous.
Ma lettre vous semblera sans doute longue, à moins que la curiosité
féminine ne vous donne du courage; quoiqu'il en soit, comme accessoires
des sensations où des sentiments, qu'elle peut provoquer, munissez-vous
d'un mouchoir de fine batiste, d'un flacon de sels anglais, d'une boîte
de pastilles ambrées, de votre mignon éventail, paravent de la pudeur,
et maintenant écoutez-moi. Vous me connaissez assez pour ne pas mal
interpréter la brusquerie de certaines locutions; j'ai appris pour ma
part à apprécier votre bonne camaraderie qui ne s'effarouche pas trop
des façons garçonnières, et je vous détaillerai mon cas avec la
familiarité d'une causerie d'homme à homme.
Il vous souvient sans doute que, la dernière fois que j'eus l'honneur
de vous voir, je vous fis part d'une grande résolution qui paraissait
devoir être inébranlable. Je m'étais décidé—dois-je vous le
rappeler,—ne posséder, quoiqu'il advint, mes maîtresses _qu'une seule
fois_. Cette détermination vous fit rire aux larmes, et vous vous
moquâtes de moi comme un joli petit démon, croyant à une nouvelle
boutade de mon esprit inquiet, lorsque ce n'était que la résultante de
raisonnements basés sur la logique la plus galante.
Je mis donc ma volonté au service de mon jugement; je me pris la main
et me fis le serment de ne pas faillir aux engagements que je m'étais
imposés. Je rompis tout d'abord avec madame de N***, que j'avais prise
par un instinct curieux; on disait tant de petites calomnies sur ses
goûts et l'étrangeté de son être, que je me devais à moi-même de
constater la vérité, et je dois à celle-ci de proclamer hautement
l'exagération du bruit public. Madame de N*** se montrait, j'en
conviens, un peu excessive dans la manifestation de ses désirs, mais
aussi elle était tendre à l'extrême, attentive à tous les raffinements
du bonheur, servile dans le plaisir et incitante au possible. Je la
quittai presque avec regret, cependant, comme il faut se méfier des
feux qui durent trop et qui dessèchent ceux qui en sont l'objet, je me
retirai brusquement de ce corps en combustion dont quelques journées de
larmes eurent probablement raison.
C'est alors mon amie, que je déployai ma devise en liberté.—_Never
more_, disais-je, et tous les échos de mes esprits répétaient _never
more_. Je saluai une légion de maîtresses de cet axiome sans espoir; je
les avais eues toutes selon mes principes, et aucune ne voulait
s'élever à la hauteur sublime de ce: _jamais plus_. Ce fut une chasse à
travers les taillis de Paphos. Les Nymphes cette fois couraient après
le faune, et le pauvre satyre, acculé par ces diables roses, toujours
volontaire et toujours répondant: _jamais plus_, luttait encore
davantage au-dedans de lui-même que contre l'enlaçante et inexorable
poursuite de ces démoniaques.
Je pus m'apercevoir, en cet instant, que les femmes sont semblables aux
enfants qui balbutient: _encore_, et je vis que dans une existence de
célibataire, on doit craindre plutôt l'excès de l'amour que la créance
du plaisir. Mes mutines créancières se rebellaient, toujours
vaillantes, jamais lasses, elles suivaient pas à pas mon ombre, comme
ces louves ardentes qui rôdent aux alentours des fermes, dans la
campagne, à la piste d'un vigoureux mâtin. Ce fut un orage déchaîné sur
ma tête pendant de longs mois; chaque jour en totalisant ma dette à
l'éternel féminin, je l'augmentais davantage.—Lettres, visites de toute
heure, imprécations, supplications, menaces, pâmoisons, sanglots
étouffés, rien ne me fit défaut; dans ce siège en règle autour de ma
puissance virile, et de ma passive résistance, la rivalité des
assaillantes paraissait en outre exciter leur ardeur.
Souvent, au milieu de ces longues plaidoiries du désespoir, j'étais sur
le point de m'attendrir; je contemplais des visages amaigris, des yeux
brûlés par les larmes, des chevelures défaites et des corsages
entr'ouverts qui avaient l'éloquence de la chair, j'écoutais des voix
câlines, harmonieuses, frissonnantes d'émotion, mais, sur le point de
céder, je me redressais, dans toute mon intégrité, et reprenais ma
force et l'énergie romaine et pontificale de mon: _non possumus_.
Auprès de mon apparente froideur, la sensualité brûlait comme un
encens, m'apportant au cerveau une griserie de luxure, et il me
semblait parfois, que, semblable un dieu sculpté dans du marbre, je
devais regarder d'un oeil indifférent la flamme de ces âmes aimantes
qui se consumaient vainement comme autant de longs cierges de cire
devant ma majesté souveraine. Ces passions incandescentes m'avaient
déifié; aussi, pour conserver le culte de ma volonté et rester fidèle à
ma foi jurée, je demeurai impassible et sourd aux prières comme toutes
les divinités.—Sur mon front marmoréen, n'avais-je pas opiniâtrement
gravé: _never more_?
Si j'osais, mon amie aimée, vous conter plus d'un détail, et vous
montrer comment ces femelles éperdues s'offraient moi, s'agriffaient à
ma tête, à mon coeur, à mes sens surtout, vous ne voudriez point me
donner un démenti, mais je gage, qu'en vous-même vous seriez incrédule,
et songeriez que l'humanité est plus digne, plus altière, et que la
créature faite de limon est moins bestiale dans ses appétences
charnelles ou plus retenue dans l'expression de ses désirs.
Afin de calmer un peu ces agitations, de me donner un léger repos en me
_désennamourant_ tout-à-fait,—sans toutefois renoncer à une pratique
dont la théorie était si chère à mon jugement et par suite à ma
vanité,—je pris un biais et mis du sentiment dans du Marivaudage;
c'était doser la sottise en pralines, direz-vous, mais la
sentimentalité, ainsi qu'un masque de satin, devait me préserver du
hâle que causent toujours les ardeurs de la passion trop militante. Je
jetai, à cet effet les yeux sur madame V***, douce et langoureuse comme
une tourterelle blessée; je me présentai à elle sobrement, comme
converti par sa candeur extrême, et la mystifiai au point qu'elle crut
voir en moi le plus dévot des disciples de Platon.
Madame V*** n'était pas encore un de ces fruits mûrs, duveteux,
provocants, aoûtés dans l'exubérance de leur carnation superbe, c'était
une petite fleur fine et délicate, qui devait s'épanouir aux baisers de
l'amour et s'effeuiller aux premières froidures de la galanterie. Elle
accusait par sa beauté fluette tout au plus vingt-deux printemps, et
toutes ses manières révélaient un sentiment candide, comme une
virginité ouatée d'idéal. Son mari, un petit vieux sec et à voix fêlée,
était pareil à ces saules brisés, rabougris, trapus, difformes, où ne
nichent plus que les hibous et semblables encore à ces cloches
ébréchées dont manque le battant.—Madame V*** était mariée devant le
monde et sacrifiée devant l'hymen.—Une telle conquête devait me tenter,
mais j'étais si las de libertinage que je songeais plutôt à surprendre
son coeur qu'à posséder ses charmes. Avec mon but immuable de ne jamais
renouveller ma reconnaissance à la banque de l'amour, vous pensez bien,
mon amie, que, eussé-je dû l'avoir (puisque la nature même conduit à la
possession en dépit du sentiment) rien ne me hâtait absolument, bien au
contraire. Je pouvais donc tirer les cartes avec la mine désintéressée
d'un homme qui ne tient point à gagner la partie.
Je fis ma cour assidûment à madame V***, parlant d'amour avec
l'expression d'une âme dépêtrée de la matière, toujours réservé,
ponctuel, Tartuffe en diable, demandant à baiser une mitaine et ne
paraissant jamais troublé par des sensations corporelles; un anglais,
élève de Brummel, eût envié mes procédés corrects; je poussais bien
quelques soupirs, mais ne les soulignais point, dans l'espérance qu'ils
arrivaient affranchis à leur adresse. On ne quitte guère les voluptés
que par lassitude, disait Saint-Evremont, c'était mon cas, et malgré
mon nouvel itinéraire d'amoureux, je me considérais comme en
villégiature au milieu des puérilités de mon comédisme de jeune
premier. Je traitais madame V*** en flâneur; la promenade pour moi
avait l'agrément des lentes démarches à travers champs, sans avoir
l'attrait d'un rendez-vous des sens ou l'intérêt d'un but immédiat à
atteindre.
Hélas! le croiriez-vous, ma sentimentale et innocente amante
progressait en sens contraire à mes idées; chaque jour le feu
s'allumait davantage sur ses joues, dans ses yeux et sur l'incarnat de
ses lèvres; elle devenait craintive et semblait se défier d'elle-même;
quelquefois elle me fuyait et je la laissais faire, mais aussitôt elle
revenait avec une lueur de tristesse, comme si elle se fut trouvée
toute esseulée loin de moi. Déjà ses mains touchaient les miennes avec
plus de fièvre et de moiteur, déjà aussi je crus entrevoir ces petits
mouvements brefs, saccadés, inquiets, qui indiquent des affections
névritiques chez la femme troublée. Ces constatations me causaient à la
fois un plaisir mystérieux et un désespoir étrange; l'école
buissonnière avec elle m'était agréable, et je songeais qu'en
entr'ouvrant la porte d'un bonheur fugitif, elle allait créer à jamais
entre nous l'abîme des paradis perdus. Il me faudrait la sacrifier,
après une initiation incomplète aux joies terrestres, pour ne pas
mentir à la manifestation de mes opinions volontaires, et cette
situation ambiguë de mon esprit,—qui semblera ridicule aux âmes
faibles,—me plongeait dans l'inquiétude et la crainte de faillir
plusieurs fois, après le plaisir unique à la jouissance duquel je
devais m'astreindre.
Vous qui connaissez les luttes de mes sentiments dans l'arène de ma
cervelle, vous comprendrez les conséquences de ma lubie, ô ma charmante
amie; le despotisme de mes caprices vous a laissé d'assez nombreux
souvenirs pour que vous puissiez vous mettre à la portée de mes
querelles intérieures en cet instant, sans me taxer de folie. Tel ce
petit savoyard qui n'avait qu'un pauvre sou à dépenser, s'en allait,
hésitant s'il achèterait l'orange que convoitaient ses désirs ou s'il
conserverait son joli sou pour ne pas mordre à la gourmandise de ces
pommes d'or; tel j'étais, et j'avais bien envie de conserver mon pauvre
petit sou de savoyard têtu, pour le jeter aux mains d'une femme moins
sincère et plus friponne que madame V***.—Celle-ci me prit mon sou,
cependant, et voici comment, sans trop de détails inutiles ou
d'analyses oiseuses.
Un soir d'été qu'elle était «_veuve_,» à la campagne, nous nous
trouvions ensemble, après diner, dans un pavillon désert auprès d'un
grand parc; c'était l'heure douce et attristante du crépuscule, quand
le soleil rouge descend à l'horizon et que la mélancolie, comme un
fluide magnétique, plane sur la nature qui s'endort. La journée avait
été chaude, et tous deux, dans la pénombre, nous semblions bercer des
rêves vagues sans songer à nous parler. Dans l'air tiède, montaient
lentement avec une harmonie pénétrante, le cri monotone des grillons
sous l'herbe, et le coassement inégal, plaintif et lointain des
grenouilles, dans les marais voisins; quelques oiseaux attardés
battaient encore de l'aile sur le sommet des grands chênes, et dans la
vallée, des jeunes filles et des gars à voix mâle chantaient une
ancienne ronde du pays singulièrement rhythmée, dont le refrain nous
arrivait affaibli mais distinct:
L'amour carillonne,
Et j'entends qu'il sonne
Du haut du clocher,
L'heure du berger.
Je dois avouer, qu'en cet instant, j'éprouvai et sentais renaître en
moi toute la poésie amoureuse et toutes les amours poétiques de mes
dix-huit ans; un sentiment profond m'envahissait; je me croyais frôlé
par de singuliers frissons dans le dos et mes yeux étaient humides de
bonheur. J'entendis deux longs soupirs auxquels je répondis; nos mains
se rencontrèrent, se pressèrent avec force, je m'agenouillai près
d'elle, et la renversant audacieusement dans mes bras, je dévorai
gloutonnement le plaisir sur ses lèvres.—Ah! mon amie, j'étais perdu!
Quelle prostration j'éprouvai en sortant de mon ivresse, en me
rappelant mes engagements et en pensant à ceux qu'on allait exiger de
moi. Je ne proférai pas une parole, mais je pleurai presque comme un
enfant, bêtement, sans savoir pourquoi. J'eus honte en ce moment de ces
larmes bienheureuses qu'elle entendait couler, je voulus les excuser
pour me redresser à mes propres yeux, et comme elle me demandait
timidement, avec ce ton adorable de Chloé à Daphnis: «_Pourquoi
pleures-tu_?» J'eus une réponse horrible, folle, pleine de mépris pour
l'humanité, pour l'amour, pour les femmes et pour moi-même, je fis
cette réponse cynique.—... Pardonnez-moi..., mon amie, dois-je oser?—Je
répondis,—ma foi, j'aurai la crânerie de vous le répéter.—Je répondis
avec une sorte de férocité et de rage insensée:
«_Quand on pense que les chiens font cela_!»
En proférant ces paroles, je devais avoir un air farouche, car
l'impression qui me les avait dictées était sombre et cruelle. C'était
donc là où cette sentimentalité si trompeuse m'avait mené
insensiblement? C'était donc là le corollaire inévitable des passions
sacrées entre sexes différents? Je m'étais accoutumé avec elle à vivre
si entièrement en dehors de mes sens que cette rebellion de la chair
inassouvie m'écoeurait comme si, en voulant planer dans les airs, je
fusse tombé dans la boue avec un cri indigné contre ma pesanteur
individuelle.
La pauvre femme était altérée; la gracieuseté de sa chute s'effaçait
devant la flétrissure imposée à la mienne, ses remords se taisaient
pour ne pas surexciter les miens davantage. Vous jugez bien cependant
que je n'étais pas homme à ne point profiter de ma cruelle réplique, et
je mis à profit cet éclair de démence, puisque mon petit sou
d'auvergnat m'était si irrémissiblement dérobé.
Je devins un cabotin infâme, je parlai de nos devoirs, des souillures
du péché, du vide que le plaisir laisse toujours après lui; je fis
appel à sa raison, à ses souvenirs d'enfance, à ses joies de fillette,
j'invoquai même la loyauté de l'époux qui lui avait donné son nom et
l'honorabilité des liens qu'elle avait contractés. Pour moi, dans ce
sermon attendri, je me frappais la poitrine et me désespérais avec une
émotion communicative, tour à tour m'indignant contre ma propre
faiblesse et les insinuations de Satan, et tour à tour aussi, projetant
de m'imposer de dures pénitences, et de vivre à l'avenir dans une
sagesse continente et une austérité claustrale.
Tout ce fatras jésuitique fit un grand effet sur madame V***; elle
sanglotait silencieusement et me contemplait comme un pontife en
mission divine. Elle aussi s'accusait avec un fanatisme de dévotion
très sincère. Peu à peu, je la calmai, battant en retraite, et,
élargissant le cercle de la clémence céleste, je devins biblique; si
bien que quand je pris congé d'elle, nous nous étions promis de
demeurer unis dans une affection intime et toute spirituelle. «Merci, ô
merci, soupira-t-elle en me quittant, que vous êtes bon et grand, je
suis tombée pour vous, mon ami, je me relève par vous; je ne
l'oublierai point, votre grandeur d'âme vous place au-dessus de votre
amour; merci.»
Pauvre petite créature, moi non plus je ne l'oublierai point, j'avais
si bien joué mon rôle avec elle, que je l'aime avec ce sentiment à part
que doivent éprouver les comédiens lorsqu'ils songent, avec l'ivresse
du triomphe, aux glorieuses soirées où ils se surpassèrent. Je la revis
depuis toujours douce et pudique et toute confite en religion.—Mon
Dieu! aurai-je sauvé une âme après en avoir tant égarées!
Nous voici tout au plus, ma lectrice, curieuse, aux deux tiers de mon
histoire, et je ne répondrai pas d'être aussi bref que je le voudrais
dans le récit qui va suivre et qui vous révélera les motifs honorables
de mon incognito.—Pour peu que vous affectionniez l'esprit des
paraboles et la morale mise en actions, vous ne manquerez pas de faire
ressortir, en ce qui me concerne, la vérité reconnue de cet axiome
vulgaire: on est toujours puni par où l'on a péché.—Prenez cependant un
temps de repos, éventez-vous légèrement, croquez une de vos pastilles à
l'ambre, renversez vos grâces avec plus d'abandon sur votre causeuse,
et enfin écoutez les faits lamentables qui m'ont conduit dans la
chaumière rustique d'où je vous adresse ces lignes.
Pour ménager tout retour offensif de madame V***, je me mis à voyager.
Pendant deux mois je courus la Belgique, la Hollande, la Suisse,
pratiquant avec une aisance merveilleuse mon procédé d'amour. En voyage
on aime à la nuit, ceci rentre dans les convenances, on ouvre tout au
plus sa valise et l'on entr'ouvre à peine son coeur.—Entre deux trains
on embrasse une femme, avec la notion du temps qui s'écoule, en se
disant qu'on dégustera en wagon ses sensations par le souvenir.
Il me faudrait ouvrir mon carnet pour vous narrer mes innombrables
échappades amoureuses, et la liste détaillée de ces plaisirs sur le
pouce risquerait peut-être de vous affadir. Revenons donc au point qui
vous intéresse réellement pour ne plus le quitter.
A Genève, pendant un trajet sur un des petits vapeurs du lac, dans un
milieu cosmopolite de touristes, mon attention fut attirée par la
remarquable beauté d'une femme assise à l'écart, qui regardait avec une
attention vague et blasée les sites pittoresques qui sont reproduits
avec tant de profusion banale sur tous les presse-papiers bourgeois ou
les tabatières musique.
Je pourrais, mon amie, vous en dresser un portrait saisissant, vous la
montrer accoudée et rêveuse à l'avant du paquebot, vous décrire tous
les brimborions de sa toilette de passagère et vous faire un délicieux
petit pastel ou une eau-forte très mordue, très fouillée et burinée
avec des ombres profondes, des méplats larges et bien en lumière; je
pourrais, de ma plume, tracer l'ébène de ses sourcils, l'abondance
fauve de sa chevelure, busquer son nez aux narines fières et
voluptueuses, arquer ses lèvres dans l'indifférence et le dédain de
leur expression, faire jaillir le feu de son regard, arrondir ce menton
dans sa proéminence volontaire et contourner la petite conque adorable
de son oreille sans bijoux, mais ces peintures nous égareraient bien
loin. Les romanciers qui se livrent à cette chromo-lithographie
littéraire ont d'excellentes raisons pour remplir les trois cents pages
de leurs oeuvres de petits traits qui trompent l'oeil; ici, rien de
cela, vous trouverez tous ces clichés de gravure en relief parmi le
fatras des bas bleus ou des imitateurs de Châteaubriand; les meilleurs
romans peuvent tenir dans un conte de cinquante pages, le reste est
accordé à la badauderie des détails et je vous sais trop pratique, trop
_Lady like_ pour ne pas en user brièvement avec vous.
Cette inconnue m'attirait, me fascinait par l'étrangeté de son allure
et le charme exotique de sa beauté nettement originale; vous savez ces
vers du classique Corneille:
Il est des noeuds secrets, il est des sympathies
Dont, par un doux rapport, les âmes assorties,
S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer
Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
Il y avait sûrement une parenté entre nous, moins parenté des coeurs
que parenté des sens et des caractères. Platon comparait les sexes à
des moitiés de poire qui cherchent leur seconde moitié; c'était presque
mon autre moitié; les pépins, ces yeux du fruit, recherchaient les
pépins saillants des deux sections. Tels, en dehors de tout esthétique,
des tronçons de ver de terre coupé rampent instinctivement vers le même
point pour se souder l'un l'autre.
Je la suivis à Vevey, à Divonne, Lausanne, je me fis son ombre muette,
me profilant sur sa route pour mieux m'insinuer dans sa vie; dans les
hôtels, aux tables d'hôte, au _Reading room_, dans les couloirs, jusque
dans les ascenseurs elle me trouvait à ses côtés; je ne dormais que
d'un oeil afin d'épier ses fuites matinales; nos valises se heurtaient
dans les gares, nos coudes se frôlaient en wagon, mais à part des
politesses d'usage et des paroles timidement échangées, j'éprouvais
comme une jouissance particulière à sentir battre mon coeur à l'unisson
du sien, sans que j'éveillasse sa délicatesse féminine par une sotte
déclaration. L'expérience m'a toujours prouvé que plus les amours
paraissent languir dans la crainte d'un aveu, plus vite ils se
fusionnent d'après la loi de la nature. La prise de possession ne
m'inquiétait guère et je laissais flamber mes désirs autour d'elle
comme autour d'un _pudding_ la flamme d'un punch qu'on attise et agite
avec insouciance. Mes théories ne mettaient qu'une corde à mon arc et
je songeai qu'il me faudrait débander trop tôt cet attribut de
Cupidon...—vous n'oubliez pas... mon petit sou d'auvergnat?
Ah! petit prêtre! ainsi que jurait le bon roi Louis, pouvais-je me
douter que le hasard, avec son esprit du diable, allait se charger de
nous accointer forcément, de la manière la plus incroyable et cependant
la plus simple, puisque déjà, du moins je le sentais, nos coeurs
ardaient et nos corps se voulaient entièrement.
Un soir, après une journée de diligence, pendant laquelle notre
taciturnité ne s'était point donnée le moindre démenti, mais aussi au
cours de laquelle, dans l'encaissement d'un coupé, nos épaules et nos
mains s'étaient pressées jusqu'à la courbature et la fièvre des
voluptés contenues, nous descendîmes côte à côte dans une auberge où un
dieu malin nous attendait sous l'apparence d'un suisse hospitalier et
de belle mine.
S'il me fallait vous dialoguer l'aventure, cela vous paraîtrait
assurément plus pittoresque, mieux exposé, mais peut-être aussi peu
vraisemblable. L'auberge était isolée et si hautement bondée d'Anglais
et de _Cook's travellers_ qu'il ne restait qu'une chambre, une honnête
chambre à deux lits.—L'obséquieux majordome, d'un coup d'oeil expert,
nous prit assurément pour deux jeunes époux très désireux de passer la
nuit sous le même plafond; nos colis furent hissés de concert dans un
Eden de troisième étage;—je me gardai bien de protester, mais elle...,
jetez de grands cris d'incrédulité, belle parisienne..., mais elle,
avec une surdité aussi forte que la mienne, laissa tout aménager pour
deux et ne proféra pas une parole contradictoire.—Je croyais rêver, mon
coeur battait à se rompre, mais d'une voix aussi impérative que
possible, j'ordonnai qu'on montât le souper dans notre appartement.
Quel souper ce fut là!—A l'époque de nos amours, ma charmante
souveraine, nous n'eûmes jamais d'ambigus aussi relevés, dans le
boudoir même où vous lisez cette lettre.—Sous le regard glacial mais
inquisiteur de notre officier de bouche cravaté de blanc, nous fûmes
absolument corrects, parlant peu, avec ce flegme et cette indifférence
d'américains à table; les plats défilaient comme au théâtre pour la
parade, c'est à peine si nous effleurions de la fourchette les truites
roses ou les sanglants roastbeefs. Lorsque les compotes et autres
variantes d'entre-mets furent enlevées, quand nous fûmes seul à seul,
je retirai la clef de la porte que je fermai à l'intérieur, et
m'élançant audacieusement à ses genoux avec un bonheur véritable, je
m'écriai simplement: _Enfin!_ et _Merci!_—La première exclamation était
pour moi, la seconde était pour elle.
Vous direz peut-être que tout ce récit est d'un fol qui frise
l'impertinence et que tout auteur qui se respecte n'oserait jamais
concevoir même un roman sur une donnée aussi improbable. Vous avez foi
en ma véracité cependant, et vous me permettrez de ne pas trop
argumenter sur ce sujet. La fin de cette lettre vous fera comprendre
davantage pourquoi je ne puis m'étendre plus amplement dans cette
description sous peine de me fatiguer. Au printemps tout est tendre
dans la nature et le règne végétal ne peut subir de trop grandes
pressions barométriques; ainsi, dans mon renouveau, avec un doux
bégaiement de convalescence, l'écrivain se cherche encore et ne se
retrouve qu'à moitié dans ma cervelle engourdie.—Plus tard! ah! plus
tard, je vous donnerai des détails qui ne vous laisseront aucun doute
sur la parfaite authenticité de mes assertions.
Ne vous imaginez pas néanmoins que les choses se passèrent à la
dragonne entre nous; je fus très respectueux, très décent, très loyal
avec mon étrange camarade de chambre. Cette nuit-là, vous me croirez si
bon vous semble, mais les deux lits furent absolument défaits et
solitairement foulés; ils se rapprochèrent peut-être, mais ils ne se
confondirent pas; nos soupirs faisaient un pont entre nos coeurs et je
parus oublier tout-à-fait les galanteries hatives du dix-huitième
siècle pour ne me souvenir que des continences de l'école de Salerne.
Pouvais-je changer en centimes ou en liards ma petite pièce
unique?—Certes non, il faut laisser vieillir l'amour comme le vin pour
le boire, s'il est de bon crû, et j'attendais le moment
psychologique.—Un caprice qu'on néglige de satisfaire aussitôt, tout en
l'excitant, se nourrit d'espoir, prend du ventre et devient passion.
Or, je n'aime point que les feux que j'allume s'éteignent trop vite, et
si je m'éloigne impitoyablement des brasiers avivés par mon
machiavélisme, il me plaît de les sentir flamber derrière moi,
gigantesques, rouges et superbes comme l'incendie d'une Sodome où les
vices rôtissent et se tordent dans les cuissons du désir, en vains
appels mon libertinage.
En me jetant à ses genoux, en lui criant: _Merci_, je rendais grâce à
l'honneur qu'elle m'accordait, à la confiance qu'elle me témoignait,
mais je me méfiais de moi-même, car dans son regard souriant et trop
éloquent je lisais ma damnation.
Elle se nommait Ilka, et je prévoyais dans sa possession la sauvagerie
magyaresque de sa race, plus volontaire que fantasieuse; il se
dégageait de son corps svelte une énergie et comme une bravoure
d'écuyère bottée; ses mains de patricienne longues et tissées de nerfs
délicats mais tenaces et tendues comme des cordes de mandoline,
accusaient dans l'activité fébrile des doigts une inquiétude
persistante.—Tandis que je parlais ou plutôt que je murmurais près
d'elle des déclarations brèves plus crânes et moins niaises que des
fadaises amoureuses, elle me contemplait, se renversant, analysant tout
en moi, trahissant à peine par l'oscillation de ses narines ses
sentiments intérieurs. La prunelle fixe de son oeil excitait ma verve
et je l'enveloppais toute entière de l'expression de mon individualité
pour faire pénétrer mon âme par ses oreilles pendant que ses yeux
buvant lentement les jeux de ma physionomie et les accents de mon
caractère, épiaient la mobilité de mes traits. A un moment, presque
brusquement, elle me demanda: «Votre main,» et à peine lui avais-je
livré ma gauche que redressant la paume en l'air, curieuse comme une
Gipsy, elle semblait y lire aussi aisément que dans un livre, se
montrant d'abord perplexe, puis se déridant, enfin joyeuse s'élançant à
mon cou, m'embrassant sur le front et disant: «Je ne m'étais pas
trompée, vous êtes un homme dans toute la puissance du mot, vous avez
la volonté, la force, vous me dominez, hélas! je sens votre influence
et ne puis m'y soustraire,—je suis vous.»
Je souriais en moi même, alors les confidences commencèrent, les
baisers, ce sceau des âmes, nous unirent moralement et l'étrange et
exquise créature se révéla à moi plus extravagante, mais aussi plus
grande et plus noble par l'esprit qu'elle était belle au physique.
Pour moi, tout me séduisait en elle, sa profonde distinction qui
ressortait de son maintien et de la petitesse de ses attaches, sa mine
hautaine voilée de dédain vis-à-vis du vulgaire, sa souplesse de
panthère dans l'intimité et l'accent de son langage francisé, dépourvu
de tout parisianisme, mais dicté selon les règles de l'orthologie.
Cette femme vraiment femme me reposait un peu de toutes les poupées à
ressort qui tombent en disant: _maman;_ j'adorais ses farouches
caresses avant même qu'elle fut à moi; si elle parlait de l'avenir de
nos amours, elle y faisait briller comme l'éclair du poignard dans
l'ombre d'un drame; il y avait, en un mot, du diable dans sa personne,
et je sentais qu'en me donnant à elle j'allais signer un pacte avec mon
sang. Le danger me tentait, la jeunesse aime à le braver, même et
surtout en amour, j'allais trop tôt hélas! y céder, tout le romantisme
de ma bonne fortune m'y poussait, et je voulais connaître par la
réalité, si Belzébuth se mêle parfois comme on le prétend, aux hasards
de la vie.
Pendant plus de trois jours nous demeurâmes ensemble sans que je me
décidasse à faire fondre mon pauvre petit sou dans cette fournaise
pétillante; ma volonté devenait un entêtement dont je souffrais
cruellement:—je n'ai jamais si bien saisi les cuissons ardentes de la
vertu. Ilka ne comprenait rien à ce platonisme ridicule, elle se
tordait par instants à mes pieds comme soumise à mes désirs, mais
vaincue par les siens; un matin qu'elle était plus pâle et plus agitée,
elle fit quelques pas vers moi comme pour éclater dans un aveu brutal
de ses faiblesses, puis se reprenant, comme honteuse, elle prit son
petit pencil d'or armorié et écrivit sur un billet ces deux mots que je
conserve et conserverai toujours:—«_Je t'aime et je te veux: tue-moi ou
prends-moi, mais que je ne voie plus ton indifférence dont je languis
et meurs trop lentement_.»
Ah! ma belle amie, il faut cueillir les fruits dans leur maturité et
prendre les femmes au midi de leur concupiscence; je devins Jupiter par
le plaisir et Titan par mes exploits; ma volonté fit banqueroute, je
dois en convenir; avec Ilka j'oubliai mes théories de fat et l'énergie
de ma règle de conduite; je fus aveuglé par l'ivresse et après en avoir
reçu d'elle cent baisers, j'eusse encore payé de ma vie une seule de
ses caresses.
Cette fauve créature me brûlait de son amour à ce point que je ne
pouvais me désacointer d'avec elle ni par la pensée, ni par les sens,
ni par l'âme; je sombrai tout entier dans cette orgie de ma chair:
cette indifférence de coeur, cette indépendance d'esprit, ce
scepticisme des égoïsmes à deux, ces paradoxes sur les unions
brûlantes, ce culte de mes conceptions personnelles, cette fierté et ce
despotisme inflexibles que vous me connaissez, je perdis tout dans les
bras de mon idole.
Nous revînmes ensemble à Paris, et dans une villa des environs, ni trop
loin ni trop près de la ville, elle prit plaisir se construire un nid
selon mes goûts. Je la quittais à peine, car toute à ses amours elle se
recueillait dans son intérieur, bornant son horizon à nos terribles
jouissances. Je vous expliquerai bientôt de vive voix, à mon retour
auprès de vous, les étrangetés, les caprices soudains de cette tigresse
charmante, qui, aux légendes et au fatalisme de son pays, joignait une
dépravation d'esprit inouïe.—Pour me lier, pour me fixer à elle, dans
la crainte constante de me perdre, elle ne savait qu'imaginer; chaque
jour, c'était un nouveau ragoût libertin fortement pimenté par l'ardeur
de sa sensualité; chaque jour aussi, c'était des exigences volontaires
qui prenaient l'accent puéril des mutineries amoureuses. Sa croyance au
vampirisme la poussa un soir à m'ouvrir follement une veine afin d'y
boire mon sang à petites gorgées comme un filtre immanquable pour me
posséder à jamais.
Le temps s'écoulait vite dans cette absorption de mon être; habile à
l'extrême, tour à tour spirituelle ou sagace, apte tout concevoir et à
tout exprimer, j'avais, à côté de la maîtresse, un camarade génial et
nos conversations prenaient quelquefois l'allure de graves
dissertations sur les convenances sociales dont nous nous étions
affranchis, sur la sottise humaine, sur les sciences surnaturelles ou
sur les folies de la politique des peuples. Quelquefois, quand la
fatigue brisait mes membres, elle se levait légère et sans bruit,
m'embrassait au front, m'enveloppait de confort et se mettant au piano,
comme pour me bercer; elle jouait alors avec son instinct de tzigane
des valses exquises de Strauss, de Csardas de Patikarius, ou des danses
hongroises bizarres, endiablées, qui me faisaient sauter sur la chaise
longue et ranimaient ma verve endormie.
Après six mois de cette existence qui me montait à la tête comme les
parfums trop capiteux de la tubéreuse, je devins exsangue, comateux,
presque acéphale. Ce succube magyar avait vidé ma moëlle et épuisé mes
sources vitales, je me sentais atteint de vertiges, de cardialgie et
mon amour encore dansait à la kermesse de mes sens. Il ne fallait pas
parler à Ilka de la quitter, elle se serait tuée avec un dédain
superbe; je ménageais une transition pleine de ménagements, lorsque je
fus atteint d'une fièvre cérébrale qui fit désespérer de mes jours.
Pendant les premiers symptômes de ma convalescence, ma famille, de
concert avec mes amis, m'emmena au loin, pour me soustraire à des
retours de moi-même vers ma tendre maîtresse.—La pauvre chère âme
affolée, partit, me dit-on, en Bohême où elle mourut, sans que j'aie pu
obtenir le moindre renseignement sur cette fin dramatique; des lettres
mensongères lui avaient annoncé ma guérison et ma haine ou mieux encore
mon indifférence pour celle qui avait été la cause de mon mal.—Ah! les
pavés de l'ours, ils brisent les coeurs sans pitié et assomment
froidement les plus belles amours, avec la sottise pesante des niais
qui invoquent la gibbeuse morale.
Un moment abalourdi, hébété par ces nouvelles terribles, qu'on tâcha de
m'empapilloter sous des phrases de rhétorique et des insinuations d'un
catholicisme ardent, je pensai moi-même à égarer ma vie sur tous les
chemins hantés par la mort; le dégoût me serrait à la gorge, l'humanité
m'effrayait; à vingt-huit ans j'éprouvais déjà une lassitude de vivre,
comme un centenaire qui aurait vu foudroyer toutes ses affections
autour de lui...—Peu à peu cependant mon esprit se calma, mon coeur
devint plus calme, les souvenirs se firent plus doux, et le temps, avec
un tact extrême pansait mes béantes blessures.
Ma santé si éprouvée ne reprenait aucune force, au contraire; le
docteur tant pis et le docteur tant mieux provoquaient en vain de
nouvelles consultations, et j'avais déjà usé sans succès de tous les
quinas et ferrugineux de la pharmacopée moderne, lorsque, me mettant en
dehors de tout ce charlatanisme, je résolus, aidé de ma mémoire et du
bon sens, de me traiter moi-même d'après une méthode ancienne.
Le maréchal duc de Richelieu, souffrant d'un épuisement analogue au
mien, et désespérant de ranimer sa virilité de cavalier galant, s'en
fut, paraît-il, à Leyde, consulter le savant Boërhave, le Gallien du
XVIIIe siècle, dont la réputation était si grande qu'on lui adressait
ses lettres: _à M. Boërhave, en Europe_.—Cet homme célèbre, après avoir
contemplé le libertin de qualité, lui dit avec simplicité et douceur:
«Le médecin est l'esclave de la nature, il n'a autre chose à faire qu'à
lui obéir et à suivre exactement ses indications. Je m'aperçois que ce
sont les dames qui ont surtout délabré votre santé, c'est elles à la
réparer; trouvez-moi une bonne nourrice, et oubliez auprès d'elle que
vous êtes homme, pour vous faire enfant.»
Je me souvins de ce fait peu connu, et n'allez pas rire, mon amie, je
fis comme Richelieu; je trouvai en Bourgogne une vigoureuse luronne qui
voulut bien m'agréer pour son nourrisson. Je me mis à la diète
laiteuse, buvant du lait régulièrement le matin, le midi et le soir.
C'est ici que je vis depuis près d'un mois, dans une ferme isolée, me
laissant aller à tous les enfantillages, à tous les bégaiements où
m'ont conduit mon ramollissement;—le matin à six heures, au milieu du
chant des oiseaux et du bruit de la métairie, je vois arriver ma bonne
nounou, comme une mamoseuse providence: elle m'enlève dans ses bras
comme un bébé, m'habille servilement, et entr'ouvrant son corsage avec
résignation, elle me présente sa puissante mamelle nourricière que
j'épuise à longues embrassées. Dans les premiers temps, le breuvage me
parut un peu fade, je vous l'avoue, et j'eus comme des nausées; il me
fallut toute la patience de la brave Bourguignonne, toutes ses petites
claques amicales et ses gros rires de villageoise qu'on lutine, pour
m'y faire prendre goût.
Aujourd'hui, je commence à redevenir grand garçon, et quand la nounou
regarde l'heure sur l'horloge à grande gaine de noyer, je n'attends
plus qu'elle me dise: «_Monsieur veut-il têter_?» Je vais vivement
délacer la robe et mettre en liberté les prisonniers; ce n'est pas sans
volupté alors que je hume avec un petit bruit de déglutition cette
liqueur séreuse qui me ranime et me conduit à la virilité; souvent dans
ma précipitation, je me comporte en vilain baby, je bavoche et inonde
les lainages de ma mère nourricière, qui coquettement se secoue ou
s'essuie en criant à belle gorge comme une ironie à mon impuissance:
«fi, le polisson _qui salit sa bobonne_!»
Mes journées se passent dans la basse-cour, sur un banc rustique,
quelquefois presque vautré, auprès du fumier, ce grand aphrodisiaque de
la terre. Je taquine les poulettes et regarde curieusement les exploits
du coq, qui me font mourir de honte; je ne lis pas d'autre livre que
celui de la nature, toujours varié et sincère; enfin, mon amie, cette
lettre, dans son décousu et le déshabillé de son style, est la première
que j'écris depuis près de deux mois; j'y remue délicatement les
cendres du passé pour ne pas faire saigner mes blessures mal fermées;
serrer mon coeur et tyranniser mon cerveau; ma nounou très inquiète me
regarde _travailler_, et ne saisit pas bien la portée de ces lignes
manuscrites écrites en si grande hâte: «Si Monsieur se fatigue, je ne
pourrai pas le sevrer dans quinze jours, me dit-elle d'un gros air
grondeur.»
Ah! quand je serai sevré!!!—que toutes les caillettes de votre salon
prennent garde; le loup rentrera en affamé dans la bergerie, avec ses
théories anciennes et son petit sou d'auvergnat, qu'il fera sauter et
passer de mains en mains.—Je sens déjà auprès de ma nourrice des
distractions charnelles, qui sont d'heureux symptômes. Ah! quand je
serai sevré!... vous serez appelée la première, si vous le voulez bien,
mon adorable amie, à prononcer votre jugement si la méthode du docte
Boërhave est exquise pour apprendre aux hommes à faire et contrefaire
les enfants, et aux femmes à supporter les hommes qui sortent de
nourrice.—Adieu, au revoir, à bientôt.
[Illustration]
[Illustration]
_LE SOTTISIER D'AMOUR_