Les souvenirs sont comme les échos
des passions; et les sons qu'ils répètent
prennent par l'éloignement quelque
chose de vague et de mélancolique qui
les rend plus séduisants que l'accent
des passions mêmes.
CHATEAUBRIAND.
Des sentiments deviennent frileux, quand le foyer reste vide. Ici même
où une couvée de plaisirs était éclose, la tristesse seule sanglotte
lentement dans le crépuscule des regrets superflus.—Une ancienne
chanson d'amour voltige dans la solitude; dans ce nid charmant où l'on
était si bien à deux, il ne reste que des rêves de volupté indécise et
la sarabande enlaçante, mystérieuse et sinistre des souvenirs, ces
revenants de l'âme qu'on évoque, qu'on chasse et qu'on appelle encore.
Les rideaux sont tirés; il règne dans la chambre un demi-jour, un
silence où je me complais. La lumière a la crudité, l'effrayante clarté
qui éblouit ou effarouche les yeux qui ont pleuré et qui ne veulent
plus regarder ni voir; son éclat possède la brutalité et le frisson
glacial des réveils subits; la pénombre plus douce, plus insinuante ne
retire pas les bandages du coeur pour mettre la plaie à vif, elle frôle
le doute, et, par gradations, comme une mère qui berce, elle assoupit
la douleur et nous conduit avec des ménagements infinis au soleil de la
réalité.
En pénétrant ici, j'ai senti dans l'air tiède un refrain du passé,
quelque chose comme le parfum affadi des amples brassées de fleurs
étincelantes que j'y avais jadis cueillies. Il m'a semblé voir onduler
des lignes sur la dernière page du roman si tôt interrompu et un mirage
trompeur a déroulé devant moi les sensations des caresses friponnes
d'autrefois.
J'ai cru, ô farouche insenséisme de mon âme! J'ai cru qu'Elle se jouait
devant moi ma maîtresse aimée avec son rire ambré, jaseur, exquis,
tintant comme une argentine clochette à mon oreille charmée; j'ai cru
entendre cette voix si fraîche vibrer d'amour aux échos de mon coeur.
Dans le vague lugubre qui m'enveloppait, j'ai vu ma charmante amie se
dresser debout mes côtés, dans de légers tissus transparents, de
couleur neutre, dont les plis amoureux se collaient à son corps de
nymphette étoffée. Ses lèvres souriantes, d'une morbidesse savorée, se
tendaient, se plissaient en avant avec la suave appétence des baisers
attendus, ses bras souples, roses, polis, agaçants par la grâce aimable
des fossettes rieuses, ses beaux bras douillets formaient une ceinture
à mon col, tandis que je dévorais ses yeux pleins d'azur où le bonheur
s'épanouissait dans la dilatation phosphorescente de ses prunelles.
La moiteur de son haleine passait, comme un souffle attiédi, à travers
mes cheveux frissonnants; mon coeur battait avec violence d'une épaule
à l'autre, et, parmi les ténèbres plus épaisses, je pensais caresser,
manier et affrioler ses formes rondes, charnues, veloutées que
j'idolâtrai jusqu'au paganisme de la plus folle lubricité.
J'étais inquiet, agité, troublé de même que si j'eusse dû la posséder
pour la première fois; la pauvre adorée!—Elle était là, devant moi, me
regardant sous ses cils noirs plus longs qu'un _credo_, lisant dans mes
sens l'hymne de mes désirs tandis qu'un vermillon très accentué passait
sous ses joues pâles et porcelainées.
Hélas! fou, double fou!—Ixion croyant saisir la nue fut moins
douloureusement surpris!—Alors que je croyais sentir le contact
excitant de son épiderme, et que je m'élançais, éperdu, pour boire
l'oubliance sur ses lèvres humides, la blanche vision a disparu. Je me
suis agenouillé avec grand bruit à terre, mes mains crispées dans le
vide ne saisissaient plus que le néant de mes fantômesques
attouchements et la hideur de mon hallucination.
Pauvre moi!—Il fallait me ramentevoir: J'accomplissais un pèlerinage à
l'abbaye des défuntes ivresses, et je dus inventorier le passé, en
marquant de larmes amères les heureux jours d'autrefois sur le
calendrier des souvenirs.
Dans la chambre intacte et silencieuse, tous ses chers petits bibelots
étaient là; sur la cheminée de brocatelle, la pendule restait muette et
mon coeur seul battait avec force dans cette solitude où le sien, tant
de fois, avait bondi et éclaté d'allégresse.—Faiblesse étrange qui me
gagnait, douleurs sourdes et caressantes dont je me croyais à jamais
guéri, mignardes hantises de mes dix-huit ans, je pensais vous avoir
égarées à jamais et vous apparaissiez de nouveau!
—O premières amours! délices profondes et vivaces! lorsque vous avez
conquis la virginité de nos âmes, humé notre sang le plus vermeil,
grisé nos sens vigoureux et naïfs, quand vous avez imprimé votre marque
mordante et brûlante à la fois sur la fraîcheur de notre aurorale
juvénilité, rien désormais ne vous peut effacer!
—Les illusions, sous le doigt brutal de la vie réelle, s'évanouissent
au toucher comme le prisme et la poussière d'or des ailes de papillons,
le dégoût survient, la lassitude arrive, le scepticisme s'impose à
l'esprit blasé, et, aux relais de chaque nouvelle conquête, la passion,
naguère si fringante, devient plus poussive et aussi efflanquée que ces
maigres chevaux de poste dont le trot retentit quand même, sous un
harnachement de grelots sonores et étourdissants.
—C'est en vain que le corps se brise et que le coeur se bronze; la
statue se souvient d'avoir vécu dans un éclair de joie, et vous,
sensations neuves, premières caresses de notre puberté, éclose sous un
regard de femme, nous ne pouvons vous oublier!
Premières amours, rosée de jeunesse ensoleillée, vous anéantissez les
rêveries trompeuses de notre adolescence; vous dévergognez notre vague
idéalisme et nos sentiments puérils et mièvres, vous nous remettez le
sceptre de notre puissance, en nous en inculquant gentiment l'usage,
vous consacrez enfin notre royauté masculine en nous héroïfiant dans de
valeureuses prouesses de virilité.
N'est-ce pas dans ce boudoir, où Vénus jamais ne bouda Cupidon, que je
fis mes premières armes?—N'est-ce pas ici même que je devins homme?
N'est-ce pas devant ces témoins inanimés, que la chérie, si follement
dorlotée, me fit éprouver la mâleté de mes muscles?—O douce mignonne!
quand je jetai mon coeur dans ton âme avec la furie des désirs qui se
cabrent et l'impétuosité des prurits cuisants, quand je m'agenouillai
pour la prime fois devant ta beauté absorbante, quand nos lèvres
allangouries se donnèrent la becquée divine, alors, j'aurais dû cesser
de vivre; j'étais Dieu dans la Création! En m'approchant de cette rouge
fournaise du bonheur, je ne pouvais que rétrécir le cercle de mes
sensations, et, avec l'instinctive philosophie du scorpion, il me
fallait mourir de moi-même et par moi-même.
On ne contemple pas impunément les radieux levers du soleil sans que
les tristesses du crépuscule n'en deviennent plus affligeantes.—Ah! que
ne puis-je reconquérir aujourd'hui cette aurore et cette exubérance de
mon être!
C'est ainsi que j'étais étendu sur ce siège, accoudé sur cette table
chargée des riens qu'elle aimait; c'est ainsi que j'attendais sa venue
du soir, avec des frissons d'espérance, mitonnant des caresses à offrir
et des ébats à renouveler—: Elle arrivait toute envoilée, émue,
souriante, presque craintive, et dès lors j'étais enveloppé dans une
auréole de félicité; le bonheur tient si peu de place!—Déjà, avec ma
force d'amoureux, je la prenais, la soulevais dans mes bras, la berçant
comme un enfant avec des éclats de rire joyeux mêlés de baisers, je la
pressais contre moi, rêvant de m'ouvrir la poitrine pour la loger toute
entière dans mon coeur—folies suprêmes! Extases divines! pourquoi vous
ai-je perdues? Avec quelle passion je dégantais ces petites mainettes
exquises, dont je baisais chaque phalange; puis, dégrafant, délaçant,
déchirant soie, dentelle ou batiste; avec quelle ivresse curieuse
j'explorais les rondeurs embaumées de ce buste de déesse!—mes doigts
ont encore conservé le tact voluptueux de sa peau de satin.
Elle luttait d'abord, se rebellait gentiment, puis se laissait faire,
vaincue par ses désirs plus encore que par mes démonstrations
passionnées; puis lorsqu'elle était assise, à genoux devant elle, déjà
grisé par des ardeurs de faune, je déployais le verbiage de la chair et
l'éloquence persuasive et enflammée des ambitions sensuelles.—Etais-je
assez jeune! assez neuf d'expression, assez vibrant dans l'enthousiasme
de mes croyances!—Je payais d'amour, argent comptant, en belles et
bonnes pièces, frappées au bon coin de ma puissance de novice.
Et toutes ces mutineries ineffables, ces chuchottements de colombes au
même nid, ces aveux à voix basse, ce bruissement de soupirs semblables
à une confession, ces petits cris légers de bergeronnette effarouchée,
ces spasmes, ces béatitudes, ces râles soudains, ces évanouissements et
ce silence:—on eut dit d'un meurtre; ce n'était qu'un doux larcin prêt
à se renouveler.
Pendant près de six mois, ainsi j'ai vécu, comme une torche qui flambe.
Sa chambre maintenant est solitaire; la mort, en surprenant la
pauvrette a fauché mon âme avec la sienne.
Dans ce cadre d'émail, voici son portrait, la douceur de son rire,
l'éclat de ses yeux, le brillant de ses longues tresses blondes dont
parfois dans sa nudité, elle se faisait un manteau d'or. Voici cette
mignarde bouche humide et sensuelle, dont la friandise luxurieuse
n'avait point de bornes, et, sous ses lèvres ardentes, j'entrevois
encore la blancheur bleutée de ses dents de jeune chien qui marquèrent
mes joues, mon col, mes bras et mon corps de ces empreintes
enchanteresses qui sont espiègleries d'amour.
Portrait que je baise et rebaise, image trompeuse et sans expression,
carton sans relief et sans vie, que n'ai-je la volonté de te détruire,
alors que ma tant chère amante n'est plus?
Dans les panneaux de chêne, ce n'est qu'un hideux squelette que les
larves ont décharné! Si mes sens pétillent sous la cendre encore chaude
des éclatantes souvenances, la logique de ma raison me fait gratter la
terre où elle est enclose, soulever le couvercle de sa bière et reculer
d'effroi devant l'oeuvre immonde de la camarde et du temps.
De telles pensées m'entraînent dans des songes funèbres et hideux où la
matière putrescible fermente et se liquéfie.—Visage aimé, yeux tendres
et expressifs, beautés corporelles, je me serais fait poëte ou sorcier
pour vous immortaliser... Ah! qu'êtes-vous devenus lorsqu'un réalisme
impitoyable me contraint à vous contempler!
Elle s'est éteinte doucement un matin de mai, dans mes bras, au réveil,
en parlant du printemps, des oiseaux et des fleurs; projetant de lentes
promenades dans les bois reverdissants, souriante, dans sa pâleur, à
l'idée des violettes cueillies sous la mousse et des baisers échangés
pendant le gazouillis du rossignol.—Elle se faisait petite, gamine,
caressante et capricieuse, m'enlaçant davantage et se renversant sur
les guipures des oreillers—(ai-je souffert davantage dans ma vie qu'à
cet instant où les larmes m'étouffaient comme une hémorragie
interne?)—Sur la transparence de son visage le sang avait afflué,
mettant du carmin sur la blancheur de sa chair avec le contact brutal
du sang épandu sur un linge. Le soleil entrait dans la chambre et
baignait les courtines du lit. L'oeil fixant le vague, les narines
dilatées, belle déjà de la froide beauté des vierges expirantes, elle
évoquait la nature à son renouveau, et, dans le mirage de ses esprits,
elle revoyait nos plus douces heures de plaisir, nos fuites dans la
campagne, nos dîners dans les fermes au milieu des basses-cours
tumultueuses, le petit coq qui sautait sur la nappe, ou le joli chat
craintif qu'elle mettait à l'abri du despotisme d'un gros
terre-neuve:—«Nous irons, dis moi, nous irons encore..., tu sais dans
la vallée aux moulins, où nous nous arrêtions pour boire du lait, près
du ruisseau bordé de saules où les _mamans canards_ ont de si jolis
poussins jaunes... et puis..., n'est-ce pas, nous ferons de grands
bouquets; la main dans la main, nous retournerons, bien seuls, dans les
sentiers... ne dis pas non,... oh! je suis si heureuse... si
heureuse!...»
Elle parlait, parlait toujours, avec la poëtique éloquence des choses
qu'on doit quitter et des sensations qu'on va perdre, sans en avoir
conscience.—Elle s'épuisait peu à peu, et dans une douloureuse quinte
de toux elle s'évanouit pour toujours, me serrant la main plus fort et
murmurant encore faiblement comme un enfant qui s'endort:...
_l'amour_... _avec toi_,... _c'est si bon_!—».
Pauvre adorée! Certes, dans la fraîcheur de notre adolescence, l'amour
c'était si bon, si plein de croyances, si rayonnant de clarté, si
intime et si vrai—tu as aimé avec toutes les forces de ta candeur, et
tu es sortie palpitante de plaisir, avant de goûter à la lie des
désillusions et des infamies, avant les tristes lendemains de la vie
heureuse.
Je suis resté Moi et je t'aime encore, car tu es ma jeunesse, la
franchise de mon âme et le miroir de mes premiers sentiments.—J'ai vu,
depuis, que l'amour tel qu'on le comprend ou qu'on le fait dans le
monde, et tel aussi que la société l'a créé, était un guet apens et je
me suis armé contre les soupçons, les trahisons, les perfidies, les
ruses et astuces de la femme, car sur la carte de tendre, on égorge les
agneaux et la force indépendante de l'amant prime le droit d'esclavage
du mari.
Dans cette petite chambre j'aime à revivre mon passé, je retrouve un
calme langoureux et bienfaisant au sortir des orgies de la chair ou des
lassitudes de l'esprit.—L'hiver j'allume de grands feux dans l'âtre,
comme si elle allait revenir, gelée, avec cette toux profonde qui me
faisait si mal, et qu'elle dissimulait dans un sourire morbide. L'été
j'y viens donner audience au soleil, aux effluves printannières, je
place près de moi son fauteuil vide, aux coussins de soie, ses petites
babouches de velours blanc traînent à terre, et, sur le piano ouvert,
je place sa chanson favorite: alors je parcours quelque vieux poète,
les yeux demi-fermés, le coeur engourdi, et il me semble qu'au milieu
d'accords confus j'entends sa voix exquise murmurer comme autrefois ces
stances Ronsardiennes, sur un rhythme enchanteur:
Quand au temple nous serons
Agenouillez, nous ferons
Les dévôts, selon la guise
De ceux, qui, pour louer Dieu,
Humbles, se courbent au lieu
Le plus secret de l'église.
Mais, quand au lict nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amans, qui librement
Pratiquent folastrement,
Dans les draps cent mignardises.
Je crois sentir le frisson de ses doigts sur l'ivoire des touches,
tandis que, comme une berceuse, la mignonne poursuit son chant avec une
langueur plus accentuée, plus émue et plus chaude.
Pourquoi doncque, quand je veux
Ou mordre tes beaux cheveux
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou toucher à ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dans un cloistre enfermée?
Pour qui gardes-tu tes yeux
Et ton sein délicieux,
Ta joue et ta bouche belle?
En veux tu baiser Pluton,
Là-bas, après que Charon
T'aura mise en sa nacelle?
Sa voix dans ma pensée devient plus faible à l'approche de ces stances
funèbres que nous répétâmes si souvent, sans songer à la réalité;
cependant la vibration de ses paroles tinte encore à mon oreille
semblables à ces ballades allemandes qui s'affaiblissent en prenant
fin:
Après ton dernier trépas,
Gresle, tu n'auras là-bas
Q'une bouchelette blesmie,
Et quand, morte, je te verrois,
Aux ombres, je n'avou'rois
Que jadis tu fus m'amie.
Ton test n'aura plus de peau,
Ni ton visage si beau
N'aura veines ni artères;
Tu n'auras plus que des dents
Telles qu'on les voit dedans
Les testes des cimetières.
Doncques, tandis que tu vis,
Change, maîtresse, d'avis,
Et ne m'espargne ta bouche;
Incontinent tu mourras:
Lors tu te repentiras
De m'avoir été farouche.
Hélas! sa douce jouvence est passée, mais elle ne peut se repentir!
Lorsqu'elle avait terminé cette suave mélopée, elle se levait
brusquement et m'enlaçant par derrière, m'étreignant comme un être
qu'on peut perdre, me renversant sur sa gorge, elle m'embrassait avec
avidité, elle se donnait à moi, elle était affolée comme si elle eut
compté ses jours et ses nuits, et juré de ne rien regretter selon les
présages du poète vendômois.
En ouvrant ce tiroir je trouve ses lettres et les miennes: tout un
roman qu'il faut laisser inédit, à l'abri du vulgaire. Une une, je les
relis sans y trouver de quoi brutaliser la délicatesse de mes
souvenirs; ces tendres billets parfumés ont une candeur de passion, une
verve d'amour, un brillant d'expression qui me transportent. Le coeur a
son style et son éloquence, l'un et l'autre sont simples et touchants,
ils frappent plutôt l'âme qu'ils n'éblouissent l'esprit; ils ont le
pathétique de la foi et la grande beauté des paroles soudainement
issues des sensations mêmes qui les ont fait proférer.—A quelle école
autre que l'amour, une femme pourrait-elle apprendre un art si fin
d'analyse? Sur quelle palette d'adjectifs, dans quels dictionnaires des
passions puiserait-elle ces nuances expressives, à la fois sobres et
alambiquées?
Le cerveau livre hâtivement ses trésors quand l'incendie est allumé
dans le coeur et que la raison en s'enfuyant laisse tout au pillage des
sentiments majeurs.—Il est des pages qui me feraient pleurer et rougir
de plaisir au même instant, il en est d'autres que je déguste
savoureusement dans ma tête, comme ces sucreries quintessenciées qu'on
laisse fondre en gourmet sur les muqueuses les plus sensuelles. Jolies
pattes de mouches, coquetteries féminines, petits mots doucereux,
locutions adorables, néologismes venus de l'âme, à quelle littérature
peut-on vous comparer! Comme Mme de Sévigné est froide et minaudière
auprès des vivantes amoureuses et des brûlants épistoliers.
Près de ses lettres, dans une vaste cassette de Lapis-lazuli enchâssé
d'or, sa longue chevelure blonde est étendue plusieurs fois roulée sur
elle-même. Elle me l'avait promise maintes fois, et lorsqu'elle resta
blémie sur l'oreiller, froide et presque violacée, j'eus l'héroïque
volonté de couper moi-même cette toison superbe, je fis crier les
ciseaux dans cette chevelure ruisselante, à la racine, et je me pris à
sanglotter puérilement, quand je vis cette chère petite tête de morte,
rase, mignonne et garçonnière, comme ces visages étranges de babys des
peintures anglaises.—N'ai-je pas eu depuis souvent la faiblesse de
sortir ces nattes de leur écrin, de les baiser avec passion, de les
manier, de les tresser, de me complaire à les enlacer autour de mes
bras, de mon cou et quelquefois de m'endormir avec elles.—On a dit avec
vérité: En amour plus on est délicat, plus on s'amuse aux bagatelles.
Mais ces bagatelles des amours défuntes, de quel nom peut-on les
nommer?
Ici, dans un coffret étroit de bois de rose, je retrouve une branche de
lilas fanée, cueillie, au printemps de l'année, dans l'Eldorado des
jouissances complètes, à la campagne, pendant une nuit étoilée et
sereine où j'éprouvai, en sa possession, des sensations si fraîches et
si entières que je fus heureux jusques aux larmes. Nulle page de mon
existence galante n'a pu et ne pourra jamais effacer la félicité
immense, l'épanouissement de joie intime qui me ravit alors en faisant
tressaillir jusqu'aux fibres les plus tenues de mon être.
Rien ne nuit tant au temps que le temps, disait Machiavel. Il en est
ainsi des regrets qui sont tués par les souvenirs, ceux-ci demeurent
plus doux que ceux-là, moins violents et plus flatteurs; l'imagination
rétablit l'harmonie après le fracas des premières douleurs, et je
reviens ici, dans ta chambre, ma mignonne, plus calme, plus amoureux du
passé que jamais. Je me plais à cohabiter dans ce milieu avec tout ce
qui fut à toi et tout ce qui fut sur toi; bijoux, soieries et
toilettes, bonbonnières et éventails, jusqu'à ces tissus intimes qui
emprisonnèrent tes grâces ondoyantes et tes beautés secrètes.
Et vous objets qu'elle aimait, livres d'amour que nous lisions
ensemble, gravures friponnes, statuettes légères de Saxe, petits
miroirs qui doubliez sa beauté; glaces qui reflétiez nos plaisirs, je
vous contemple avec ivresse et ne puis vous quitter. Larges divans,
coussins moelleux, tapis d'Orient, tête à tête évocateur de caresses,
toi surtout lit babillard; vous tous, Meubles, champs de bataille de
nos tournois d'amour, vous qui me vîtes tour à tour Hercule et Adonis,
amant vainqueur et amoureux vaincu, vous resterez toujours mon bien, ma
possession, car avec elle et dans votre confort j'ai oublié la vie, car
sur vous j'ai sablé le bonheur dans le hanap des voluptés, sur vous
aussi j'ai semé avec insouciance, ma jeunesse et mon sang, ma cervelle
et mon âme, le meilleur de mon moi, ma sensibilité du coeur et ma
virilité des sens.
O la seule amante aimée, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage
autour de ta chambre, me rappeller ta grâce et tes fructicoseux
baisers, car ne pouvant sentir tes palpables réalités, je pense avec
Brantôme, ce cavalcadour des _Dames galantes_ qui t'égayait si fort,
que, si le plaisir amoureux ne peut toujours durer, pour le moins la
souvenance du passé contente encore.
[Illustration]
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