Pater noster

Saint Augustin, écrivant à sa fille spirituelle, la veuve Proba, lui

dit:

«Parcourez toutes les prières qui sont dans les saintes Écritures, je ne

crois pas que vous puissiez y trouver quelque chose qui ne soit pas

compris dans l’oraison dominicale. On peut, en priant, demander les

mêmes choses en d’autres termes, on n’est pas libre de demander autre

chose.»

Et après avoir analysé les articles du _Pater_, au point de vue de la

vie contemplative, dans son _Chemin de la Perfection_, sainte Térèse

s’écrie:

«Quelle sublimité dans cette prière évangélique! Qu’elle porte bien la

marque du Maître excellent qui l’a composée! Chacun de nous peut s’en

servir à son gré. J’admire qu’en si peu de paroles toute la

contemplation et toute la perfection se trouvent renfermées. Il semble

que nous n’ayons pas besoin d’étudier d’autres livres... Notre-Seigneur

a fait, en notre nom, une sorte de pacte avec son Père. C’est comme s’il

avait dit: Faites ceci, Seigneur, et mes frères feront cela. Et nous

sommes bien assurés que ce divin Père ne manquera pas aux engagements

pris. Il pourra même nous arriver un jour de dire cette prière de telle

sorte que, voyant notre sincérité et notre ferme résolution de tenir ce

que nous promettons, il nous comblera de richesses [pour la vie

intérieure]. Il aime extrêmement la loyauté. Lorsqu’on agit avec Lui

simplement et franchement, _qu’on ne songe pas à dire une chose tandis

qu’on en pense une autre_, il donne toujours plus qu’on ne lui demande.»

Ne pas dire une chose tandis qu’on en pense une autre: cette phrase, si

je m’y arrête d’un esprit sans complaisance pour moi-même, m’inspire de

la crainte. Je me rappelle tant d’occasions où, récitant le _Pater_

d’une façon pour ainsi dire automatique, j’ai négligé de graver dans mon

âme les obligations qu’il comporte!

Je rougis et je frissonne à ce souvenir. J’ai presque l’impression

d’avoir mis trop souvent une fausse signature sur le contrat que Dieu me

présentait après y avoir empreint son nom de lumière...

Qu’aujourd’hui du moins, en cette messe où je vais communier, il me soit

donné, à moi pécheur qui demande audacieusement «part et société avec

les Saints», qu’il me soit donné de répéter l’oraison dominicale avec la

pleine conscience de mon peu de mérite, avec le désir de racheter mes

manquements et mes fautes par un recours éperdu à la bonté divine.

Cette bonté a déterminé Dieu à m’envoyer son Fils pour me sauver; elle a

sanctionné ses promesses; elle m’a retiré de la boue du péché; elle m’a

préservé de mille chutes; elle m’a pardonné plus de sept fois

soixante-dix-sept fois; elle frappe sans cesse à la porte de mon cœur;

et elle est prête à m’accorder les grâces dont j’ai un pressant besoin

pour demeurer fidèle jusqu’à la mort. Mais ces grâces, il me faut les

implorer par le _Pater_ en connaissance de cause.

Un excellent moyen de le faire, c’est de suivre la méthode indiquée par

l’Abbesse de sainte Cécile dans son traité si substantiel: _La vie

spirituelle et l’oraison_. Au chapitre VIII de ce livre, après avoir

spécifié que «toute oraison qui ne se rattache pas à quelqu’une des

demandes du _Pater_ ne peut avoir accès auprès de Dieu», cette grande

moniale nous enseigne que «quant à sa réalisation pratique dans nos

âmes, le _Pater_ débute par sa dernière demande.»

Méditant cette donnée, m’appuyant aussi des méditations de sainte

Térèse, dans le _Chemin de la Perfection_, je tâcherai d’exposer comment

l’oraison dominicale mène des premières assises de la vie contemplative

à la cime radieuse où règne le Père éternel.

* * * * *

Pris au sens mystique et médité dans l’ordre inverse de celui où on le

récite, le _Pater_ résume les désirs de l’âme qui tend à vivre en Dieu

dès ce monde et autant qu’il est possible à la faiblesse humaine.

_Libera nos a malo, ne nos inducas in tentationem, dimitte nobis debita

nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris_: vie purgative.

_Panem nostrum quotidianum da nobis hodie, fiat voluntas tua sicut in

cœlo et in terra, adveniat regnum tuum_: vie illuminative.

_Sanctificetur nomen tuum, Pater noster qui est in cœlis_: vie unitive.

_Libera nos a malo._--Le mal, c’est l’amour-propre. Tant qu’il ne sera

pas réduit par l’esprit de pénitence et de mortification, l’âme ne

réussira point à parfaire son union avec Dieu parce que Dieu ne

distingue, pour les attirer en son adorable essence, que les âmes

absolument convaincues de leur indignité et fortement décidées à

employer leur meilleure volonté au détachement d’elle-même.

C’est ce dont Notre-Seigneur nous avertit dans la parabole rapportée au

chapitre XIV de saint Luc.

Incitant l’âme aux noces spirituelles, c’est-à-dire à la vie unitive, il

lui dit: _Lorsque tu seras conviée à ces noces, va t’asseoir à la

dernière place afin que quand viendra Celui qui t’a conviée, il te

dise:--Mon amie, monte plus haut. Car quiconque s’humilie sera exalté._

Donc, pour mériter la faveur de Jésus, l’âme qui a reçu l’incomparable

grâce d’aspirer à sa fusion en Dieu désirera d’abord réprimer en elle

les trois concupiscences: goût des jouissances charnelles, complaisance

au spectacle du monde, orgueil de l’esprit, surtout ce dernier qui est

le générateur des deux autres.

Laissée à ses seules forces, l’âme comprend qu’elle n’y parviendrait

pas. Elle avoue son impuissance et cependant elle expérimente qu’elle ne

peut progresser dans la voie étroite que par l’ascétisme et par

l’humilité. Alors, elle demande à Dieu de la _délivrer du mal_,

c’est-à-dire de lui octroyer l’énergie de vaincre sa nature mauvaise

afin qu’elle puisse _monter plus haut_ en devenant la vraie _amie de

Jésus_.

_Ne nos inducas in tentationem._--Les racines de l’amour-propre sont

tellement vivaces en nous que même lorsque nous nous figurons les avoir

extirpées, il en reste toujours quelqu’une qui chemine sournoisement aux

profondeurs secrètes de notre être pour qu’en naissent de nouveaux

rejets.

Voici que l’âme a fait quelques progrès vers la possession du

Souverain-Bien. La satisfaction qu’elle en éprouve lui persuade que

désormais elle ne retournera pas en arrière. Présomption des plus

néfastes et qui guette tous les débutants dans la vie contemplative. Nul

n’y échappe car le Démon veille. Dès qu’il a flairé que l’âme est prête

à s’établir dans cette fausse sécurité, il l’attaque--presque toujours à

l’improviste--et fort souvent il la culbute.

Sainte Térèse a signalé le péril. Aux chapitres XXXVIII et XXXIX du

_Chemin de la Perfection_, elle analyse, avec une lucidité merveilleuse,

l’état de l’âme trop confiante dans son acquis. Elle donne de nombreux

exemples de cette infatuation où elle dénonce une des manœuvres les plus

subtiles de Satan pour entraver la marche vers Dieu des âmes d’oraison.

Je citerai l’un des passages où elle nous met le plus vivement en garde

contre le piège diabolique:

«Une tentation bien dangereuse, écrit-elle, c’est une certaine confiance

que, pour rien au monde, nous ne voudrions retourner à nos fautes

passées et aux plaisirs du siècle. On se dit:--Je suis désabusé; je sais

que tout passe et je ne trouve plus de consolation qu’aux choses de

Dieu. Chez les commençants cette tentation est funeste parce que, sous

l’empire de cette sécurité, on ne craint pas de s’engager dans les

occasions de péché, on s’y jette, tête baissée... et Dieu veuille que la

rechute ne soit pas bien pire que la chute! Le démon voit-il une âme

capable de lui nuire et de faire du bien à d’autres, il fera tous ses

efforts pour l’empêcher de se relever. Aussi, quelques consolations,

quelques gages d’amour que le Seigneur vous accorde, ne vous tenez

jamais en telle assurance que vous ne craigniez les rechutes et fuyez-en

les occasions. Si élevée que soit votre contemplation, ayez soin de

commencer et de finir toujours par la connaissance de vous-mêmes. Vous

le ferez si cette contemplation est de Dieu car, dans ce cas, elle

apporte avec elle l’humilité et nous laisse toujours plus éclairés sur

le peu que nous sommes.»

Donc, pour ne pas abuser de la Grâce, l’âme contemplative demande à Dieu

de ne pas l’_induire en tentation_ c’est-à-dire d’écarter d’elle les

occasions où l’amour-propre la ferait dévier vers le chemin de la

perdition tandis qu’aveuglée par le Mauvais, elle se figurait n’avoir

pas quitté le chemin qui mène en Paradis.

_Dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus

nostris._--Délivrée de l’attache au péché, gardée, par une grâce

d’humilité, contre la tentation de s’attribuer le Bien que Dieu fait en

elle, l’âme conçoit maintenant qu’il lui faut se détacher d’autrui. Pour

ce faire, elle ne demande pas de l’ignorer ou de le mépriser car elle

sait qu’il est de son devoir de l’aimer en Dieu c’est-à-dire en

s’abstenant de rendre à la créature un culte qui n’est dû qu’au

Créateur. Elle demande d’être exempte d’animosité à l’égard d’autrui

lorsque celui-ci lui aura fait tort. Si elle n’agissait de la sorte,

elle se conformerait à l’esprit du monde qui consiste à nourrir en soi

des sentiments de rancune, des souhaits de malheur, des désirs de

vengeance contre quiconque froissa notre amour-propre.

Mais elle a rompu, autant qu’il lui fut possible, avec l’amour-propre.

Par suite, elle s’efforce de répondre aux mauvais procédés d’autrui tout

au moins par de l’indulgence; elle ne se contente pas de pardonner de

bouche les injures, elle les oublie. Et c’est seulement lorsqu’elle a

obtenu de sa volonté cette abnégation pour l’amour de Jésus-Christ

qu’elle offre, sans frayeur, à Dieu cette pétition: _Pardonnez-moi mes

offenses comme je promets de pardonner les leurs à ceux qui me

méconnaissent ou me nuisent._

Engagement redoutable! Et pourtant il est essentiel que l’âme le prenne

_pour monter plus haut_ en se dégageant du point d’honneur tel que le

pratiquent les mondains. C’est là le suprême détachement; par son effort

généreux pour l’opérer en elle-même, l’âme méritera de pénétrer et

d’être maintenue dans la voie illuminative.

_Panem nostrum quotidianum da nobis hodie._--Ce pain suprasubstantiel,

c’est d’abord l’Eucharistie. L’âme, le sollicitant pour sa nourriture

indispensable de chaque jour, «pour sa défense et son remède», s’engage

à ne jamais le recevoir en état de péché grave car elle n’ignore pas que

si elle commettait ce sacrilège, elle encourrait la condamnation

terrible formulée par saint Paul en ces termes: _Celui qui mange et boit

indignement le Corps et le Sang du Seigneur mange et boit son jugement._

Mais ce pain, c’est aussi celui de la doctrine éternelle. Dieu, à ce

stade de la vie contemplative, en gratifie l’âme par des images

lumineuses, comme un père présente aux regards émerveillés de son enfant

les illustrations d’un beau livre où il lui apprend à lire.

_Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra._--Parvenue à ce point,

l’âme ne peut plus désirer qu’une chose, c’est que la volonté divine

s’accomplisse en elle sur la terre comme elle s’accomplira dans le ciel.

Par ce vœu elle se prépare à entrer dans la vie unitive.

_Adveniat regnum tuum._--Que ton règne arrive, cela signifie: Seigneur

Jésus, que ta présence me soit désormais habituelle, que je ne fasse

qu’un avec toi!

_Sanctificetur nomen tuum._--Si l’âme, proférant, d’un cœur sans

réticences vers le monde, cette aspiration, a mérité d’être exaucée,

elle entre dans la vie unitive.

Alors le nom du _Père qui est aux cieux_ est réellement _sanctifié_ par

la créature restaurée dans sa dignité première, remise en possession de

l’héritage incomparable qu’implique cette invocation: Notre Père!...

Contemplant le mystère d’amour infini renfermé dans le _Pater_, sainte

Térèse s’écrie:

«Bon Jésus qui nous avez accordé la grâce inestimable de devenir vos

frères, combien ce que vous donnez, de notre part est peu de chose en

comparaison de ce que vous demandez pour nous. Oui certes, ce n’est

qu’une bagatelle lorsqu’il s’agit de reconnaître les obligations que

nous avons contractées envers Dieu. Mais pourtant, ô bon Maître,

n’est-il pas vrai de dire qu’en nous faisant faire cette offrande, vous

ne nous laissez plus rien parce que nous donnons tout ce qu’il nous est

possible de donner!»

C’est cela même: l’âme qui dit le _Pater_, avec tout le détachement

qu’elle peut y mettre, se donne à Dieu comme Dieu se donne à elle.

Les rubis du calice · 第 25 / 31 题