_Argentum et aurum non est mihi. Quod autem habeo hoc tibi do._
Actes des Apôtres III.
_Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela--tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne,
Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne._
Verlaine: Sagesse.
Lecteur, si tu ne vas à la messe que pour réciter, d’un esprit distrait
et d’une lèvre machinale, les prières liturgiques ou pour obéir à la
coutume, ferme ce livre: il n’a pas été entrepris à ton intention. Mais
si la messe constitue pour toi l’action capitale de la journée, celle
qui, autant que le permet la faiblesse de la nature humaine, rayonnera
sur tes pensées jusqu’à l’heure du sommeil, feuillette ces pages.
Peut-être y trouveras-tu quelques sarments qui alimenteront dans ton âme
le foyer où s’entretient ton amour de Dieu. La plupart me furent donnés
pendant les retraites fréquentes que je fais en une Trappe où il a plu à
Celui que les hommes de ce siècle remettent sans cesse en croix de me
laisser entendre les battements de son Cœur dans la solitude, dans le
silence et dans l’oraison contemplative.
Permets que je te parle un peu de ce monastère.
Il s’appelle l’abbaye de Notre-Dame-d’Acey. La flèche svelte de son
clocher le désigne au fond d’une grande plaine que limitent les
premières pentes du Jura. Une rivière aux courbes multiples la traverse.
Des prairies plantureuses alternent avec des vignobles et d’épais bois
de chênes dont les frondaisons sévères s’emplissent d’ombre dorée au
crépuscule. Ici règne une paix sanctifiée où s’efface le souvenir de
villes vainement tumultueuses.
Fondée en 1138, sous Bernard III, comte de Bourgogne, qui lui donna des
terres, l’abbaye connut, tour à tour, la prospérité et la décadence
jusqu’à la Révolution qui chassa les moines, déroba leurs biens, ruina,
en grande partie, l’église et les bâtiments conventuels. La communauté
se reconstitua en 1872. L’église, relevant d’un style de transition
romano-gothique, avait été achevée vers 1250. Elle fut restaurée, avec
goût, discrétion et science, dans les premières années du XXe siècle.
Les religieux qui occupent cette abbaye sont des Cisterciens de la
Stricte Observance. Cela veut dire qu’ils pratiquent la réparation pour
les folies du monde, le culte intense de la Vierge, la conformité à
Jésus portant le fardeau de nos fautes--la règle pénitente que conçut le
grand réformateur qui eut nom Saint Bernard.
Durant mes retraites, j’aime à suivre au moins une partie de l’office de
nuit dans la stalle qu’on m’a permis d’occuper à gauche du transept,
près de la porte qui donne sur l’entrée de la sacristie. J’arrive vers
trois heures et demie du matin. En été, le jour point déjà. Mais en
d’autres saisons, d’aube plus lente à naître, une vaste obscurité,
propice au recueillement, descend de la voûte, noie les ogives et ne
laisse soupçonner qu’à peine la blanche élancée vers le ciel des
piliers. Clarté unique, la petite lampe, jamais éteinte, qui veille
devant le tabernacle où Jésus repose, scintille faiblement à travers
toute cette ombre et permet, par instants, de deviner un peu les ors
éteints du Maître-Autel.
Dans le chœur invisible, les moines psalmodient _Laudes_. Voici qu’ils
invitent la création entière à louer le Seigneur: les Anges et les
Saints, le soleil et la lune, les étoiles, les abîmes des cieux, les
nuages errants «parce que le Seigneur a établi des lois qui ne seront
point violées». Qu’ils louent de même le feu, l’eau, les souffles
impétueux qui exécutent ses volontés. Qu’ils proclament son empire sur
les puissants de la terre et les pauvres, les enfants et les vieillards,
les jeunes gens et les jeunes filles «parce qu’il n’y a que Lui dont le
nom soit au-dessus de toutes choses».
Quel sublime prélude aux travaux, aux peines et aux prières du jour qui
commence cet appel à la fois impérieux et suppliant à l’univers pour
qu’il épanouisse, le cantique de sa gratitude jusqu’au pied du trône de
Dieu!...
Bien souvent, j’ai entendu ce psaume, bien souvent, j’ai uni ma voix à
celle des religieux qui le profèrent avec une telle ampleur
d’allégresse. Toujours, il me semble être emporté par un fleuve de
flammes adorantes vers les hauteurs ineffables où resplendit la Lumière
incréée.
_Laudes_ terminées, les messes particulières commencent tout de suite
aux autels latéraux. Mêlé aux convers et aux frères de chœur qui n’ont
pas encore reçu la prêtrise, je suis l’une d’elles. Et c’est alors,
avant et après la communion quotidienne, dans le ruissellement du Sang
divin sur l’autel, que me furent octroyées les oraisons et les
méditations dont j’essaierai de te transmettre le souvenir. Fortifié par
le Pain de Vie, je vais ensuite les développer au-dehors.
Au chevet de l’église, un sentier longe le cimetière où, sous d’humbles
croix de bois noir, les ossements des moines défunts attendent la
Résurrection. Une clôture d’ifs serrés l’enferme. Un haut Crucifix étend
ses bras miséricordieux sur les tombes. Le chemin, bordé de groseilliers
et de cassis, traverse une prairie que jalonnent des pommiers et aboutit
à un bosquet d’ormeaux où s’élève une statue de Notre-Dame des
Sept-Douleurs.
Le ciel, à l’orient, s’éclaire d’une bande de feu vermeil; une brume
diaphane s’évapore des gramens qu’imprègne la rosée. Parfois des pinsons
se mettent à gazouiller puis se taisent tout-à-coup, comme intimidés
d’avoir rompu le grand silence. Le bruit lointain d’un barrage sur la
rivière se mêle au murmure presque imperceptible des arbres encore
assoupis. Tout est calme; tout est pur; on dirait que les choses se sont
revêtues de candeur et d’innocence baptismale.
Je vais et je reviens de la Vierge au Crucifix; la certitude et la paix
de ceux qui dorment sous la terre, là tout près, m’accompagnent; il me
semble que leurs âmes auxiliatrices flottent autour de moi.
Les pensées que la messe et l’action de grâces déposèrent en moi germent
maintenant, montent, se multiplient en une floraison d’une incomparable
splendeur... Ah! si je pouvais te les rendre _aussi belles que je les ai
vues à leur naissance_!...
Lecteur, j’essaierai, du moins, d’imiter l’éclat de ces roses rouges
dans les pages suivantes. Mais, lapidaire des plus gauches, à cause de
la multitude de mes fautes, j’ai peur de ne réussir à tailler que des
rubis d’une qualité fort inférieure. Ces pierres imparfaites seront
cependant les symboles de l’amour que mon Jésus daigne, parfois,
m’inspirer pour ses souffrances et pour sa gloire. J’en incrusterai donc
le calice que je ne cesse de lui offrir afin qu’il prenne en pitié la
grande misère de mon âme.
Si, malgré mon insuffisance, je réussis à te suggérer l’envie de suivre
Jésus, en portant ta croix, dans la voie douloureuse, ce petit livre ne
sera pas tout-à-fait mal-venu. Car _suivre Jésus_, cela seul donne un
sens surnaturel à notre vie transitoire.
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